L’OTAN, un ver­rou dont Ma­cron n’a pas les clés

L’Al­liance at­lan­tique cé­lèbre ce mar­di à Londres ses 70 ans. Un som­met an­ni­ver­saire do­mi­né par la crise dé­clen­chée par la Tur­quie au Kur­dis­tan, les ques­tions sur son uti­li­té stra­té­gique, sa pa­ra­ly­sie mi­li­taire et son in­ca­pa­ci­té à faire en­tendre rai­son à D

Le Temps - - La Une - RI­CHARD WERLY @LT­Wer­ly

Fort de son image de pré­sident jeune, au­da­cieux et mon­dia­li­sé, le chef de l’Etat fran­çais a choi­si de dres­ser le pro­cès pu­blic de l’Al­liance at­lan­tique avant que celle-ci ne fête son 70e an­ni­ver­saire au som­met de Londres qui s’ouvre au­jourd’hui.

Son ac­cu­sa­tion, dans l’heb­do­ma­daire bri­tan­nique The Eco­no­mist, était com­pré­hen­sible par tous, al­liés ou pas, mi­li­taires ou ci­vils: ju­gée en état de «mort cé­ré­brale», compte te­nu du fos­sé trans­at­lan­tique et de l’er­ra­tique com­por­te­ment de la Tur­quie, la plus puis­sante coa­li­tion mi­li­taire mon­diale court le risque, se­lon le lo­ca­taire de l’Ely­sée, de perdre toute cré­di­bi­li­té dans la dé­fense de l’Eu­rope et dans la pré­ven­tion des nou­velles me­naces, de la cy­ber­guerre au terrorisme.

Faire un tel cons­tat cor­res­pond bien à la pos­ture di­plo­ma­tique ma­cro­nienne, qui consiste à frap­per fort et clair, en pa­riant que l’in­ten­dance et les ré­formes sui­vront. Sauf que la géo­po­li­tique n’est pas tou­jours un jeu de dominos. Aus­si lourde à ma­nier soi­telle, l’Al­liance at­lan­tique reste, pour de nom­breux pays eu­ro­péens, une as­su­rance vie coû­teuse mais in­dis­pen­sable. Même si la per­son­na­li­té fan­tasque et le re­pli na­tio­na­liste de Do­nald Trump in­quiètent, la plu­part des 29 pays membres de l’OTAN conti­nuent de pen­ser que l’ar­ticle 5 du trai­té de l’At­lan­tique Nord, qui ga­ran­tit l’in­ter­ven­tion de tous si un al­lié est at­ta­qué, vaut bien in­ves­tis­se­ments mi­li­taires et vexa­tions di­plo­ma­tiques.

Mieux: plus l’on s’avance vers l’est, plus ce sen­ti­ment se ren­force. D’au­tant que l’OTAN, il faut le re­con­naître, a un bi­lan: 70 ans de paix sur le conti­nent, et une ca­pa­ci­té à en­cais­ser, à la fin des an­nées 1990, le choc de la dis­lo­ca­tion de l’URSS et du pacte de Var­so­vie. L’im­plo­sion dans les Bal­kans après la dés­in­té­gra­tion de l’ex-You­go­sla­vie fut en­suite (la­men­ta­ble­ment) cir­cons­crite, et Al-Qai­da tra­quée en Af­gha­nis­tan. L’OTAN a certes fait beau­coup d’er­reurs. La Rus­sie a été en par­tie dan­ge­reu­se­ment flouée. Le bou­clier a néan­moins fonc­tion­né.

L’on peut donc, comme Em­ma­nuel Ma­cron, ta­per du poing sur la table. Mais pour l’heure, rien ne montre que ce der­nier a un plan et un sou­tien suf­fi­sant pour avan­cer un quel­conque agen­da de ré­forme. Sa rhé­to­rique est aus­si gaul­lienne que ses moyens sont li­mi­tés, voire in­exis­tants, face à la do­mi­na­tion mi­li­taire exer­cée par les Etats-Unis, tant la dé­fense eu­ro­péenne au­to­nome res­semble, à moyen terme, à un mi­rage. L’OTAN est un ver­rou mi­li­taire dont le pré­sident fran­çais n’a pas les clés. Il est fort pro­bable qu’à Londres ses ho­mo­logues amé­ri­cains et turcs ne se pri­ve­ront pas de le lui rap­pe­ler.

