Aqua­rius, un nau­frage col­lec­tif

Le Temps - - LA UNE - LUIS LE­MA @luis­le­ma

L’Aqua­rius, en tant que tel, ne re­pren­dra plus la mer. Sans pa­villon, pri­vé de tout sou­tien po­li­tique, ob­jet de toutes les at­taques po­pu­listes… Trop d’élé­ments contraires s’op­po­saient à ce que le na­vire hu­ma­ni­taire puisse à nou­veau le­ver l’ancre. Il y a peu en­core, l’Aqua­rius au­rait presque pu pa­raître in­utile dans une mer Mé­di­ter­ra­née en­com­brée, si­non par l’ef­fi­ca­ci­té des sau­ve­teurs, du moins par les ap­pa­rences de bonnes in­ten­tions: gardes-côtes ita­liens, agence eu­ro­péenne des fron­tières… Un dis­po­si­tif au­quel s’ajou­taient en outre d’autres ba­teaux af­fré­tés par des or­ga­ni­sa­tions hu­ma­ni­taires. Entre-temps, l’Aqua­rius s’était pour­tant re­trou­vé bien seul. Et l’on a beau re­tour­ner la ques­tion dans tous les sens, cette mise à quai dé­sor­mais dé­fi­ni­tive prend bien l’al­lure d’un nau­frage col­lec­tif.

Il y avait eu l’opé­ra­tion «Mare Nos­trum», mise en place par l’Ita­lie en rai­son du nombre de tra­gé­dies en Mé­di­ter­ra­née qui com­men­çaient, dé­jà, à pe­ser trop lourd sur sa conscience. Puis il y eut la re­lève prise par Fron­tex, l’agence eu­ro­péenne des fron­tières, dont les ob­jec­tifs sont ap­pa­rus de plus en plus clairs avec les an­nées: ten­ter de ver­rouiller les ac­cès aux mi­grants plu­tôt que de contri­buer aux sau­ve­tages en mer. Un seul in­dice: de­puis qu’il a fait son ap­pa­ri­tion, dé­but 2016, l’Aqua­rius, à lui seul, a por­té as­sis­tance à pra­ti­que­ment au­tant de per­sonnes que l’en­semble des na­vires de Fron­tex en près de cinq ans.

Sur la ques­tion, l’Eu­rope n’a plus que le mot «fer­me­té» à la bouche. Ai­guillon­née par l’Ita­lie, elle a trans­for­mé les gardes-côtes li­byens en une sorte de mi­lice dé­ter­ri­to­ria­li­sée. Peu im­porte si la Li­bye, dans son en­semble, est au­jourd’hui un Etat failli, où sont per­pé­trés les pires crimes, y com­pris contre les mi­grants. L’es­sen­tiel consiste en ce que cette po­lice fonc­tionne dans l’in­té­rêt des Eu­ro­péens, et qu’elle ren­voie les can­di­dats à la mi­gra­tion sur des «pla­te­formes de dé­bar­que­ment», ou, mieux, di­rec­te­ment à la case pri­son.

Cette «so­lu­tion» eu­ro­péenne n’en est évi­dem­ment pas une. Le prin­cipe est connu, qui est ce­lui des vases com­mu­ni­cants: si le nombre d’arrivées a ef­fec­ti­ve­ment dé­cru en Ita­lie, il aug­mente dans le même temps de ma­nière spec­ta­cu­laire en Espagne et en Grèce. Sur­tout, bien qu’elles soient moins nom­breuses, les tra­ver­sées se ré­vèlent de plus en plus meur­trières. En cinq ans, la Mé­di­ter­ra­née a été fa­tale à 18000 per­sonnes, au moins.

La triste plai­san­te­rie est bien connue: cons­ta­tant le dé­sastre au fond de la mer, les his­to­riens de l’ave­nir s’in­ter­ro­ge­ront sur la na­ture de cette ba­taille phé­no­mé­nale qui a pu coû­ter la vie à tant de gens au dé­but du XXIe siècle, et dont il ne res­te­ra plus trace. Il se­ra dif­fi­cile de les convaincre qu’il s’était sim­ple­ment agi d’étroi­tesse d’es­prit, d’hy­po­cri­sie et d’une dé­faite en rase cam­pagne face aux po­pu­lismes de tous bords.

L’Eu­rope n’a plus que le mot «fer­me­té» à la bouche

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