BIEN VIVRE SE­LON JIM HAR­RI­SON

Le Temps - - LE TEMPS WEEK-END - PAR AN­DRÉ CLA­VEL

Le ro­man­cier amé­ri­cain culti­vait une pas­sion pour la bonne bouffe. Un art de la fête et des sens que l’on re­trouve dans ses chro­niques, «Un sa­cré gueu­le­ton».

Le ro­man­cier du Mi­chi­gan, dis­pa­ru en 2016, ai­mait faire ri­paille. Post-scrip­tum gour­mand à son oeuvre, «Un sa­cré gueu­le­ton» réunit sou­ve­nirs de re­pas, re­cettes et moyens de lutte contre le pu­ri­ta­nisme dié­té­tique

◗ Gas­tro­nome, gas­tro­lâtre, gas­tro­sophe. Si les tes­ta­ments lit­té­raires sont tou­jours tein­tés de mé­lan­co­lie, ce­lui que nous offre Jim Har­ri­son, deux ans après sa mort, est un fa­bu­leux hymne à la joie. Titre: Un sa­cré

gueu­le­ton, un flo­ri­lège d’une cin­quan­taine de chro­niques dé­diées à la sainte Tri­ni­té sou­vent en­cen­sée par Big Jim – man­ger, boire et bien vivre. De quoi ti­tiller nos pa­pilles, comme un post-scrip­tum gour­mand cou­ron­nant une oeuvre qui, de ro­mans en nou­velles, tient du ma­ni­feste ol­fac­tif, de l’en­cy­clo­pé­die cu­li­naire, de la sym­pho­nie di­ges­tive et du trai­té de sa­voir-vivre à l’usage des hé­do­nistes.

Mous­que­taire de la cas­se­role, grand mar­mi­ton des lettres amé­ri­caines, l’au­teur de Dal­va et des

Lé­gendes d’au­tomne n’au­ra ces­sé de te­nir table ou­verte à l’au­berge des plai­sirs avec, aux four­neaux, Ra­be­lais et Brillat-Sa­va­rin. Le ré­gime? Oui, mais pas en des­sous des «dix mille ca­lo­ries», plai­sante-t-il. Sa de­vise? «Les che­mins de l’ex­cès mènent au pa­lais de la sa­gesse.» Sa pa­na­cée? L’ail, qui, pré­tend-il, «m’a lit­té­ra­le­ment main­te­nu en vie, alors que la psy­cha­na­lyse et la prière ont sou­vent échoué». Sa han­tise? La nou­velle cui­sine et ses chefs ano­rexiques qui ont la fâ­cheuse ma­nie de dé­co­rer des as­siettes par­fai­te­ment vides. Et ce dont Har­ri­son se fé­li­cite vo­lon­tiers, c’est d’avoir cé­lé­bré la vic­toire de Gar­gan­tua contre Weight Wat­chers, d’Obé­lix contre les tailles man­ne­quins et du pé­ché de bonne chère contre le pu­ri­ta­nisme dié­té­tique.

SAUCES «À MOU­RIR»

Mais l’in­sa­tiable ri­pailleur du Mi­chi­gan n’en était pas moins une fine gueule, le plus dé­li­cat des gour­mets, ce qu’il prouve éga­le­ment dans ce Sa­cré gueu­le­ton, sorte de Guide Mi­che­lin de la truculence fes­tive. La nour­ri­ture, Har­ri­son en parle dans ces pages comme un es­thète et comme un poète, mais sur­tout comme un nu­tri­tion­niste de l’âme. Afin que nous ap­pre­nions «à cui­si­ner nos vies, le plus ef­fi­cace des re­mèdes contre la mort». D’une chro­nique à l’autre, le lec­teur sa­live en sa­chant qu’il va lui-même «ris­so­ler dans la graisse de ca­nard», une bou­teille de meur­sault ou de ban­dol – Do­maine Tem­pier de pré­fé­rence – à por­tée de go­sier.

