Bien­ve­nue au royaume des four­mis

In­va­sions ter­ri­to­riales, champs de ba­taille et at­ten­tats sui­cides: la four­mi n’est pas que cet in­secte so­cial idéa­li­sé par l’homme. Dans un livre, la bio­lo­giste Cleo Ber­tels­meier dis­sèque les stra­té­gies mi­li­taires de ces pe­tites bes­tioles

Le Temps - - La Une - CHRIS­TIAN LECOMTE (@chris­lecdz5)

On les sa­vait bien or­ga­ni­sées, dis­ci­pli­nées, co­opé­rantes et dé­vouées au ser­vice de la com­mu­nau­té. Mais au-de­là de ces images idyl­liques qui ont nour­ri notre ima­gi­naire, le monde des four­mis, c’est aus­si des guerres cruelles, des in­va­sions ter­ri­to­riales, d’im­pres­sion­nants champs de ba­taille et des stra­té­gies guer­rières so­phis­ti­quées al­lant jus­qu’aux at­ten­tats sui­cides. C’est ce que nous dé­montre dans un livre la cher­cheuse Cleo Ber­tels­meier, pas­sion­née par ces pe­tites bes­tioles, au point de consa­crer tout son temps à l’étude de leur com­por­te­ment, hu­meurs, rites, vie so­ciale.

Agi­ta­tion au Dé­par­te­ment d’éco­lo­gie et d’évo­lu­tion de l’Uni­ver­si­té de Lau­sanne. Un ha­bi­tant de Cul­ly (VD), quelque peu cho­qué, a avi­sé les scien­ti­fiques qu’une co­lo­nie de four­mis oc­cu­pait sa de­meure et se mon­trait sans gêne: «Elles ont ou­vert une au­to­route à deux voies et celle-ci passe par notre chambre à cou­cher et… notre lit!» Les myr­mé­co­logues se sont ren­dus sur place, ont ef­fec­tué des pré­lè­ve­ments et iden­ti­fié l’en­va­his­seur: Ta­pi­no­ma mag­num.

Les bio­lo­gistes ont été peu sur­pris. Cette es­pèce très mo­bile ve­nue du bas­sin mé­di­ter­ra­néen a in­ves­ti par mil­liards d’in­di­vi­dus la com­mune vau­doise de­puis plu­sieurs an­nées. Un ci­me­tière a été la pre­mière cible des pe­tites bêtes, puis une crèche, les arbres alen­tour et en­fin un chan­tier. «Elles sont sans doute ar­ri­vées via un ar­buste en pot im­por­té de Mé­di­ter­ra­née qui fut plan­té près d’une tombe», re­lève la bio­lo­giste Cleo Ber­tels­meier, pro­fes­seure à l’Unil. Elles pour­raient conqué­rir toute la rive ouest du Lé­man jus­qu’à Ge­nève. «Les pre­mières éclai­reuses ont été dé­jà été re­pé­rées à Saint-Sul­pice», in­dique la jeune femme. Car cette es­pèce est aus­si in­va­sive que ré­sis­tante. Alors que l’au­toch­tone, dite four­mi des bois, hi­berne, Ta­pi­no­ma mag­num sup­porte des tem­pé­ra­tures in­fé­rieures à zé­ro de­gré.

Par avion, par ba­teau, par ca­mion

Elle rap­pel­le­rait la four­mi d’Ar­gen­tine, avec des nids qui peuvent conte­nir jus­qu’à 350 reines et des mil­lions d’ou­vrières, tan­dis qu’en Suisse ne trône qu’une al­tesse royale par co­lo­nie. Les lo­cales che­minent le long de deux sillons quand les in­truses s’en­gagent dans un vé­ri­table ré­seau au­to­rou­tier. «Par­mi les 16000 es­pèces de four­mis ré­per­to­riées jus­qu’à pré­sent à tra­vers monde, 250 ont été in­tro­duites ac­ci­den­tel­le­ment par l’homme sur des ter­ri­toires dont elles ne sont pas ori­gi­naires», sou­tient Cleo Ber­tels­meier. Elles prennent l’avion, le ba­teau, la voi­ture et les ca­mions, no­tam­ment ceux qui chargent fleurs et plantes aux Pays-Bas et les livrent dans toute l’Eu­rope oc­ci­den­tale.

La bio­lo­giste tra­vaille ac­tuel­le­ment sur un com­merce en ligne illi­cite de 500 es­pèces de four­mis dont 20 sont ca­té­go­ri­sées in­va­sives. «Elles ar­rivent par la poste dans un tube avec du co­ton, une reine et des ou­vrières. Les gens veulent de l’exo­tique dans leur ter­ra­rium et quand ils s’en lassent, les in­sectes sont li­bé­rés dans la na­ture. Nous dé­non­çons ce­la», dit-elle. Car des four­mis du type Ta­po­ni­ma mag­num ri­va­lisent avec les es­pèces in­di­gènes, cherchent à les co­lo­ni­ser ou à les dé­pla­cer. «L’im­pact est im­por­tant, car les four­mis d’ici sont très im­por­tantes pour notre éco­sys­tème, cer­taines ont un rôle pré­do­mi­nant dans la pol­li­ni­sa­tion des fleurs, d’autres dans l’aé­ra­tion des sols et dans les cultures agri­coles», ex­plique la cher­cheuse. Elle en­chaîne: «Sa­viez-vous que le poids des four­mis à l’échelle de la terre est équi­valent à ce­lui de la po­pu­la­tion hu­maine?»

