Où est la gauche pro-UE?

Le Temps - - SUBJECTIF - YVES PETIGNAT JOUR­NA­LISTE

Un syn­di­ca­liste et élu so­cia­liste, Cor­ra­do Par­di­ni, aux cô­tés de Chris­toph Blo­cher pour s’op­po­ser tous deux à l’ac­cord ins­ti­tu­tion­nel avec l’Union eu­ro­péenne: c’est la der­nière image choc qui nous res­te­ra de l’an­née po­li­tique 2018. Une image dont la gauche au­ra du mal à se dé­bar­ras­ser. C’était le 7 dé­cembre der­nier, sur le pla­teau d’Are­na, l’émis­sion de dé­bat in­con­tour­nable de la TV alé­ma­nique. Etrange al­liance du sou­ve­rai­nisme ul­tra­li­bé­ral et de la so­li­da­ri­té syn­di­cale. Le ma­riage em­bar­ras­sant de l’hymne na­tio­nal et de L’in­ter­na­tio­nale. Certes, en inau­gu­rant l’an­née élec­to­rale 2019, ce lun­di, le pré­sident du PS, Ch­ris­tian Le­vrat, a in­sis­té sur le fait que, si le pro­jet d’ac­cord avec l’UE est in­ac­cep­table en l’état, son par­ti n’en sou­tient pas moins «au­tant l’ap­pro­fon­dis­se­ment de l’in­té­gra­tion avec l’UE que la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes». Ch­ris­tian Le­vrat se dé­fi­nit lui-même comme un «pro-eu­ro­péen prag­ma­tique». On veut bien le croire. Pour­tant, le dis­cours pro-eu­ro­péen du PS est au­jourd’hui in­au­dible.

«Où est la gauche pro-eu­ro­péenne?» de­man­dait en sep­tembre der­nier le phi­lo­sophe et so­cio­logue al­le­mand Jür­gen Ha­ber­mas, dans un dis­cours pro­non­cé à l’Uni­ver­si­té Goethe de Franc­fort. En cause, l’in­ca­pa­ci­té de la gauche à pré­sen­ter une pla­te­forme sur les dé­fis es­sen­tiels du con­tinent afin de des­si­ner le fu­tur de l’Eu­rope. On peut étendre la cri­tique au der­nier bas­tion so­lide de la so­cial-dé­mo­cra­tie eu­ro­péenne, le PS suisse. Qui ne pré­sente au­cune autre op­tion que le re­jet du pro­jet d’ac­cord. «Il faut faire une meilleure offre à Bruxelles», se­lon le pré­sident du PS. La­quelle? Qui la com­po­se­ra, avec quels par­te­naires? Le Conseil fé­dé­ral s’est mis hors jeu; Bruxelles a clai­re­ment fait sa­voir que c’était à prendre ou à lais­ser.

En cette an­née élec­to­rale, le Par­ti so­cia­liste porte son en­ga­ge­ment eu­ro­péen comme un far­deau. La base syn­di­cale, tou­jours plus eu­ros­cep­tique, fait re­mon­ter des ser­vices, des ate­liers et des chan­tiers les frus­tra­tions et les in­quié­tudes des sa­la­riés face à la concur­rence trans­fron­ta­lière ou aux abus tou­chant les tra­vailleurs dé­ta­chés. Or la ju­ris­pru­dence eu­ro­péenne en ma­tière de droit du tra­vail n’est pas pour ras­su­rer la base. Le PS, qui a dé­jà per­du ses pro­lé­taires au pro­fit de l’UDC, ne peut se per­mettre le moindre doute sur sa vo­lon­té de dé­fendre le ni­veau des sa­laires suisses. En 1970, ce sont les ou­vriers qui, les pre­miers, ont sou­te­nu l’ini­tia­tive xé­no­phobe de James Sch­war­zen­bach.

Le PS at­tend que soient pas­sées les élec­tions fé­dé­rales de cet au­tomne pour dé­fendre son pro­jet eu­ro­péen. Il laisse ain­si se dé­ve­lop­per le pro­cès de l’UE et l’eu­ros­cep­ti­cisme au sein d’une par­tie de son élec­to­rat. Dans le cli­mat de re­pli ac­tuel, la mé­fiance en­vers l’UE ne peut que s’in­crus­ter. Com­ment re­mon­ter le cou­rant hos­tile à Bruxelles lors­qu’il s’agi­ra, en 2020, de vo­ter sur l’ini­tia­tive contre la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes? Si l’on a bien com­pris le pré­sident du PS, ce­lui-ci mise sur les élec­tions eu­ro­péennes pour re­battre les cartes en fa­veur de la Suisse. L’in­évi­table mon­tée du po­pu­lisme et des na­tio­na­lismes dans l’UE pour­rait in­ci­ter les di­ri­geants eu­ro­péens à cé­der à l’égoïsme et aux exi­gences de sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale is­sues de la droite an­ti-eu­ro­péenne. Moins d’Eu­rope pour un peu plus de Suisse. La gauche suisse en se­rait-elle ré­duite à es­pé­rer un re­cul de l’idée et des va­leurs eu­ro­péennes?

Le PS at­tend que soient pas­sées les élec­tions fé­dé­rales de cet au­tomne pour dé­fendre son pro­jet eu­ro­péen

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