A bâ­tons rompus, Har­ri­son évoque une ri­paille mé­mo­rable avec Or­son Wells, face à une com­tesse hon­groise of­fus­quée par les per­for­mances qua­si illi­mi­tées de leurs es­to­macs. Puis il dis­serte sur l’art de concoc­ter des sauces «à mou­rir». Com­pare les ver­tus des blancs et des rouges bour­gui­gnons. Ra­conte com­ment il sau­va de la fa­mine les mu­si­cos fau­chés de son pre­mier groupe de rock, Vince Van No Go and His Poor but Proud Crowd. Ex­plique pour­quoi le gi­gon­das est «le par­fait an­ti­dote à la mé­lan­co­lie». S’ex­ta­sie sur la pre­mière gor­gée de tel grand cru, «aus­si sen­suelle que le sexe». Exalte le cé­page du Châ­teau-Grillet, qui «al­lie toute vraie puis­sance à la fé­mi­ni­té ve­lou­tée du chèvre­feuille». Com­pare la cri­tique oe­no­lo­gique à la cri­tique lit­té­raire. Re­trace par le me­nu un «sa­cré gueu­le­ton» com­po­sé de 37 plats du pa­tri­moine fran­çais, une vé­ri­table «épreuve olym­pique» qui, à Vé­ze­lay, «a coû­té aus­si cher qu’un break Vol­vo neuf» au gé­né­reux mé­cène heu­reux d’in­vi­ter 12 fins becs triés sur le vo­let.

APO­LO­GIE DU CHO­LES­TÉ­ROL

Mais il y a éga­le­ment, sous la plume de Jim Har­ri­son, ces consi­dé­ra­tions géo­po­li­tiques ma­li­cieuses où il ne craint pas d’af­fir­mer que, si Fran­çois Mit­ter­rand a pu da­mer le pion à Rea­gan en Eu­rope, c’est «grâce aux mets ex­quis dont il se ré­ga­lait». Et d’ajou­ter à propos de la guerre en Irak: «L’ad­di­tion glo­bale pour ce conflit s’élè­ve­ra à 600 mil­liards de dol­lars. Si l’on avait dé­pen­sé cette somme pour of­frir des vins fran­çais à toute notre po­pu­la­tion, il n’y au­rait ja­mais eu de guerre, seule­ment une di­plo­ma­tie bien hui­lée.»

Et ain­si de suite dans cette apo­lo­gie du cho­les­té­rol, à grand ren­fort de têtes de veau sauce gri­biche, de chaus­sons de coeurs-de-pi­geon, de pou­lardes far­cies à la truffe, de su­prêmes de per­dreau gla­cés, de ge­lées de ho­mard aux fi­lets de sole, de tartes de cer­velle aux pois cas­sés et autres can­nel­lo­nis à la queue de boeuf. «Bien man­ger est la seule fa­çon de lut­ter contre la vie pour­rie que nous me­nons», écrit notre sy­ba­rite, avant de li­vrer au pas­sage sa dé­fi­ni­tion du ro­man­cier: «Un car­to­graphe des pays ima­gi­naires qui creuse son âme à ciel ou­vert.»

Et de for­mu­ler un der­nier voeu, ce­lui de «pou­voir fu­mer des ci­ga­rettes et boire du vin dans l’autre monde». Ses lec­teurs savent qu’il est dé­jà exau­cé. Et ils gar­de­ront tou­jours en mé­moire cet autre pré­cepte de l’on­to­lo­gie har­ri­so­nienne: «Même les re­li­gions sont des pièges à sou­ris spi­ri­tuels, comparées au pop li­bé­ra­teur d’un simple bou­chon.» Pou­voir lire Har­ri­son est un ca­deau du ciel. Il ne faut pas s’en pri­ver.

(ULF ANDERSEN/AURIMAGES)

Genre | Chro­niques Au­teur | Jim Har­ri­sonTitre | Un sa­cré gueu­le­ton. Man­ger, boire et vivreTra­duc­tion | De l’an­glais (Etats-Unis) par Brice Mat­thieussent Edi­teur |Flam­ma­rion Pages | 375

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