LA FEMME CHIFFONNÉE

Le Temps - - ÉCRANS - PAR NICOLAS DU­FOUR t @Ni­coDu­four

His­toire d'une éva­sion, la mi­ni-sé­rie «Es­cape at Dan­ne­mo­ra» passe un peu in­aper­çue mal­gré une équipe de pres­tige, avec Be­ni­cio del To­ro de­vant la ca­mé­ra et Ben Stiller der­rière. Pa­tri­cia Ar­quette y est épous­tou­flante en cheffe d'ate­lier de cou­ture de pri­son

◗ On re­con­naît par­fois les grandes ac­trices par leur ca­pa­ci­té à jouer des femmes or­di­naires. Pas des prin­cesses do­rées, pas des moi­tiés de Bon­nie & Clyde vio­lem­ment gla­mour, pas de su­blimes pau­vrettes. Mais des dames de tous les jours, ca­bos­sées, bri­sées peut-être, lu­mi­neuses au fond. Pa­tri­cia Ar­quette au­ra fait les deux: le Bon­nie & Clyde fa­çon poudre au nez écrit par Ta­ran­ti­no dans True Ro­mance, de To­ny Scott (1993), en­core une folle che­vau­chée re­belle à tra­vers

Lost High­way de Da­vid Lynch (1997), puis la voi­ci ces jours dans le rôle de Tilly Mit­chell, gri­sâtre em­ployée de pri­son. Une per­for­mance puis­sante.

UN FAIT DI­VERS FA­MEUX

Réa­li­sée par Ben Stiller, avec le­quel Pa­tri­cia Ar­quette a tour­né en 1996, Es­cape at Dan­ne­mo­ra af­fiche une dis­tri­bu­tion de luxe, en­ri­chie par Be­ni­cio del To­ro, Da­vid Morse (un tou­jours fiable se­cond rôle au cinéma, vu en sé­ries dans Dr House, Treme et True De­tec­tive) et, pour la re­lève, Paul Da­no, ap­pa­ru jeune dans Lit­tle Miss Sun­shine. La mi­ni-sé­rie de huit épi­sodes, qui passe un peu in­aper­çue ces jours, est mon­trée par Ca­nal+ Sé­ries.

L'his­toire est ba­sée sur un fait di­vers qui a pas­sion­né les Amé­ri­cains en 2015. Cet été-là à Dan­ne­mo­ra, nord de l'Etat de New York, deux dé­te­nus se sont éva­dés et ont don­né lieu à une vaste traque. Ils avaient tous deux en­tre­te­nu une liai­son avec Tilly Mit­chell, qui tra­vaille dans la pri­son, comme son ma­ri. Dans la fic­tion, celle-ci est la res­pon­sable de l'ate­lier de cou­ture. Sui­vant le sys­tème pé­ni­ten­tiaire amé­ri­cain, les dé­te­nus s'es­criment sur leurs ma­chines à coudre bran­lantes, pour ef­fec­teur des com­mandes des grandes in­dus­tries du tex­tile – et ga­gner de quoi se payer des pro­duits qui amé­liorent l'or­di­naire.

UNE LEN­TEUR QUI PEUT DÉ­CON­CER­TER

Ri­chard, le per­son­nage qu'in­carne Be­ni­cio del To­ro, le caïd des cel­lules, re­père une pos­si­bi­li­té d'éva­sion. Il en parle à Da­vid, ca­ma­rade d'étage dans la pri­son. Le­quel couche par­fois en vi­tesse avec Tilly, dans le dé­bar­ras de l'ate­lier. Ri­chard y voit une pos­si­bi­li­té d'ob­te­nir quelques ou­tils utiles de la part de la res­pon­sable. Da­vid hé­site, le maître de la pri­son dé­cide de s'y prendre par lui-même, en cher­chant à la sé­duire.

Tilly, elle, est une em­ployée qui sait se dé­fendre, ré­fu­tant les ac­cu­sa­tions pour­tant fon­dées. Elle vit avec un ma­ri peu ma­lin, le­quel ne re­garde ja­mais qui­conque dans les yeux, balance sa tête à lon­gueur de propos creux, et veut vi­si­ter les musées mi­li­taires de la ré­gion.

Les dé­buts d'Es­cape at Dan­ne­mo­ra fonc­tionnent se­lon une ryth­mique qui peut dé­con­cer­ter. Les créa­teurs et au­teurs, Brett John­son et Mi­chael Tol­kin, «Tout com­mence par un long plan ri­vé à la nuque de l’ac­trice» n'usent d'au­cun ar­ti­fice du mo­ment. Pas d'im­pla­cable suc­ces­sion des scènes, pas de cliff­han­ger sus­pen­dant le qui­dam en fin d'épi­sode.

La ma­nière, lente, dont ils posent leur grande éva­sion sur­prend. Elle leur est re­pro­chée par cer­tains cri­tiques, mais elle consti­tue sans doute l'un des grands atouts de cette mi­ni-sé­rie, par l'ori­gi­na­li­té de sa mise en place.

TILLY ET SES IGNOBLES LU­NETTES

Et il y a Pa­tri­cia Ar­quette. Pour ce que l'on voit des pho­tos de la vé­ri­table Mme Mit­chell, l'ac­trice pousse loin l'os­mose avec son mo­dèle. Toute cette his­toire de fuite com­mence par un long tra­vel­ling cir­cu­laire ri­vé à la nuque de la co­mé­dienne. C'est un bond tem­po­rel; Tilly est in­ter­ro­gée par une émis­saire de l'État qui en­quête sur l'éva­sion, après coup. L'in­ves­ti­ga­trice est au cou­rant des liai­sons car­cé­rales de la cheffe d'ate­lier, qui nie. La ca­mé­ra tourne dans le dos de la Pa­tri­cia Ar­quette, avant de pas­ser de pro­fil, puis la fil­mer de face. Ce vi­sage qui a vieilli, qui s'as­sume, qui ne cherche en rien à dé­pas­ser la réa­li­té chiffonnée de son per­son­nage. Elle porte d'ignobles lu­nettes et un dé­col­le­té flasque, flan­qué d'un tri­cot vert ca­ca d'oie.

L'ac­trice donne à Tilly sa fai­blesse loin­taine, ce manque, parce que Tilly s'ac­croche à ce qu'elle peut ob­te­nir chaque jour en guise de bribe d'hu­ma­ni­té. Face au mâle cam­pé par Be­ni­cio del To­ro, qui en fait des tonnes dans les re­gards torves, elle lance: «Mon ma­ri ne me re­garde pas.» Là où les hommes sont en­fer­més, Tilly trouve son éva­sion. Après une car­rière de 30 ans, Pa­tri­cia Ar­quette em­poigne cette femme qu'on peut trou­ver sor­dide ou tou­chante, et qui se bat. C'est du ta­lent, rien d'autre. ▅

(SHOWTIME 2017)

La co­mé­dienne pousse loin l’os­mose avec son mo­dèle, la vraie Tilly Mit­chell.

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