Fé­rue des for­mi­ci­dés, Cleo Ber­tels­meier est avant tout une pas­sion­née. Au point de consa­crer sa jeune vie (elle a 32 ans) à l’étude de leur com­por­te­ment, hu­meurs, rites, vie so­ciale. La cher­cheuse vient de pu­blier Les Guerres se­crètes des four­mis (Edi­tions

Favre), ou­vrage qui, sans re­non­cer à la ri­gueur scien­ti­fique, dé­voile à un large pu­blic un pan mé­con­nu de la vie de ces bes­tioles: in­va­sions ter­ri­to­riales, im­pres­sion­nants champs de ba­taille et stra­té­gies guer­rières so­phis­ti­quées al­lant jus­qu’aux at­ten­tats sui­cides. Un tra­vail mi­nu­tieux ef­fec­tué en la­bo­ra­toire, sur le ter­rain et par la lec­ture d’études de grands bio­lo­gistes comme les Vau­dois Da­niel Che­rix et Laurent Kel­ler. «Une amie que je n’avais pas vue de­puis long­temps m’a dit: «Tu étu­dies les four­mis? Et on te paie pour ça?», confie-t-elle en sou­riant. Son mé­tier est à prendre très au sé­rieux tant le monde des four­mis s’ap­pa­rente au nôtre.

Des études à Ox­ford

En­fant, Cleo, qui est née et a gran­di en Al­le­magne, à Wies­ba­den, près de Franc­fort, vou­lait faire de la re­cherche sans sa­voir pré­ci­sé­ment quoi. «De la phy­sique? Des neu­ros­ciences? Mais j’étais trop sen­sible, je ne me voyais pas dis­sé­quer des singes.» Ses pa­rents sont ju­ristes, sa soeur aus­si, «qui veut de­ve­nir pro­cu­reur et s’in­té­resse un peu comme moi aux grands cri­mi­nels, mais moi, c’est dans le monde des four­mis». Elle suit des études de bio­lo­gie à l’Uni­ver­si­té d’Ox­ford. En 2007, à Pa­ris, une ex­po­si­tion na­tu­ra­liste au Pa­lais de la dé­cou­verte la convainc de po­ser sa loupe au-des­sus de ces in­sectes. Elle dé­croche dans la ca­pi­tale fran­çaise un doc­to­rat sur l’im­pact du chan­ge­ment cli­ma­tique sur les in­va­sions de four­mis. En 2014, elle ren­contre à Lau­sanne Laurent Kel­ler, alors di­rec­teur du Dé­par­te­ment d’éco­lo­gie et d’évo­lu­tion à l’Unil: «J’ai été re­cru­tée en 2015 et je me suis re­trou­vée dans l’un des la­bo­ra­toires les plus ré­pu­tés au monde.»

Mor­sures bel­li­queuses

L’étage oc­cu­pé par les cher­cheurs et les étu­diants dans le bâ­ti­ment Bio­phore est un la­by­rinthe. Une porte ouvre sur un la­bo­ra­toire qui jouxte un autre, ain­si de suite. Et par­tout, des bacs em­plis de pe­tites bêtes tré­pi­gnantes et très ac­tives. Cleo sait nom­mer chaque type de four­mi par son nom la­tin, sai­sit quelques in­di­vi­dus avec dou­ceur et se fait par­fois… mordre. Bel­li­queuses pe­tites bêtes comme la Pa­ra­po­ne­ra cla­va­ta de la fo­rêt ama­zo­nienne, ap­pe­lée aus­si four­mi balle de fu­sil tant sa pi­qûre fait mal. La bio­lo­giste sou­tient que les so­cié­tés de four­mis sont loin de la des­crip­tion idéale faite par beau­coup de pen­seurs, phi­lo­sophes et scien­ti­fiques.

Certes, elles se­raient bel et bien or­ga­ni­sées, dis­ci­pli­nées, co­opé­rantes et dé­vouées dans l’in­té­rêt gé­né­ral de la co­lo­nie. N’ont-elles pas in­ven­té l’agri­cul­ture en culti­vant un cham­pi­gnon en Amé­rique du Sud il y a 60 mil­lions d’an­nées de ce­la? «Il est si in­tri­gant de voir des mil­liers d’in­di­vi­dus co­opé­rer et si ten­tant d’y cher­cher des traits hu­mains. Quels que soient la pé­riode et le camp po­li­tique, mo­nar­chistes, anar­chistes, com­mu­nistes, fé­mi­nistes, ca­pi­ta­listes ont pris les four­mis comme exemple par­fait de so­cié­té», ob­serve Cleo Ber­tels­meier. Exem­plaires jus­qu’à la pointe de la lame (ou de la man­di­bule) puis­qu’elles se montrent aus­si des­potes, voire fas­ci­santes. Les conflits entre co­lo­nies ren­voient à nos guerres.

