Alexandre Rou­lin a pré­sen­té ses «Chouettes de la Paix» au pape

Le Matin Dimanche - - MONDE - CHRISTOPHE PAS­SER

Le pro­fes­seur et or­ni­tho­logue vau­dois a ren­con­tré François hier à Rome, pour lui par­ler de son pro­jet «Chouettes de la Paix», me­né de­puis plu­sieurs an­nées entre Israël, la Jor­da­nie et la Cis­jor­da­nie. «C’est idiot qu’une chouette meure des pes­ti­cides juste de l’autre cô­té de la fron­tière is­raé­lienne. J’ai dé­ci­dé de m’in­ves­tir» Alexandre Rou­lin, or­ni­tho­logue

Sou­tane et plu­mage même com­bat, le pape est blanc comme une chouette. Ce­la fait sou­rire le pro­fes­seur de l’uni­ver­si­té de Lau­sanne Alexandre Rou­lin, 51 ans, bio­lo­giste, or­ni­tho­logue, spécialiste d’éco­lo­gie com­por­te­men­tale. Hier au Vatican, fin de ma­ti­née, il a été re­çu en au­dience par François. «Il s’est mon­tré en­thou­sias­mé par ce qu’on lui a mon­tré de notre pro­jet. Nous sommes res­tés avec lui près de qua­rante mi­nutes, c’était im­pres­sion­nant», ra­conte-t-il à peine sor­ti. Rou­lin y est al­lé en com­pa­gnie de son col­lègue is­raé­lien Yos­si Le­shem (pro­fes­seur de bio­lo­gie à l’uni de Tel-aviv), du gé­né­ral jor­da­nien à la retraite Man­sour Abu Ra­shid et d’un re­pré­sen­tant pa­les­ti­nien qui pré­fère qu’on ne donne pas son nom: col­la­bo­rer avec Israël de­meure dif­fi­cile à ac­cep­ter dans son pays, l’af­faire est sen­sible.

Quel est le com­ment et le pou­quoi de cette ren­contre? «En mars 2018, j’ai pris ren­dez-vous avec l’évêque Charles Mo­re­rod, ex­plique le scien­ti­fique. Avoir un sou­tien du pape pour le pro­jet éco­lo­gique que nous me­nons entre Israël, la Cis­jor­da­nie et la Jor­da­nie se­rait for­mi­dable. Il m’a de­man­dé une lettre, qu’il a trans­mise au pape. Il y a deux mois, nous avons re­çu l’in­vi­ta­tion pour lui pré­sen­ter «Chouettes de la Paix».

L’his­toire du ra­pace fai­sant oeuvre di­plo­ma­tique et éco­lo­gique est née il y a une tren­taine d’an­nées en Israël, dans le kib­boutz Sdé Elia­hou. Un pay­san sou­haite alors ne plus uti­li­ser les pes­ti­cides qui em­poi­sonnent son sol, et des­ti­nés à se dé­bar­ras­ser des ron­geurs. Son idée: des ni­choirs pour chouettes ef­fraies. «Un couple, avec des jeunes, ça peut dé­vo­rer jus­qu’à 6000 ron­geurs par an», ex­plique Alexandre Rou­lin. Ça marche, l’idée pro­gresse peu à peu en Israël.

En Suisse, Rou­lin est à l’époque un jeune homme pas­sion­né. Né à Payerne, il s’in­té­resse aux oi­seaux de­puis qu’il a 7 ans. «Et à 18 ans, j’ai com­men­cé à ba­guer les ra­paces de ma ré­gion.» Après un ap­pren­tis­sage, il se re­met au gym­nase du soir, en­tame une car­rière uni­ver­si­taire, cen­trée au­tour de l’étude de la chouette ef­fraie. «J’ai tou­jours ado­ré cet oi­seau in­croyable. Du­rant la jour­née, on ne dé­range pas les adultes, on ob­serve les jeunes au nid. La nuit, on suit le ra­pace, ce n’est pas de tout repos.» Alexandre Rou­lin est ain­si de­ve­nu l’un des grands spé­cia­listes conti­nen­taux des chouettes ef­fraies. Il va pu­blier dans quelque temps une monographie mon­diale à son su­jet, «dix ans de bou­lot», ex­plique-t-il.

