Le Temps

Marchés émergents: derrière le bruit ambiant, de réelles opportunit­és

- ASSOCIÉ GÉRANT DU GROUPE LOMBARD ODIER

Ces derniers mois, on a beaucoup parlé de différents problèmes affectant le monde émergent. La crise macroécono­mique turque, par exemple, continue de faire la une et a mis en lumière les risques afférents aux investisse­ments dans la zone émergente. Nous persistons toutefois à croire que la plupart des pays émergents restent fondamenta­lement solides sur le plan économique.

La Turquie a connu quelques semaines chaotiques et il est certain que sa situation n’est pas encore réglée. La livre turque s’est effondrée à mesure que la crise diplomatiq­ue avec les EtatsUnis se poursuivai­t et les sanctions américaine­s surviennen­t à un moment particuliè­rement défavorabl­e pour la Turquie, la banque centrale ayant manqué plusieurs occasions de s’attaquer à une surchauffe de l’économie, alimentée par le crédit. Le Venezuela et l’Argentine ont aussi fait les gros titres, chacun de ces deux pays étant aux prises avec un marasme économique qui a particuliè­rement attiré l’attention du grand public.

Mais selon nous, ces pays problémati­ques monopolisa­nt l’attention ne sont, en réalité, pas représenta­tifs des économies émergentes dans leur ensemble. Les investisse­urs qui font l’hypothèse que ces pays en difficulté sont le reflet du risque émergent dans sa globalité passent à côté de ce que nous pensons être de belles opportunit­és d’investisse­ment de long terme.

Analyser la baisse

Il semble préférable d’examiner ces différents développem­ents de manière séparée. Alors que l’indice MSCI Emerging Markets a chuté de 18% depuis son pic de janvier (8% depuis le début de l’année), les raisons de la baisse viennent d’un nombre restreint de pays et de secteurs. Par ailleurs, les pays à problème sont soit de très petits constituan­ts de l’indice MSCI (0,6% pour la Turquie), soit n’y sont pas inclus du tout (Venezuela et Argentine). Il est important aussi de noter que cette baisse est intervenue après une solide année 2017 lors de laquelle l’indice a progressé de 37% en dollars.

En deux décennies, les marchés actions émergents ont fondamenta­lement changé. Les pays qui dominaient l’indice auparavant, comme le Brésil, le Mexique ou l’Afrique du Sud, ont été remplacés par la Chine, la Corée du Sud, Taïwan et l’Inde. Cela s’est aussi accompagné de changement­s structurel­s en matière de secteurs. Matières premières, services aux collectivi­tés et télécoms représente­nt aujourd’hui une part beaucoup plus faible qu’avant dans l’indice. Au contraire, la technologi­e, qui ne pesait qu’un peu plus de 5% de l’indice en 1997, en représente désormais près de 28%.

Cette évolution se reflète dans une forte réduction de l’intensité capitalist­ique (moins de mines, de métaux, de pétrole, d’infrastruc­tures, plus de technologi­e) et moins d’intensité du travail (montée en gamme, plus forte valeur ajoutée). Cela se traduit par une améliorati­on structurel­le des flux de trésorerie et par des profits plus stables, ainsi que des retours sur capitaux employés se rapprochan­t de ceux constatés aux Etats-Unis et en Europe.

Un coup d’oeil vers les Etats-Unis

Il est vrai que le dollar a eu tendance à se renforcer et que, généraleme­nt, cela ne favorise pas les actions émergentes (à commencer par le fait que les fonds émergents sont libellés en dollars). Toutefois, la proportion de la dette émise par les entreprise­s des pays émergents en dollars ne représente que 16% du montant de leur dette totale. Par ailleurs, un montant significat­if de cette dette provient aujourd’hui de sociétés dont le chiffre d’affaires et les coûts sont aussi générés en dollars, ce qui est de nature à amoindrir l’impact de son renforceme­nt. Enfin, la dette souveraine émise en dollars est aujourd’hui très limitée et il n’existe pratiqueme­nt plus aucune

Les pays qui dominaient l’indice auparavant, comme le Brésil, le Mexique ou l’Afrique du Sud, ont été remplacés par la Chine, la Corée du Sud, Taïwan et l’Inde

monnaie émergente importante qui soit indexée au dollar (contrairem­ent à la période 1997-1998).

Reste la menace grandissan­te de guerre commercial­e entre les Etats-Unis et la Chine. Nous estimons que ses effets sur l’ensemble des pays émergents pourraient être limités, la part domestique de l’économie s’étant renforcée chez la plupart d’entre eux ces dernières années. Les déséquilib­res entre marchés émergents et développés sont bien moins prononcés qu’ils ne l’ont été par le passé. Les marchés émergents, et en premier lieu la Chine, étaient très fortement exportateu­rs de biens à une époque où les marchés développés, à l’exception de l’Allemagne, importaien­t massivemen­t. Ces déséquilib­res se sont corrigés depuis dix ans, les pays asiatiques, en particulie­r, ayant fait croître la part domestique de leur PIB.

Cela dit, nous suivons étroitemen­t la situation entre la Chine et les ÉtatsUnis. Une guerre commercial­e ouverte et l’introducti­on de tarifs douanier massifs aurait un impact négatif sur tous les marchés, y compris émergents.

Et pour les investisse­urs?

Si les marchés émergents ont reculé depuis janvier dernier, cela ne représente à notre sens qu’une baisse mineure. L’histoire nous a montré que ce type de correction n’était pas rare au sein d’un cycle de marché haussier. Par exemple, entre 2003 et 2008, la valorisati­on des actions émergentes a doublé, relativeme­nt à l’indice MSCI World, pendant un cycle de resserreme­nt monétaire américain. Cela n’a pas empêché deux brèves correction­s en 2004 et 2006, représenta­nt une baisse de 13% par rapport au MSCI World.

Les fondamenta­ux de la plupart des économies émergentes restent solides, ce qui se reflète dans l’absence de révisions baissières des bénéfices depuis début 2018. La dynamique bénéficiai­re de ces économies est, selon nous, du même ordre que celle observée en Europe. Si les soubresaut­s du marché sont restés contenus et apparaisse­nt modestes à l’aune de la récente phase haussière, ils ne doivent pas être ignorés du point de vue de l’opportunit­é de valorisati­on; nous pensons que la correction récente des actions émergentes offre un point d’entrée attrayant.

 ??  ?? HUBERT KELLER
HUBERT KELLER

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland