Les Bul­gares pa­ra­ly­sés par le smog

Le Temps - - SCIENCE - ALEXANDRE LÉ­VY, SO­FIA ET PLOVDIV @Ale­vyLe­vy

Le chauf­fage au char­bon, les émis­sions de CO2 et la chute bru­tale des tem­pé­ra­tures ont créé un cock­tail de pol­lu­tion aux par­ti­cules fines dé­pas­sant plu­sieurs fois les normes eu­ro­péennes en Bul­ga­rie et dans la plu­part des grandes villes des Bal­kans

Le mont Vi­to­cha, à quelques sta­tions de tram du centre-ville, est un lieu de sor­ties fa­mi­liales et de ran­don­nées très pri­sé par les ha­bi­tants de la ca­pi­tale bul­gare, So­fia. Sauf qu’en dé­but se­maine, sa jo­lie sil­houette bleu­tée par­se­mée de poches de neige a dis­pa­ru: le mont Vi­to­cha a été lit­té­ra­le­ment ava­lé par le smog, ce mé­lange re­dou­table de brouillard et de pol­lu­tion. Dans cer­tains quar­tiers, la concen­tra­tion de par­ti­cules fines (PM10) a été jus­qu’à dix fois su­pé­rieure à la li­mite jour­na­lière fixée à 50 µg/m3 par la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Sou­vent qua­li­fiée de fléau in­vi­sible, la pol­lu­tion est de­ve­nue pen­dant quelques jours pal­pable, s’abat­tant sur les grandes villes de Bul­ga­rie comme une chape jau­nâtre et mal­odo­rante.

A Plovdiv, la deuxième ville du pays et fu­ture ca­pi­tale eu­ro­péenne de la culture en 2019, c’est la ligne des Rho­dopes, ces mon­tagnes qui vont se je­ter au-de­là de la fron­tière grecque dans la mer Egée, qui a dis­pa­ru. A quelques mi­nutes en voi­ture du centre-ville, elles ont aus­si été ava­lées par le smog – et ce, pen­dant plu­sieurs jours. Les ha­bi­tants se sont cal­feu­trés chez eux, ont gar­dé les en­fants à la mai­son, pris d’as­saut les phar­ma­cies de la ville: masques chi­rur­gi­caux, gouttes pour le nez, pu­ri­fi­ca­teurs d’air… «Nos vê­te­ments sentent mau­vais, je n’ar­rête pas de faire des les­sives», dit une ha­bi­tante du centre his­to­rique.

Char­bon de mau­vaise qua­li­té

Il suf­fit pour­tant de le­ver la tête dans ce même quar­tier pour consta­ter la pre­mière, et peut-être prin­ci­pale source, de pol­lu­tion: toutes les che­mi­nées des vieilles mai­sons fument. Les mé­nages s’y chauffent au char­bon, sou­vent de mau­vaise qua­li­té, ven­du en très grande quan­ti­té aux abords de la ville. «Par rap­port à l’élec­tri­ci­té, son prix reste im­bat­table. C’est ce qui part le plus», dit un em­ployé de l’en­tre­prise «Don­bass», vaste ter­rain vague à la sor­tie sud de Plovdiv sur le­quel trônent deux im­pres­sion­nants tas de char­bon gras.

A ce­la s’ajoute la pol­lu­tion au CO2, tra­di­tion­nel­le­ment très éle­vée en Bul­ga­rie, dont les ha­bi­tants ont ache­té en masse des vé­hi­cules vé­tustes, sou­vent des die­sels sans ca­ta­ly­seurs, ré­cu­pé­rés par des ga­ra­gistes peu scru­pu­leux à cause de la quan­ti­té de mé­taux pré­cieux qu’ils contiennent. Pour com­plé­ter le ta­bleau, des tem­pé­ra­tures en des­sous de zé­ro la nuit et plus éle­vées en jour­née ont contri­bué à ce que les mé­téo­ro­logues ap­pellent «l’in­ver­sion de tem­pé­ra­ture», em­pê­chant l’air pol­lué près du sol de se dis­per­ser dans l’at­mo­sphère.

