Or­fèvre de la scène, Alain Fran­çon s’at­taque au «Mi­san­thrope»

Le Temps - - LA UNE - PAR ALEXANDRE DEMIDOFF @alexan­dredmdff

«Al­ceste ap­par­tient à l’an­cien monde, à ce­lui de la che­va­le­rie. Il cherche à par­ler juste dans un mi­lieu où les mots sont pi­pés»

Ma­gni­fique ob­sé­dé tex­tuel, le met­teur en scène fran­çais Alain Fran­çon em­poigne pour la pre­mière fois Mo­lière et son «Mi­san­thrope», au Théâtre de Ca­rouge. Confidences d’un fa­rouche qui s’est adou­ci avec le temps

Ja­dis, il avait le che­veu ma­qui­sard. Une forte tête en brous­saille, c’était un ca­mou­flage. Le met­teur en scène fran­çais Alain Fran­çon était sur le qui-vive, une ma­nière de guerre froide. Ses spec­tacles tou­chaient sou­vent à notre in­hu­ma­ni­té, à l’image de ses fa­meuses

Pièces de guerre d’Ed­ward Bond, au Festival d’Avi­gnon en 1994.

On ad­mi­rait la clar­té de son in­tran­si­geance, sa fa­çon de mettre en pièces nos conduites possibles quand le pire sur­vient, une ville dé­vas­tée par une bombe à neu­trons par exemple. On res­pec­tait aus­si son cap, le res­pect du texte pour que l’im­pen­sable s’in­carne.

Au­jourd’hui, Alain Fran­çon a 73 ans, il est sec et fort comme un souf­fleur de verre à Mu­ra­no, et on le cé­lèbre comme un maître clas­sique. A la Comédie-Fran­çaise, il vient de mon­ter La lo­can­die­ra de Carlo Gol­do­ni. A Ca­rouge, il se me­sure à Mo­lière, pour la pre­mière fois. On le soup­çonne d’être in­sa­tiable.

Il entre à l’ins­tant dans le bu­reau qui nous sert de re­paire. Avec l’âge, il a ga­gné en lu­mière, c’est ce qu’on se dit. Tout l’après-mi­di, il a for­gé son Mi­san­thrope sur la de La Cui­sine – cette salle pro­pice à toutes les al­chi­mies où le Théâtre de Ca­rouge s’est ins­tal­lé, en at­ten­dant qu’on lui livre son nou­veau bâ­ti­ment.

«Tous les lec­teurs de livres vivent dans des angles», écrit quelque part Pas­cal Qui­gnard. Alain Fran­çon vit dans les angles, à l’écart des cou­rants, his­toire de trou­ver un flam­beau pour af­fron­ter nos ombres. C’est pour cette rai­son aus­si que ses spec­tacles s’in­crustent dans la mé­moire du spec­ta­teur.

Pour­quoi cette fi­dé­li­té au théâtre?

La tra­ver­sée des textes m’a ai­dé à exis­ter, elle rend plus in­tel­ligent et per­met de com­prendre un peu mieux le monde. Si je n’avais pas ren­con­tré des au­teurs comme le Qué­bé­cois Daniel Da­nis et le Bri­tan­nique Ed­ward Bond, j’au­rais été en manque. Ces ren­contres ont été ca­pi­tales dans mon exis­tence.

Avec le temps, qu’avez-vous ga­gné?

J’ai ap­pris à écou­ter. Pen­dant très long­temps, à cause de ma ti­mi­di­té peut-être, j’étais agres­sif et violent dans ma pa­role avec les ac­teurs. Je pou­vais être très dé­plai­sant.

Pour­quoi avoir at­ten­du 73 ans pour mon­ter Mo­lière?

J’ai di­ri­gé à Pa­ris pen­dant qua­torze ans le Théâtre de la Col­line, une grande mai­son où le ca­hier des charges m’im­po­sait de pri­vi­lé­gier le contem­po­rain. Quand j’ai com­men­cé à faire du théâtre au dé­but des an­nées 1970 à An­ne­cy, j’avais 25 ans et j’étais dé­jà sur cette ligne: avec les ac­teurs Eve­lyne Di­di et An­dré Mar­con, nous avons fon­dé Le Théâtre Ecla­té. Nous mon­tions des au­teurs vi­vants, parce que nous avions l’im­pres­sion d’être ain­si plus proches de nos pré­oc­cu­pa­tions et de celles du pu­blic.