Les agres­sions étant fré­quentes, elles ont dé­ve­lop­pé un ar­se­nal d’armes, comme la fa­meuse man­di­bule qui mord ou dé­membre. Sa fer­me­ture d’une vi­tesse fou­droyante (64 m par se­conde) est la plus ra­pide du monde ani­mal: sa force ex­cède 300 fois le poids de la four­mi, comme si un hu­main pou­vait exer­cer une force de 2 tonnes. En ap­puyant leur man­di­bule au sol, cer­taines es­pèces peuvent en outre fuir en se pro­pul­sant en ar­rière jus­qu’à 40 cm (à l’échelle hu­maine, le saut fe­rait 116 m). Elles sont aus­si pour­vues d’armes chi­miques, dont un ve­nin in­jec­té par le dard conte­nant un mé­lange d’en­zymes qui dé­truisent des pro­téines dans le corps de la vic­time et pro­voquent sa mort.

Une étude très ré­cente de cher­cheurs du Mu­séum d’his­toire na­tu­relle de Vienne a ré­vé­lé l’exis­tence, en Asie du Sud, d’une nou­velle es­pèce de four­mis ka­mi­kazes. Les ou­vrières de ce clan com­mettent des at­ten­tats sui­cides en se fai­sant ex­plo­ser lors des conflits ter­ri­to­riaux. «Elles contracten­t leur ab­do­men pour le faire ex­plo­ser et li­bé­rer une sub­stance toxique qui tue l’en­ne­mi», rap­porte la bio­lo­giste. Jon­chés de ca­davres, les champs de ba­taille laissent aus­si à terre des bles­sées. Qui se mettent en boule et alertent leurs soeurs grâce à des phé­ro­mones d’alarme. Des four­mis am­bu­lan­cières ac­courent et trans­portent en lieu sûr les éclo­pées. Elles as­surent les pre­miers se­cours en lé­chant les bles­sures et en les dés­in­fec­tant à l’aide de sub­stances aux pro­prié­tés an­ti­bio­tiques. Comme chez l’homme, une forme de triage mé­di­cal est pra­ti­quée: on se­court avant tout celles qui ont une chance de sur­vie.

Les four­mis savent aus­si, et c’est tout à leur hon­neur, apai­ser les conflits. «Pour le propre bien de chaque es­pèce, l’in­té­rêt est de li­mi­ter les guerres qui dé­ciment les po­pu­la­tions et pompent l’éner­gie», ré­sume Laurent Kel­ler. Des com­por­te­ments al­ter­na­tifs sont de ri­gueur pour di­mi­nuer l’agres­si­vi­té sous forme de par­tage de nour­ri­ture ou d’of­frande. Comme le «bi­sou hu­mide»: une goutte de li­quide su­cré est ré­gur­gi­tée et of­ferte à la bel­li­gé­rante. Des com­bats ri­tua­li­sés sont or­ga­ni­sés.

Com­bats fic­tifs

Les four­mis pot-de-miel ou Myr­me­co­cys­tus sont connues pour leurs af­fron­te­ments sym­bo­liques. Sans cesse à la re­cherche de ma­tières su­crées, elles ren­contrent des consoeurs d’une autre co­lo­nie et en­gagent des joutes. Com­bats fic­tifs pour éva­luer les forces en pré­sence, sans mort de com­bat­tantes. La co­lo­nie la plus faible cède la place et se re­tire. A no­ter que des four­mis de re­con­nais­sance ob­servent la si­tua­tion et peuvent cher­cher des ren­forts. Plu­tôt que de se battre, il s’agit d’im­pres­sion­ner l’autre pour le pous­ser à l’aban­don.

Sur une éta­gère de son bu­reau, Cleo Ber­tels­meier a po­sé une four­mi con­çue en 3D, une autre «na­tu­ra­li­sée» of­ferte par ses col­lègues le jour de la sor­tie de son livre. On ima­gi­nait que cette myr­mé­co­logue éta­blie en Suisse connais­sait le fa­meux sketch de la pe­tite four­mi de Zouc. Elle ne connais­sait pas. Elle l’a re­gar­dé sur YouTube, a ri en écou­tant la voix de pe­tite fille prise par l’hu­mo­riste. Mais a lan­cé un «Oh non!» lorsque la main de Zouc a vio­lem­ment cla­qué le sol.

«Les four­mis ka­mi­kazes contracten­t leur ab­do­men pour le faire ex­plo­ser et li­bé­rer une sub­stance toxique qui tue l’en­ne­mi» CLEO BER­TELS­MEIER

(LAURIE KNIGHT VIA GET­TY IMAGES)

Les four­mis ont dé­ve­lop­pé un ar­se­nal d’armes, comme la fa­meuse man­di­bule qui mord ou dé­membre à une vi­tesse fou­droyante.

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