À Vienne, lors d’une confé­rence en 2008, il tombe sur un col­lègue is­raé­lien lui racontant la ma­nière dont, après les dé­buts au kib­boutz, l’uti­li­sa­tion des chouettes pour mi­ni­mi­ser l’em­ploi de pes­ti­cides est de­ve­nue dans son pays, en l’an 2000, un pro(en­vi­ron jet na­tio­nal. «J’y suis al­lé dès l’an­née sui­vante. Dans cer­taines ré­gions, il y avait un ni­choir tous les trois cents mètres. Plus de 4000 au to­tal. J’ai sur­tout eu la chance d’être confron­té à une réunion entre pay­sans is­raé­liens, jor­da­niens et pa­les­ti­niens. Il y a un en­jeu ré­gio­nal. C’est idiot qu’une chouette meure des pes­ti­cides juste de l’autre cô­té de la fron­tière. Me­su­rant la ca­pa­ci­té de ces gens à par­ler en­semble, mais aus­si les dif­fi­cul­tés évi­dentes pour col­la­bo­rer, j’ai dé­ci­dé de m’in­ves­tir dans ce qui est de­ve­nu «Chouettes de la Paix.»

L’en­jeu est double. D’abord po­li­tique. «L’im­pact et la cré­di­bi­li­té de la neu­tra­li­té suisse sont in­croyables.» En­suite les fonds, avec de l’ar­gent ve­nu de Suisse, d’israël et d’europe. Cô­té pri­vé, la Fon­da­tion Ad­dax Oryx, éta­blie à Ge­nève par Jean-claude Gan­dur, a, par exemple, ap­por­té de l’aide. Cô­té pu­blic, plu­sieurs mi­nis­tères is­raé­liens et le Dé­par­te­ment des af­faires étran­gères suisse éga­le­ment. «Alain Ber­set al­lait de­ve­nir pré­sident en 2018, j’ai pris contact. Grâce à lui, nous avons pré­sen­té le pro­jet lors d’une sor­tie du corps di­plo­ma­tique 150 am­bas­sa­deurs) entre Berne et Fri­bourg.»

Pour­quoi sont-elles blanches? L’af­faire tourne au­jourd’hui avec un bud­get d’en­vi­ron 300 000 à 400 000 francs par an. «Avec 1 mil­lion, on sau­rait quoi en faire», sou­pire le pro­fes­seur. Le sou­tien du pape pour­rait les y ai­der. En­vi­ron 200 ni­choirs sont ins­tal­lés sur ter­ri­toire pa­les­ti­nien, 200 autres en Jor­da­nie. «Il a fal­lu lut­ter contre la su­per­sti­tion – la chouette est sup­po­sée por­ter mal­heur – et contre le vol des ni­choirs: par­fois les gens les dé­truisent, uti­lisent le bois pour se chauf­fer. Mais ça va de mieux en mieux.»

Il y a six ans, Rou­lin s’est aus­si po­sé une ques­tion iné­dite: «Les chouettes, plus on va au sud, plus elles sont blanches. Pour­quoi?» À coups d’ex­pé­riences avec des ron­geurs, dé­pla­çant en la­bo­ra­toire des vo­la­tiles em­paillés, le scien­ti­fique a pu dé­mon­trer que «la cou­leur blanche pro­voque un ef­fet de si­dé­ra­tion chez le ron­geur. Il est té­ta­ni­sé, à la fa­çon d’un chat dans les phares d’une voi­ture, deux fois plus long­temps avec une chouette blanche qu’avec une rousse. Ce­la fa­vo­rise sa capture. L’ef­fet aug­mente avec la pleine lune: les rayons lu­naires font briller le plu­mage. Le plus éton­nant, c’est que les fe­melles, si le mâle est blanc, pondent les oeufs prin­ci­pa­le­ment les nuits de pleine lune, et s’il est roux les nuits de nou­velle lune, pour maxi­mi­ser les cycles lu­naires, fa­vo­rables à la chasse, qu’il y au­ra du­rant l’élevage des jeunes.» Ce­la fe­ra l’ob­jet d’un ar­ticle dans une pro­chaine édi­tion de la re­vue «Na­ture Eco­lo­gy & Evo­lu­tion». De quoi épa­ter jus­qu’au pape, vi­si­ble­ment pas­sion­né par cet oi­seau fraternel.

Alexandre Rou­lin - qui s’in­té­resse aux oi­seaux de­puis qu’il a 7 ans – a été re­çu en au­dience, hier, par le Saint-père.

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