Que faire? Pen­dant plu­sieurs jours, les mé­dias lo­caux n’ont par­lé que de cette pol­lu­tion, en­core plus spec­ta­cu­laire que les hi­vers pré­cé­dents. Et tout ce que le pays compte de pneu­mo­logues a dé­fi­lé sur le pe­tit écran pour ex­pli­quer com­bien la pol­lu­tion est dan­ge­reuse pour la san­té et, sur­tout, com­bien les me­sures in­di­vi­duelles, comme les masques chi­rur­gi­caux, sont dé­ri­soires. «Pour que ce­la soit ef­fi­cace, il faut ache­ter des masques spé­ciaux, des­ti­nés aux tra­vailleurs en mi­lieu conta­mi­né, et qui sont hors de prix», a rap­pe­lé le doc­teur Alexandre Si­midt­chiev, pré­sident d’une as­so­cia­tion qui mi­lite pour la pu­re­té de l’air. La so­lu­tion est entre les mains des pou­voirs pu­blics, a-t-il ajou­té.

Op­po­si­tion à toute ré­vi­sion

A So­fia, la mai­rie a ins­ti­tué un «ti­cket vert» (un peu) moins cher et va­lable toute la jour­née pour en­cou­ra­ger les gens à prendre les transports en com­mun. En vain, la ca­pi­tale a été, comme presque tous les jours, en­gor­gée de bou­chons. Ailleurs, on s’est bor­né à «conseiller» aux ha­bi­tants de ne pas prendre leur voi­ture. Quant aux mé­nages qui se chauffent au char­bon, la si­tua­tion est pa­ra­doxale. Les plus dé­mu­nis, no­tam­ment les per­sonnes âgées et les Roms, re­çoivent une aide so­ciale pour l’hi­ver sous forme de… plu­sieurs tonnes de char­bon.

Pré­sent à la COP24 en Po­logne, le pré­sident Rou­men Ra­dev a dé­cla­ré que la Bul­ga­rie, très dé­pen­dante des cen­trales à char­bon pour la pro­duc­tion de l’élec­tri­ci­té, s’op­po­se­ra à toute ré­vi­sion à la hausse des en­ga­ge­ments pour la ré­duc­tion des gaz à ef­fet de serre. «On ne peut pas sanc­tion­ner les plus pauvres», disent en choeur les dé­pu­tés, de gauche comme de droite, lors de chaque débat au par­le­ment sur la ques­tion. Des contrôles, très mé­dia­ti­sés, ont été ef­fec­tués en re­vanche dans les ghet­tos tsi­ganes où les ha­bi­tants brûlent de tout lorsque la tem­pé­ra­ture baisse: plas­tique, vieux vê­te­ments et autre dé­chets.

Les Bul­gares ne sont pas seuls face à ce fléau. La plu­part des grandes villes des pays voi­sins ont vé­cu ces der­niers jours sous l’em­prise du smog (Sa­ra­je­vo, Skopje, Pris­ti­na…, où les mêmes pro­blèmes struc­tu­rels per­sistent). Dans une étude de 2016, l’OMS avait es­ti­mé qu’en 2010 la pol­lu­tion avait tué plus de 37000 per­sonnes dans les Bal­kans oc­ci­den­taux (pour 23 mil­lions d’ha­bi­tants).

Les plus dé­mu­nis, no­tam­ment les Roms, re­çoivent une aide so­ciale pour l’hi­ver sous forme de… plu­sieurs tonnes de char­bon

(DIMITAR DILKOFF/AFP)

Sou­vent in­vi­sible, la pol­lu­tion est de­ve­nue pal­pable pour les Bul­gares, pié­gés sous une chape jau­nâtre et mal­odo­rante.

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