QUAND DIRE L’AMOUR, CE N’EST PAS LE FAIRE

Le Temps - - LIVRES - PAR ISA­BELLE RÜF

Quelle est l’es­pé­rance de vie d’une his­toire vir­tuelle, de­mande Phi­lippe An­nocque, dans un livre drôle, éro­tique et mé­lan­co­lique

◗ Quelle est l’es­pé­rance de vie d’un ro­man d’amour vir­tuel quand rien de la vraie vie ne vient en ali­men­ter le feu? C’est la ques­tion au coeur de Seule la nuit

tombe dans ses bras. Sur la cou­ver­ture fi­gure le nom de Phi­lippe An­nocque, mais l’au­teur, il nous le pré­sente dans sa pré­face, est Her­bert Kahn, al­ter ego ré­cur­rent, éga­le­ment écri­vain, do­té d’une belle bi­blio­gra­phie. Her­bert, qui a lu les théo­ries de J. L. Aus­tin, croit que «dire, c’est faire». La réa­li­té va lui ap­por­ter un dé­men­ti, ou peut-être pas. Son ré­cit est le tom­beau d’une his­toire de fesses et de sen­ti­ment qu’il tente de faire re­vivre par le «pou­voir des mots», au­quel il croit en­core. Her­bert et Co­line se sont ren­con­trés «en se pro­me­nant sur Fa­ce­book Ave­nue». Quoi de plus ba­nal qu’une aven­ture éro­ti­co-amou­reuse sur le Net? Mais heu­reu­se­ment, le duo Kahn-An­nocque dis­si­mule un écri­vain sen­sible, drôle et dé­li­cat, qui sauve cette bluette de la tri­via­li­té et de l’en­nui.

Donc Her­bert et Co­line sont «amis» et bien­tôt plus. Au mi­lieu de la qua­ran­taine, ces deux en­sei­gnants, pour­vus cha­cun d’un conjoint qu’il aime et qui l’aime et d’en­fants pe­tits et ché­ris, vivent une vie pri­vée heu­reuse mais jus­te­ment, pri­vée de quelque chose qu’ils n’iden­ti­fient pas. Qu’il soit écri­vain ajoute un peu au po­ten­tiel de sé­duc­tion d’Her­bert, et très vite, leurs échanges s’em­ballent. Co­line tente un coup de force en mon­trant ses seins dans un jo­li sou­tien-gorge tur­quoise. S’en­suit une es­ca­lade de pho­tos, de vi­déos, des échanges de plus en plus en­flam­més. Nous n’en voyons que quelques exemples ver­baux qu’Her­bert, qui n’a pu se ré­soudre à les ef­fa­cer, com­mente. L’his­toire semble ter­mi­née, il veut la faire exis­ter par les mots, c’est son mé­tier, il sait le faire.

L’AVEN­TURE D’UNE ÉCRI­TURE

C’est très amu­sant, les nos­tal­gies por­no­gra­phiques des autres, mais vite las­sant. Her­bert le sait: «C’est trop, là. Il y a trop de sexe. Si ja­mais ce livre est pu­blié un jour, le lec­teur va faire une over­dose.» Mais il sait aus­si «que l’over­dose fait par­tie de l’his­toire», et laisse les choses comme ça. Com­mence alors la déses­ca­lade, dans une deuxième par­tie plus af­fec­tive, plus mé­lan­co­lique aus­si, et les mes­sages de­viennent un peu niais, ça aus­si, Her­bert le sait: l’amour est niais. Les chats, les images, les ap­pels té­lé­pho­niques, les SMS, tout cet ar­se­nal élec­tro­nique en­gendre des dé­ca­lages d’hu­meur et d’ho­raire, des mal­en­ten­dus et des aga­ce­ments. Les amants vir­tuels s’éloignent, se rap­prochent. Comme dans une re­la­tion épis­to­laire clas­sique, la leur meurt de n’être que l’aven­ture d’une écri­ture.

L’im­mé­dia­te­té des échanges n’y change rien. Le bien qu’ils se fai­saient abou­tit à la frus­tra­tion, car au bout du compte, «seule la nuit tombe dans leurs bras». Tous deux pré­tendent tou­jours vivre, à cô­té de cette vie vir­tuelle, une vie réelle in­tacte, tou­jours aus­si heu­reuse, mais ces vies pa­ral­lèles fi­nissent par se heur­ter IRL, in

real life. Au bout de leurs échanges, reste donc à dé­ci­der si «dire, c’est faire» ou si «dire, ce n’est rien faire», comme le dit le contra­dic­teur d’Aus­tin, Alain Ber­ren­don­ner. Reste une his­toire éter­nelle, une bête d’his­toire d’amour im­pos­sible.

Pour qu’elle nous touche à notre tour, ce n’est «rien qu’une af­faire de re­gard». C’était le titre d’un des pre­miers ou­vrages de Phi­lippe An­nocque, où ap­pa­rais­sait dé­jà Her­bert Kahn. On peut dire de tous ses livres, si at­ta­chants, si dif­fé­rents, que leur thème est trans­cen­dé par ce re­gard qui en ex­trait l’étran­ge­té: la fable pro­pre­ment kaf­kaïenne de Pas Liev (Qui­dam, 2015), les in­quié­tants ver­tiges iden­ti­taires d’Elise et Lise (Qui­dam, 2017) et ces éton­nantes Notes sur les

noms de la na­ture (Grands Champs, 2017). Ou le der­nier en date, cen­te­naire de la Grande Guerre oblige, Mon jeune grand­père (Lu­na­tique, 2018).

En 1916, le lieu­te­nant Ed­mond An­nocque est pri­son­nier à Po­sen (au­jourd’hui Poz­nan, en Po­logne). Il écrit à sa fa­mille, à Quim­per. Le pe­tit-fils a hé­ri­té d’un tas d’une cen­taine de cartes pos­tales. Il prend une à une les mis­sives, plus ou moins bien clas­sées, les re­pro­duit avec les rares fautes d’orthographe et les com­mente.

PE­TITS RIENS

Ecrites avec soin, dans une écri­ture mi­nus­cule pour ne rien gas­piller du pré­cieux es­pace, elles ne disent rien, ou plu­tôt, elles disent le rien de ces jour­nées vides, pa­reilles les unes aux autres. L’en­nui, la faim, le froid, les de­mandes de pa­quets de vivres et de vê­te­ments, les re­mer­cie­ments pour ceux qui sont ar­ri­vés, les conseils d’em­bal­lage, les pe­tites nou­velles du camp, les sa­lu­ta­tions à trans­mettre à des in­con­nus, à des proches. Rien qui puisse émou­voir la censure.

Le charme ré­side dans les blancs de ce rien, et dans les com­men­taires du pe­tit-fils qui n’a ja­mais connu ce grand-père, mort jeune, d’une ma­la­die peu­têtre due à son in­ter­ne­ment, après avoir en­gen­dré six en­fants. Rien donc, dans ce livre, qu’une af­faire de re­gard. ■

«Il avait tel­le­ment d’ima­gi­na­tion qu’il n’avait pas be­soin de l’avoir pour avoir peur de la perdre»

Genre | Ro­man Au­teur | Phi­lippe An­nocque Titre | Seule la nuit tombe dans ses bras Edi­teur | Qui­damPages | 192

Genre | Ré­cit Au­teur | Phi­lippe An­nocque Titre | Mon jeune grand-père Edi­teur | Lu­na­tiquePages | 192

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