Hé­ri­tons­nous de l’intelligence de notre mère?

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - NI­CO­LAS POINSOT

Une par­tie de nos ca­pa­ci­tés cog­ni­tives est trans­mise par nos pa­rents. L’in­fluence de la ma­man est sou­li­gnée par les études en psy­cho­lo­gie, alors que pour les gé­né­ti­ciens, l’hé­ri­tage se dis­tri­bue à 50/50 entre les gé­ni­teurs.

Au­jourd’hui, lorsque vous of­fri­rez un bou­quet de fleurs, une housse de smart­phone à oreilles de chat ou un col­lier de nouilles à votre ma­man, pen­sez au pas­sage à la re­mer­cier. Ou pas. Car se­lon Jen­ni­fer Del­ga­do, une psy­cho­logue es­pa­gnole, c’est de votre mère que pro­vient l’es­sen­tiel de votre intelligence.

Dans un ar­ticle pu­blié sur son site Psy­cho­lo­gy Spot, elle dé­ve­loppe en ef­fet cette thèse sur­pre­nante, s’ap­puyant sur plu­sieurs études scien­ti­fiques pa­rues de­puis les an­nées 70. Voi­là une af­fir­ma­tion qui nour­ri­ra sû­re­ment des dis­cus­sions pas­sion­nées lors des re­pas or­ga­ni­sés pour cette Fête des mères. «Grâce à des tra­vaux en sciences de l’édu­ca­tion, on sait que le meilleur pré­dic­teur des performances sco­laires d’un en­fant est le niveau d’études de la ma­man», constate Va­lé­rie Ca­mos, pro­fes­seur en psy­cho­lo­gie du dé­ve­lop­pe­ment à l’uni­ver­si­té de Fri­bourg.

Reste qu’aux yeux de nom­breux scien­ti­fiques qui se sont ex­pri­més en ligne sur cette pu­bli­ca­tion, Jen­ni­fer Del­ga­do est al­lée un peu vite en be­sogne, sim­pli­fiant ou ca­ri­ca­tu­rant le message. Il y a pour­tant un point où elle a vu juste: les ca­pa­ci­tés intellectuelles, ou du moins une par­tie, se trans­mettent bel et bien. «Si l’on prend l’intelligence dans sa définition étroite, c’est-à-dire le Q.I., ou quo­tient in­tel­lec­tuel, qui est la ca­pa­ci­té à ré­soudre des pro­blèmes com­plexes, on peut en ef­fet dire qu’elle est dans une cer­taine me­sure dé­ter­mi­née par la gé­né­tique, éclaire An­drea Su­per­ti-fur­ga, pro­fes­seur or­di­naire à L’UNIL et chef du Ser­vice de Mé­dé­cine Gé­né­tique au CHUV. Mais les re­cherches sur le su­jet de­meurent dé­li­cates, de par leurs as­pects po­li­tiques, éthiques et so­ciaux im­por­tants.»

Pas de gène du Prix No­bel

Notre intelligence est donc ef­fec­ti­ve­ment en par­tie hé­ri­tée de nos pa­rents, en plus d’être mo­de­lée par l’en­vi­ron­ne­ment. «La contri­bu­tion des gènes aux ca­pa­ci­tés intellectuelles d’un en­fant est com­prise entre 30 et 70%, in­forme Ariane Gia­co­bi­no, mé­de­cin gé­né­ti­cienne aux HUG. C’est à la fois beau­coup et as­sez peu, puisque ce­la laisse quand même un rôle im­por­tant à l’in­fluence de l’en­vi­ron­ne­ment.» Attention tou­te­fois à ne pas en dé­duire que les cher­cheurs ont iden­ti­fié des chro­mo­somes à grosse tête. Les tra­vaux les plus ré­cents en la ma­tière montrent qu’il s’agit d’une in­fluence com­plè­te­ment po­ly­gé­nique. En soi, le gène dé­ci­sif de l’in­tel­lo, qui vous pro­met 130 de Q.I., n’existe donc pas vrai­ment, pré­cise An­drea Su­per­ti-fur­ga: «On éva­lue à plu­sieurs cen­taines le nombre de gènes im­pli­qués dans le dé­ve­lop­pe­ment des ca­pa­ci­tés cé­ré­brales. Le cer­veau fonc­tionne comme un grand or­chestre, c’est cette com­bi­nai­son de fac­teurs qui par­ti­cipe à l’intelligence, et non pas quelques élé­ments iso­lés oeu­vrant en so­lo.» Près d’un mil­lier de gènes qui ap­portent leur pierre à l’édi­fice, c’est plu­tôt touf­fu comme hé­ri­tage in­tel­lec­tuel.

Et c’est sans comp­ter sur tous les autres fac­teurs qui échappent en­core aux ra­dars des scien­ti­fiques. «Des études de co­hortes me­nées avec des ju­meaux mo­no­zy­gotes laissent pen­ser que le fac­teur hé­ré­di­taire ne dé­pend pas stric­te­ment que des gènes, ex­plique Ariane Gia­co­bi­no. 98% de notre ADN est ain­si consti­tué de tout autre chose que des gènes. Il s’agit de L’ADN dit struc­tu­rel. Bien qu’elles soient non co­dantes et peu connues, ces ré­gions mys­té­rieuses de notre génome, elles aus­si trans­mises par les pa­rents, ont une in­fluence sur le dé­ve­lop­pe­ment cognitif.»

Cock­tail de chro­mo­somes

C’est là que la ques­tion à un mil­lion de francs se pose: com­ment Jen­ni­fer Del­ga­do en a-t-elle dé­duit que c’est de la mère qu’est is­sue la ma­jo­ri­té du ma­té­riel gé­né­tique al­lant condi­tion­ner le niveau d’intelligence? Il semble que la psy­cho­logue es­pa­gnole ait tout simplement me­né des ad­di­tions avec une dou­teuse mé­thode de cal­cul.

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