L’amour et les maths font bon mé­nage

Le Matin Dimanche - - PSYCHOLOGIE - SASKIA GALITCH

Le ma­thé­ma­ti­cien Laurent Pu­jo-men­jouet mo­dé­lise les sen­ti­ments pour ai­der les couples à ré­soudre leurs pro­blèmes.

Uti­li­ser les maths pour ré­soudre des pro­blèmes de couple n’est a prio­ri pas très poé­tique. Mais c’est ef­fi­cace, comme le montre le cher­cheur et doc­teur en ma­thé­ma­tiques à l’uni­ver­si­té de Lyon Laurent Pu­jo-men­jouet dans son es­sai «Le jeu de l’amour sans le ha­sard». De fait, par la mo­dé­li­sa­tion des re­la­tions amou­reuses, à coups d’équa­tions et d’ana­lyses no­tam­ment ba­sées sur les tra­vaux d’éco­no­mistes, d’écri­vains, de psy­cho­logues ou de ci­néastes, il prouve que l’arith­mé­tique peut avoir une vraie fonc­tion pour (re)pen­ser la mé­ca­nique du coeur. Ex­pli­ca­tions…

Pour­quoi lier sen­ti­ments et ma­thé­ma­tiques?

Ce n’est certes pas très ro­man­tique mais quand on ap­plique des modèles ma­thé­ma­tiques aux re­la­tions amou­reuses, on voit le pa­ral­lèle. Ce­la s’ex­plique simplement, d’ailleurs: tous les phé­no­mènes na­tu­rels (na­ta­li­té-mor­ta­li­té, gra­vi­té uni­ver­selle, etc.) s’écrivent en équa­tions dif­fé­ren­tielles. Or, l’at­trac­tion, la ré­pul­sion, l’in­ten­si­té ou l’usure, bref, les sen­ti­ments en gé­né­ral entrent dans cette ca­té­go­rie et peuvent par consé­quent éga­le­ment se tra­duire en sys­tèmes plus ou moins com­plexes.

Mais concrè­te­ment, au quo­ti­dien, en quoi est-ce utile?

Re­gar­der son couple ma­thé­ma­ti­que­ment, à tra­vers des gra­phiques per­son­na­li­sés, per­met à la fois de prendre un peu de re­cul et, par simple ap­pli­ca­tion des règles de base, de sa­voir où l’on en est, mais aus­si de voir dans quelle di­rec­tion la re­la­tion se di­rige: va-t-elle vers un équi­libre stable? Suit-elle une courbe as­cen­dante ou des­cen­dante? Quelles sont ces per­tur­ba­tions qui la font os­cil­ler? Ce fai­sant, on s’offre l’oc­ca­sion de trou­ver des so­lu­tions, sa­chant que pour faire chan­ger le cours des choses, il suf­fit par­fois de ne chan­ger que de tout pe­tits pa­ra­mètres.

Les­quels sont na­tu­rel­le­ment chan­geants! Exac­te­ment! Qu’il s’agisse de la per­son­na­li­té, des be­soins, des hor­mones ou d’étapes-clés (nais­sance, chan­ge­ment de tra­vail…), les pa­ra­mètres évo­luent constam­ment. Pre­nons l’exemple de l’at­trac­ti­vi­té. Au dé­but d’une his­toire, celle-ci est for­te­ment ba­sée sur le dé­sir. Et puis le temps passe, l’usure et la vie s’en mêlent et cette don­née évo­lue donc vers quelque chose de moins phy­sique. En maths, ce type de chan­ge­ment s’ap­pelle une bi­fur­ca­tion: on ar­rive à un point où l’on doit prendre des décisions: ac­cepte-t-on cette évo­lu­tion ou non? Sur un gra­phique, les choses de­viennent claires: par la mo­di­fi­ca­tion d’un vec­teur, la re­la­tion va chan­ger de di­rec­tion. Après, à cha­cun de sa­voir ce qu’il veut faire!

Au fond, pour faire marcher son couple, il faut être cal­cu­la­teur, non?

Il ne s’agit pas de cal­cu­ler mais d’an­ti­ci­per! Le se­cret des amours qui durent tient à ça: pré­voir, faire attention et se mon­trer em­pa­thique. Pour moi, il y a deux so­lu­tions: soit on fait comme la loutre et on se laisse flot­ter sur le dos au gré du cou­rant sans rien maî­tri­ser en étant juste ob­ser­va­teur de notre vie. Soit on re­garde au­tour de soi, on es­saie de comprendre si l’on glisse vers des zones dan­ge­reuses et, le cas échéant, on es­saie de tout en­tre­prendre pour ré­gler le pro­blème.

Et pra­ti­que­ment, com­ment faire?

L’idéal est d’abord et de toute ma­nière de com­mu­ni­quer et de se par­ler vrai­ment. Pra­ti­que­ment, je sug­gère à cha­cun des par­te­naires d’éta­blir un gra­phique per­son­nel et, ré­gu­liè­re­ment, de se… mon­trer leurs courbes l’un à l’autre pour en dis­cu­ter et, le cas échéant, de re­dé­fi­nir leurs pa­ra­mètres res­pec­tifs afin de pou­voir (re)trou­ver un équi­libre po­si­tif!

Com­ment éta­blir ces courbes?

Ba­sée sur un mo­dèle éco­lo­gique – en l’oc­cur­rence ce­lui de la pêche aux thons rouges! –, je sim­pli­fie cette équa­tion à l’ex­trême: en abs­cisse, le temps. En or­don­née, le sentiment amou­reux, qui va de 0 à 1. En­suite, on note sur son graphe les évé­ne­ments qui font va­rier notre amour: une grosse dis­pute ou une belle soi­rée ne se si­tue­ront pas au même en­droit. Par ailleurs, éga­le­ment entre 0 et 1, il faut pla­cer la «barre de to­lé­rance», un seuil va­riable au fil du temps et qui in­dique où se si­tue notre ca­pa­ci­té à ac­cep­ter ou re­fu­ser les dé­fauts ou les «in­car­tades». Plus cette va­leur est proche du 1, plus la «zone à risque» est grande – ce qui fait que la moindre brou­tille peut tour­ner à la ca­tas­trophe et, à terme, ce­la in­flue né­ga­ti­ve­ment sur le sentiment. En re­vanche, quand elle est près du 0, elle a moins d’im­pact. Sa­voir où l’on en est per­met ain­si de trou­ver des so­lu­tions…

Wes­tend61

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