Réuni­fi­ca­tion al­le­mande: le long pro­ces­sus de ré­con­ci­lia­tion

Le Temps - - La Une - STÉ­PHANE BUSSARD @Ste­pha­neBus­sard

L’ex-chan­ce­lier al­le­mand Willy Brandt avait eu cette phrase mé­mo­rable, for­mu­lée au len­de­main de la chute du mur de Ber­lin, qui avait sur­pris ceux qui n’osaient pas en­core par­ler de réuni­fi­ca­tion: «Es wächst zu­sam­men, was zu­sam­men gehört.» En sub­stance, les deux Al­le­magnes ap­par­tiennent à un même en­semble et doivent se pro­je­ter dans l’ave­nir en­semble.

Trente ans après le 9 no­vembre 1989, date clé mar­quant la fin de la guerre froide et de la di­vi­sion de l’Eu­rope, des voix cri­tiques citent la forte mon­tée du par­ti po­pu­liste Al­ter­na­tive pour l’Al­le­magne (AfD) dans l’ex-RDA et la com­pé­ti­ti­vi­té in­suf­fi­sante des en­tre­prises dans la par­tie orien­tale comme des preuves ir­ré­fu­tables illus­trant l’échec de la réuni­fi­ca­tion al­le­mande.

Sans nier le dé­ca­lage éco­no­mique et so­cial qui de­meure en dé­pit de mil­liards d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ments, on de­vrait plu­tôt se re­mé­mo­rer avec en­thou­siasme le cou­rage de mil­lions d’Al­le­mands de l’Est. Des ci­toyens qui, plu­tôt que d’émi­grer par la Hon­grie, étaient res­tés au pays pour se sou­le­ver pa­ci­fi­que­ment contre la dic­ta­ture. Cet élan vers la li­ber­té, qu’ont ren­for­cé la per­es­troï­ka de Gor­bat­chev et l’état de dé­la­bre­ment de l’éco­no­mie est-al­le­mande, de­vrait être cé­lé­bré. Il té­moigne de la di­gni­té d’un peuple op­pri­mé qui a pris son des­tin en main.

A Karls­ruhe ou à Ham­bourg, on peut dé­plo­rer la lente fa­cul­té d’adap­ta­tion de la par­tie orien­tale de l’Al­le­magne. Mais on ou­blie un peu vite que réunir la RFA et la RDA, sé­pa­rées du­rant qua­rante ans, l’une bi­be­ron­née par les EtatsU­nis, l’autre par l’URSS, im­pli­quait bien da­van­tage qu’une mise à ni­veau éco­no­mique. A la fin 1989, les Leip­zi­gois ima­gi­naient dé­jà la dif­fi­cul­té du pro­ces­sus de «um­den­ken», de s’adap­ter à une si­tua­tion to­ta­le­ment nou­velle. Comme dans tout tra­vail de mé­moire et de ré­con­ci­lia­tion, les au­to­ma­tismes ne suf­fisent pas. Il faut du temps, sou­vent des gé­né­ra­tions pour que deux en­ti­tés sé­pa­rées se re­trouvent.

Dans une ré­cente in­ter­view au Spie­gel, la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel le mar­tèle. Le dia­logue entre Al­le­mands est lar­ge­ment in­suf­fi­sant. Il doit se dé­ve­lop­per.

Le fait qu’une par­tie des ex-Al­le­mands de l’Est se jettent dans les bras de l’AfD ne de­vrait pas sur­prendre. Ils ont l’im­pres­sion qu’on leur a confis­qué voire même obli­té­ré une tranche de leur exis­tence, une part de leur iden­ti­té. Après avoir per­du l’in­sou­ciance propre à la sé­cu­ri­té so­ciale ga­ran­tie par un ré­gime com­mu­niste, ils ont aus­si su­bi de plein fouet les affres d’un li­bé­ra­lisme oc­ci­den­tal qui s’est lui aus­si four­voyé. Comme le sou­li­gnait le po­li­to­logue Jef­frey Win­ters dans Le Temps cette se­maine, les dé­mo­cra­ties li­bé­rales ont pro­duit les so­cié­tés les plus in­éga­li­taires de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té.

A l’Est, un peuple op­pri­mé qui a pris son des­tin en main

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