Quand Ein­stein re­la­ti­vi­sait Dieu

Une lettre du scien­ti­fique ré­fu­tant toute croyance re­li­gieuse vient de battre des re­cords aux ventes aux en­chères cette se­maine à New York

Le Temps - - CONVERSATION - CA­THE­RINE FRAMMERY @cfram­me­ry

C'est parce qu'il y pré­sente ses idées sur Dieu que la lettre d'Ein­stein au phi­lo­sophe al­le­mand Eric Gut­kind est de­ve­nue cé­lèbre sous le nom de «God let­ter» – la lettre sur Dieu, di­rait-on en fran­çais. La mis­sive, en al­le­mand, da­tée du 3 jan­vier 1954 à Prin­ce­ton, a été écrite un an avant sa mort, le phy­si­cien avait 74 ans. «Le mot Dieu n'est pour moi que l'ex­pres­sion et le pro­duit des fai­blesses hu­maines, et la Bible un re­cueil de lé­gendes vé­né­rables mais mal­gré tout as­sez pri­mi­tives», peut-on y lire.

Pas athée pour au­tant

Diable – si on ose dire. Science et re­li­gion, le vieux couple est de sor­tie; et fau­drait-il vrai­ment s'éton­ner qu'un scien­ti­fique re­la­ti­vise les re­li­gions? Mais si Ein­stein ne croit pas au Dieu des grandes re­li­gions mo­no­théistes, qui ac­com­pagne, voire écoute les hommes dans leurs prières quo­ti­diennes, il ne se pré­sente pas comme athée pour au­tant, ci­tant ain­si «le mer­veilleux Spi­no­za», pour qui Dieu était proche de la Na­ture, une force sans mo­rale, ni bien­veillante, ni mal­veillante, ex­pliquent par­mi d'autres le New York Times ou le Huf­fing­ton Post. Et c'est à cet ins­tant qu'in­ter­net se ré­vèle être, aus­si, un ter­ri­toire peu­plé d'exé­gètes du rap­port du scien­ti­fique le plus im­por­tant du XXe siècle avec le phi­lo­sophe ra­tio­na­liste du XVIIe.

«Ein­stein croyait dans le Dieu de Spi­no­za qui est un Dieu de beau­té, d'élé­gance et d'ordre», écrit sur Twit­ter Mi­chio Ka­ku, le phy­si­cien co­dé­cou­vreur de la théo­rie des cordes et fu­tu­ro­logue très écou­té aux Etats-Unis: et ce sont des cen­taines de ses abon­nés qui com­mentent: «Ein­stein était un peu déiste mais il reste un athée», écrit l'un d'entre eux. «C'était un pan­théiste», ré­pond un autre. «On peut être athée et déiste, ce­la ne s'ex­clut pas», se­lon un troi­sième. «Il par­lait du mot de Dieu, pas du concept. Grande dif­fé­rence», ex­plique un qua­trième. Hum.

«Pour moi la re­li­gion juive est, comme toutes les autres re­li­gions, l'in­car­na­tion d'une su­per­sti­tion pri­mi­tive», écrit aus­si le scien­ti­fique qui s'est ré­fu­gié aux EtatsU­nis pour échap­per aux na­zis. «Et le peuple juif au­quel j'ap­par­tiens fiè­re­ment, et à la men­ta­li­té du­quel je me sens pro­fon­dé­ment an­cré, n'a pas pour au­tant une forme de di­gni­té dif­fé­rente des autres peuples. D'après mon ex­pé­rience, ils ne sont pas meilleurs que les autres groupes hu­mains, même s'ils sont pro­té­gés des pires ex­cès par leur manque de pou­voir. Si­non je ne per­çois rien d'«élu» chez eux.»

Emo­tion de dé­cou­vrir l'écri­ture ser­rée, avec si peu de ra­tures et tel­le­ment lisible du scien­ti­fique. Ein­stein a écrit de très nom­breuses lettres, rap­pellent ses bio­graphes. Son mes­sage dac­ty­lo­gra­phié à Roo­se­velt, dans le­quel il l'aver­tis­sait des pro­jets al­le­mands de bombe ato­mique, a at­teint 2,1 mil­lions de dol­lars dans des en­chères en 2002.

Ba­taille ho­mé­rique

La «lettre sur Dieu», es­ti­mée entre 1 et 1,5 mil­lion de dol­lars avant la vente, a fi­na­le­ment été ad­ju­gée 2,9 mil­lions à New York mar­di, chez Ch­ris­tie's, à l'is­sue d'une ba­taille té­lé­pho­nique ho­mé­rique de quatre mi­nutes entre deux ache­teurs achar­nés. Elle avait été ven­due 404000 dol­lars par les hé­ri­tiers d'Eric Gut­kind en 2008. «Cette lettre au­rait dû être ache­tée par un mu­sée», com­mentent des in­ter­nautes dé­pi­tés. Et en­core: «Tous ces mi­grants qu'on au­rait pu nour­rir avec 2,9 mil­lions de dol­lars.» ▅

(CH­RIS­TIE’S IMAGES LTD)

La pre­mière page de la lettre d’Ein­stein, ven­due à New York.

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