DU­RAS EN MOTS ET EN MUSIQUE

Le Temps - - LE TEMPS WEEK-END - PAR AR­NAUD RO­BERT «L’homme A, d’après Mar­gue­rite Du­ras», avec Erik Truf­faz, San­drine Bon­naire et Mar­cel­lo Giu­lia­ni. Le 15 dé­cembre au Théâtre du Cro­che­tan, Mon­they, et le 16 au Théâtre de Beau­sobre, Morges.

Ac­com­pa­gnés par la co­mé­dienne San­drine Bon­naire, les mu­si­ciens Erik Truf­faz et Mar­cel­lo Giu­lia­ni pré­sentent un concert-lec­ture en hom­mage à l’écri­vaine.

La co­mé­dienne San­drine Bon­naire, les mu­si­ciens Mar­cel­lo Giu­lia­ni et Erik Truf­faz pré­sentent un concert-lec­ture où les mots chantent dou­lou­reu­se­ment

◗ A la fin, dans un dé­cor de pan­neau trans­lu­cide, de ma­te­las nu, après un long branle-bas de gui­tare do­rée et de trom­pette brute, San­drine Bon­naire dit en­core: «Je vois que l’homme pleure cou­ché sur la femme.» Elle dit que ces gens sont sub­mer­gés par le si­lence. La voix de San­drine Bon­naire est une dou­ceur in­tran­si­geante. Elle est, comme l’écri­ture de Mar­gue­rite Du­ras, un doute ponc­tué. Et dans ce spec­tacle, où le souffle d’Erik Truf­faz, la basse de Mar­cel­lo Giu­lia­ni irisent deux textes lus de Du­ras, on se prend à cher­cher qui des trois est le plus mé­lo­dique.

Ils ont joué une quin­zaine de fois en France, dont au Prin­temps de Bourges, et ils re­viennent en Suisse. Erik Truf­faz est un lec­teur avide, il dé­jeune avec Proust et dîne avec Em­ma­nuel Car­rère ou Jean Eche­noz: «Je lui ai écrit pour lui dire mon ad­mi­ra­tion. Il m’a ré­pon­du que nous avions un point com­mun. Un nom de sept lettres qui fi­nit par z.» Truf­faz a un jour ac­com­pa­gné Jacques We­ber sur une scène. L’ac­teur y a dit Le cou­peur d’eau, de Du­ras, une nou­velle fu­neste où les ordres sont les ordres et la mort vient au bout.

Truf­faz sa­vait alors qu’il al­lait à son tour mon­ter un spec­tacle au­tour de Du­ras, il lui man­quait une voix. Ce qui frappe de­puis plus de vingt ans qu’Erik Truf­faz oc­cupe le ter­rain, c’est sa ca­pa­ci­té ma­gné­tique: il a te­nu sa trom­pette de­vant le com­po­si­teur Pierre Hen­ry, de­vant le des­si­na­teur En­ki Bi­lal, de­vant des or­chestres sym­pho­niques, un DJ mexi­cain, des tam­bou­ri­neurs vau­dous. Il n’aime rien tant que frot­ter son pa­villon contre des forces qui le dé­vie­ront, sur des terres meubles, là où ça pique.

En pa­ral­lèle, San­drine Bon­naire est al­lée l’écou­ter à l’Olym­pia, sur le con­seil d’un ami. La musique, chez Bon­naire, est un pré­re­quis; elle a dé­jà réa­li­sé un por­trait de Ma­rianne Fai­th­full, un autre de Jacques Hi­ge­lin. On l’ap­pelle à Mont­martre pour qu’elle ra­conte sa ver­sion des faits: «J’ai vu Truf­faz sur scène, ce grand corps désar­ti­cu­lé, il por­tait un cha­peau, je ne voyais que son grand nez, cet être à la fois an­cré et aé­rien. Il était un chat. J’ai ado­ré.»

