Da­kar, Ter­vu­ren, Ge­nève

Le Temps - - LA UNE - CA­THE­RINE FRAMMERY @cfram­me­ry

La Suisse pour­rait faire en­tendre sa dif­fé­rence

Le rap­port qui pré­co­nise à la France de fa­ci­li­ter le re­tour des ob­jets d’Afrique noire ac­ca­pa­rés pen­dant la co­lo­ni­sa­tion sème l’émoi dans toute l’Eu­rope. Qua­rante-six mille items pour­raient de­voir quit­ter le Mu­sée du quai Bran­ly, consa­cré aux arts pre­miers, s’af­folent cer­tains. «Le Bé­nin ne peut pas être le seul en­droit au monde où on ne pour­rait pas voir des ob­jets du Bé­nin», ré­sume d’une forte for­mule la Bé­ni­noise Ma­rie-Cé­cile Zin­sou, une des porte-voix des pays afri­cains. Au Bri­tish Mu­seum de Londres, à Ber­lin, où doit ou­vrir l’an­née pro­chaine le Hum­boldt Fo­rum, au Mu­sée na­tio­nal des cul­tures du monde des Pays-Bas, le dé­bat sur les res­ti­tu­tions, an­cien, est spec­ta­cu­lai­re­ment re­lan­cé. Peut-on éthi­que­ment conser­ver des ob­jets qui sont ar­ri­vés dans les va­lises de la vio­lence? Ou est-on en face d’une re­pen­tance toute post-co­lo­niale, l’his­toire ne pou­vant pas se ré­écrire? La Suisse n’a pas eu d’em­pire, mais parce qu’elle hé­berge la col­lec­tion pri­vée d’art afri­cain la plus im­por­tante du monde, parce que mar­chands et ache­teurs y sont par­ti­cu­liè­re­ment ac­tifs, et que ses mu­sées sont rem­plis d’ob­jets col­lec­tés sous la co­lo­ni­sa­tion, elle non plus ne peut pas faire l’éco­no­mie d’une ré­flexion sur les res­ti­tu­tions.

Grâce à la loi sur le trans­fert des biens cultu­rels, cette ré­flexion est de fait en­ta­mée de­puis plus de quinze ans. Les maîtres mots au­jourd’hui sont trans­pa­rence et tra­ça­bi­li­té. Les ori­gines doivent être do­cu­men­tées et im­pec­cables, et les ob­jets doivent ra­con­ter toute leur his­toire – celle d’avant leur dé­part d’Afrique et celle de leurs condi­tions d’ar­ri­vée. Le mou­ve­ment est lan­cé dans les mu­sées pu­blics, la grande, l’im­mense ques­tion res­tant celle du mar­ché pri­vé, obéis­sant à de tout autres lois.

Té­les­co­page de ca­len­drier, Da­kar a inau­gu­ré hier son tout nou­veau Mu­sée des ci­vi­li­sa­tions noires (MCN), un concen­tré de tech­no­lo­gie (fi­nan­cé par un don de Pé­kin de 30 mil­lions d’eu­ros), cin­quante-deux ans après le voeu du poète-pré­sident Léo­pold Sé­dar Sen­ghor. Et en Bel­gique, à Ter­vu­ren, près de Bruxelles, rouvre ce week-end l’an­cien Mu­sée royal de l’Afrique cen­trale, re­pen­sé et re­bap­ti­sé Afri­ca Mu­seum. Deux ins­ti­tu­tions pro­ve­nant de pro­jets que tout semble op­po­ser, l’une em­blé­ma­tique d’une fier­té afri­caine ré­so­lu­ment tour­née vers l’ave­nir – le MCN ac­cueille aus­si des es­paces pour la mode ou la mu­sique – et l’autre is­sue d’un pas­sé dif­fi­cile à faire pas­ser, mais l’af­fron­tant en trans­pa­rence. Est-ce si uto­pique d’ima­gi­ner de nou­veaux cir­cuits de cir­cu­la­tion, de nou­veaux par­te­na­riats entre mu­sées du nord et du sud? La Suisse, parce que son pas­sé est moins char­gé, parce que son éco­sys­tème mu­séal est par­ti­cu­liè­re­ment riche, et parce qu’elle sait in­ven­ter des com­pro­mis, pour­rait faire en­tendre sa dif­fé­rence.

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