Mo­lière vous était donc étran­ger?

J’ai été in­ti­mi­dé long­temps par le

George Dan­din mon­té par Ro­ger Plan­chon et par les Mo­lière d’An­toine Vi­tez. C’étaient deux im­menses met­teurs en scène. Je ne voyais pas ce que je pou­vais ap­por­ter. Mais Le mi­san­thrope est un peu à part. Le choix de le mon­ter tient à un sou­ve­nir per­son­nel. Au ly­cée, mon pro­fes­seur de lettres pré­ten­dait qu’Al­ceste était un per­son­nage ri­di­cule. J’étais en com­plet désac­cord avec cette vi­sion. Et je le suis tou­jours.

Qui est Al­ceste? Un homme d’une in­tel­li­gence ai­gui­sée qui pour­rait pré­tendre à des fonc­tions éle­vées s’il ac­cep­tait de jouer le jeu du Roi-So­leil et de la cour. Mais il a une haute idée de lui-même et de l’hon­neur. Il porte un re­gard im­pi­toyable sur les lâ­che­tés et les com­pro­mis­sions d’une no­blesse qui a per­du tous ses pou­voirs et qui gre­nouille au Louvre en es­pé­rant les fa­veurs du mo­narque. A tra­vers Al­ceste, Mo­lière étrille «la so­cié­té de cour», se­lon l’ex­pres­sion du so­cio­logue Nor­bert Elias que j’ai re­lu en amont.

Qu’avez-vous fait le pre­mier jour de ré­pé­ti­tion?

J’ai réuni toute l’équipe au­tour d’une table. Pen­dant plu­sieurs jours, j’ai par­ta­gé les lec­tures que nous avons faites, mon dra­ma­turge et moi. J’ai par­lé aux in­ter­prètes de Nor­bert Elias, du phi­lo­sophe Fran­çois de La Mothe Le Vayer, ce contem­po­rain de Mo­lière. Je leur ai aus­si par­lé de cer­taines études sty­lis­tiques de la pièce. Il est in­té­res­sant de re­mar­quer que quelque 90 vers d’Al­ceste com­mencent par une né­ga­tion. L’en­jeu de ces pré­li­mi­naires, c’est tou­jours de construire un dis­cours com­mun.

Cher­cher l’es­prit de l’époque im­plique-t-il un dé­cor XVIIe?

Non. Avec mon scé­no­graphe Jacques Ga­bel, nous avons conçu un es­pace non na­tu­ra­liste et hé­té­ro­gène, com­po­sé de trois plans. La toile de fond est consti­tuée d’une fo­rêt ver­saillaise en­nei­gée, c’est par là que les en­trées se font. L’es­pace mé­dian cor­res­pond à ce qu’on ap­pe­lait alors la «ruelle», c’est-à-dire le sa­lon. C’est dans cette zone que les per­son­nages se parlent. L’avant-scène est oc­cu­pée par un plan­cher, c’est là qu’ils peuvent s’adres­ser au pu­blic, comme sur des tré­teaux.

Vous dé­fi­ni­riez-vous comme un clas­sique?

Je res­pecte les textes à la vir­gule près. Je ne sup­porte pas la fa­mi­lia­ri­té avec les oeuvres, qu’on les mu­tile, les dis­torde en fonc­tion de ce qu’on veut dire. En re­gard de ces pra­tiques, je suis clas­sique, ce qui ne veut pas dire aca­dé­mique, j’es­père! Si je tom­bais dans ce tra­vers, j’ar­rê­te­rais tout de suite.

Avez-vous l’im­pres­sion que votre ap­proche du théâtre est mi­no­ri­taire?

Ce qui est sûr, c’est que beau­coup de spec­tacles sont fon­dés sur le dogme que pour être in­té­res­sant il faut par­ler de soi, des ar­tistes qui sont sur le pla­teau. Cette ap­proche bio­gra­phique ne m’in­té­resse pas. Mais comme elle est très en vogue, je me pose la ques­tion de ma lé­gi­ti­mi­té au­près des étu­diants ac­teurs avec les­quels il m’ar­rive de tra­vailler dans les grandes écoles de théâtre fran­çaises. Ma vi­sion du jeu leur est-elle en­core utile?