En sor­tant du concert, Bon­naire fouille in­ter­net – elle est en train d’écrire un film sur sa grand-mère, une fic­tion dont le titre de tra­vail s’im­pose, «Le bruit du si­lence» – et elle uti­lise les disques de Truf­faz comme dé­cor. Et puis elle re­çoit un ap­pel du trom­pet­tiste. «Je crois qu’il m’avait d’abord confon­due avec San­drine Ki­ber­lain. Mon pier­rot dans la lune. Et puis, quand il a sai­si qui j’étais, je crois qu’il a ai­mé ma voix.» Pour mon­ter ce spec­tacle, ils font ap­pel au met­teur en scène Ri­chard Brunel, qui ima­gine des corps frô­lés, des pauses de chair. La musique y est un ap­pel d’air, un re­gard en contre­bas de l’émo­tion.

POP ATMOSPHÉRIQUE

Deux textes sont sé­lec­tion­nés, L’homme at­lan­tique et L’homme as­sis dans le cou­loir, de courts ré­cits d’ab­sence, d’at­tente, dé­bar­ras­sés des af­fè­te­ries. Comme pour la lec­ture avec Jacques We­ber, comme pour celle qui sui­vra à Vi­dy en fé­vrier avec Jean-Luc Bi­deau, Erik Truf­faz a de­man­dé à son par­te­naire en crime Mar­cel­lo Giu­lia­ni d’im­pro­vi­ser avec lui: «S’il est Keith Ri­chards, je suis Mick Jag­ger.»

De­puis l’al­bum Ben­ding New Cor­ners, qui ré­vèle en 1999 le Erik Truf­faz Quar­tet au monde, ces deux-là sont ri­vés l’un à l’autre. Au­tant Truf­faz est rond, presque bon­homme, au­tant Giu­lia­ni est tran­chant; leur musique, qui prend à la pop atmosphérique et à la haute vol­tige, est une chi­mie qui re­lève pour beau­coup de ces élé­ments contraires. Au pro­chain fes­ti­val de Cul­ly, ils re­pren­dront d’ailleurs la musique qu’ils en­re­gis­traient il y a vingt ans et qui a sans doute ou­vert de nou­veaux ter­ri­toires en jazz.

Sur scène, Bon­naire ef­fleure la contre­basse et la nuque de Giu­lia­ni, puis le dos rond et les pieds nus de Truf­faz. Ce spec­tacle est une danse presque sta­tique, un mé­nage à trois dont les mots sont d’abord trai­tés en sons. En pa­ral­lèle, la co­mé­dienne et réa­li­sa­trice a com­men­cé à fil­mer le mu­si­cien pour un do­cu­men­taire qu’elle si­gne­ra: «J’ai pris ma pe­tite ca­mé­ra et je l’ai sui­vi à Is­tan­bul. C’est un ar­tiste mer­veilleux.» Erik Truf­faz, lui, a écrit la musique de la pro­chaine fic­tion de San­drine Bon­naire, avec des cordes, une cla­ri­nette et un haut­bois: «Quelque chose entre Ar­vo Pärt, Erik Sa­tie et moi-même!»

UNE FORME D’ÉGA­LI­TÉ

C’est as­sez beau d’en­tendre des ar­tistes s’ad­mi­rer. Bon­naire, dans la conver­sa­tion, évoque vo­lon­tiers Mau­rice Pia­lat, William Hurt, Jacques Hi­ge­lin, les ogres qu’elle a croisés: «J’ai tou­jours été fas­ci­née par des gens en plein cha­hut, des in­sa­tis­faits, ceux qui ne consi­dèrent rien pour ac­quis. Je ne me suis ja­mais lais­sée man­ger. Même avec les pyg­ma­lions, même avec Pia­lat que j’ai ren­con­tré à 15 ans, j’ai pu ins­tal­ler une forme d’éga­li­té.»

C’est peut-être ce qui touche dans ce tri­angle mé­lo­mane qui sur­git au fil de L’homme A. Bon­naire, Giu­lia­ni, Truf­faz, trois êtres po­ly­pho­niques qui pensent au chant avant la pré­sence, qui semblent ten­dus vers le dé­sir de ren­contre. ▅

(VALÉRIE CARY)

Erik Truf­faz, San­drine Bon­naire et Mar­cel­lo Giu­lia­ni, un trio pour su­bli­mer la mu­si­ca­li­té des mots de Mar­gue­rite Du­ras.

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