Quelles in­di­ca­tions avez-vous don­nées à Gilles Pri­vat qui joue Al­ceste?

Sur­tout, ne pas cher­cher l’uni­té psy­cho­lo­gique du per­son­nage. Chaque mo­ment doit avoir sa cou­leur: la rage, la mé­lan­co­lie, l’ars­cène

deur. Je lui ai de­man­dé de vivre chaque ins­tant en soi, ce qui per­met de jouer une chose et son contraire. Tous les per­son­nages sont des rhé­teurs. La pa­role agit, il faut que les in­ter­prètes ré­agissent à l’étin­celle du verbe.

Quel met­teur en scène êtes-vous?

J’aime perdre le fil pen­dant les ré­pé­ti­tions, c’est-à-dire ou­blier la vi­sion que je pou­vais avoir du texte. J’aime ain­si suivre un ac­teur dans son in­ven­tion, même si elle nous conduit dans une tout autre di­rec­tion que celle que nous avions en tête. Une belle ré­pé­ti­tion mé­lange le pré­mé­di­té et la sur­prise, le conscient et l’in­cons­cient. Tra­vailler une oeuvre, c’est peindre: au dé­but, le des­sin est vague, mais à me­sure qu’on le re­prend, il se pré­cise. J’ai be­soin de ré­pé­ter un nombre in­cal­cu­lable de fois pour ac­cé­der à l’évi­dence.

A l’ado­les­cence, com­ment ima­gi­niez-vous votre vie?

Mon père était mi­neur à Saint-Etienne. Mes grands-pa­rents te­naient un ca­fé près d’un puits de mine. Ce sont eux qui m’ont éle­vé. Nous n’étions pas pauvres, mais mo­destes. A la

mai­son, il n’y avait pas de livres. Je me par­ta­geais entre le foot­ball, les fa­meux Verts de Saint-Etienne, la mine et le théâtre dé­cou­vert grâce à cette grande fi­gure de la dé­cen­tra­li­sa­tion qu’était Jean Das­té. Quand la scène vous a-t-elle pris?

J’ai fait des études d’his­toire de l’art, un mé­moire de maî­trise sur Le Cor­bu­sier. Je vou­lais alors bouf­fer la culture des bour­geois. A l’époque, j’avais un ami qui ve­nait de sor­tir de l’école du Conser­va­toire de Saint-Etienne et qui a créé une troupe. C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier.

L’au­teur qui vous a mar­qué? Michel Vi­na­ver, ce pa­tron d’en­tre­prise qui écri­vait des pièces stu­pé­fiantes d’acui­té sur le monde du tra­vail. Nous avons beau­coup tra­vaillé en­semble. C’est comme s’il m’avait ap­pris à lire et à écrire. Ed­ward Bond en­suite. Ses pièces sont au­tant d’apo­ca­lypses, de si­tua­tions ex­trêmes qu’il faut pou­voir ima­gi­ner théâ­tra­le­ment. Que vou­driez-vous que le spec­ta­teur vive? Ed­ward Bond dit qu’il de­vrait quit­ter le théâtre af­fa­mé de chan­ge­ment.

On en est loin pour­tant… Oui, bien sûr. Michel Vi­na­ver, plus mo­des­te­ment, es­père que le spec­ta­teur soit l’ob­jet d’un lé­ger dé­pla­ce­ment. Je pense sou­vent à ça. Le livre que vous of­frez aux êtres

que vous ai­mez? Les livres de Pe­ter Handke, ce mar­cheur eu­ro­péen, La nuit mo­rave en particulier.

(MICHEL CORBOU)

A propos de Gilles Pri­vat qui joue Al­ceste, Alain Fran­çon dit: «Pour moi, c’est le mo­dèle de l’ac­teur, il s’amuse beau­coup en jouant, il a une vo­lon­té de pré­ci­sion de tous les ins­tants.»

Au centre, Ma­rie Vialle dans le rôle de Cé­li­mène. «Au mi­lieu de se e vit dans l’uto­pie du non-choix, elle veut tout main­te­nir pos­sible. Ce n’est pas une co­quette, elle est por­tée par une eu­pho­rie, un dé­bor­de­ment de vie», dé­crypte Alain Fran­çon.

(MICHEL CORBOU)

(MICHEL CORBOU)

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