Une as­su­rance vie coû­teuse mais in­dis­pen­sable

A quoi sert en­core l’OTAN? La ques­tion, po­sée dans les an­nées 1960 avec fra­cas par le gé­né­ral de Gaulle, est dé­sor­mais bran­die par son loin­tain suc­ces­seur, Em­ma­nuel Ma­cron. Ul­cé­ré par la dé­ci­sion uni­la­té­rale de Do­nald Trump de re­ti­rer les troupes amé­ri­caines du Kur­dis­tan sy­rien, aus­si­tôt sui­vie par une of­fen­sive turque una­ni­me­ment condam­née par les Eu­ro­péens (lire ci-des­sous), le pré­sident fran­çais a pré­pa­ré à sa fa­çon le som­met de Wat­ford, près de Londres, qui se tient ce mar­di et ce mer­cre­di: en pre­nant tous les al­liés à té­moin, via un en­tre­tien à The Eco­no­mist. Son avis, for­mu­lé dé­but no­vembre? «Nous de­vrons à un mo­ment faire le bi­lan de l’Al­liance. Ce qu’on est en train de vivre, c’est pour moi la mort cé­ré­brale de l’OTAN […] qui, en tant que sys­tème, ne ré­gule pas ses membres et se trouve au bord du pré­ci­pice.» Un me­nu de dis­corde pour un som­met sup­po­sé cé­lé­brer une coa­li­tion mi­li­taire sep­tua­gé­naire aux moyens im­pres­sion­nants en 2019: 3,2 mil­lions de sol­dats sous les dra­peaux dans ses 29 pays membres, 7000 têtes nu­cléaires, 22 sous-ma­rins lan­ceurs d’en­gins, 157 bom­bar­diers à long rayon d’ac­tion et 10000 chars d’as­saut.

Que­relles et gros sous

Po­ser la ques­tion de l’uti­li­té de l’OTAN re­vient, en réa­li­té, à s’in­ter­ro­ger sur trois réa­li­tés: la do­mi­na­tion mi­li­taire amé­ri­caine, constante de­puis la créa­tion de l’Al­liance au sor­tir de la Se­conde Guerre mon­diale en 1949; la me­nace russe, face à la­quelle l’OTAN a été conçue; et la co­hé­rence d’une or­ga­ni­sa­tion ti­raillée entre les exi­gences sé­cu­ri­taires de ses nou­veaux pays membres d’Eu­rope de l’Est, la dé­rive na­tio­na­liste de la Tur­quie sur son flanc orien­tal, et l’im­pos­sible dé­fense eu­ro­péenne au­to­nome. Ré­su­mé d’un di­plo­mate en poste à Bruxelles, où le nou­veau QG de l’Al­liance (coût: 1,2 mil­liard d’eu­ros) a été inau­gu­ré en mai 2017: «On ne peut pas ac­cu­ser l’OTAN d’avoir per­du sa rai­son d’être sans re­con­naître qu’il n’y a pas au­jourd’hui d’al­ter­na­tive. Sa per­ti­nence est aus­si d’as­su­rer la sta­bi­li­té. Le reste, ce sont des af­faires de gros sous et des que­relles entre chefs d’Etat qui jouent les gros bras pour im­pres­sion­ner leurs élec­teurs.»

Ce ju­ge­ment plu­tôt op­ti­miste passe sur de nom­breuses er­reurs ou dif­fi­cul­tés ren­con­trées par l’OTAN de­puis l’écla­te­ment de l’ex-URSS. Pour ses dé­trac­teurs, l’Al­liance at­lan­tique a une res­pon­sa­bi­li­té di­recte dans la re­mi­li­ta­ri­sa­tion de la Rus­sie, tant Mos­cou es­time avoir été floué par son élar­gis­se­ment à l’est de l’Eu­rope, met­tant le Krem­lin à por­tée de mis­siles, et por­tant at­teinte à la tra­di­tion­nelle «sphère d’in­fluence russe». Vrai? Le dé­bat est en tout cas nour­ri, de­puis quelques se­maines, par la dé­ci­sion… d’Em­ma­nuel Ma­cron de re­nouer le dia­logue avec la Rus­sie, mal­gré la guerre en Ukraine. La­quelle se­ra dis­cu­tée le 9 dé­cembre à Pa­ris lors d’un som­met avec An­ge­la Mer­kel, Vla­di­mir Pou­tine et le pré­sident ukrai­nien, Vo­lo­dy­myr Ze­lens­ky. «L’OTAN ne peut pas tour­ner le dos à la Rus­sie, lais­sant les Etats-Unis conduire leur po­li­tique uni­la­té­rale, comme ils viennent de le faire en se re­ti­rant du trai­té FNI sur les forces nu­cléaires in­ter­mé­diaires (si­gné en 1987 par Rea­gan et Gor­bat­chev)», juge une source fran­çaise. Pa­ris se dit prêt, en la ma­tière, à dis­cu­ter d’une pro­po­si­tion russe de mo­ra­toire. Une faille dans le bou­clier sé­cu­ri­taire an­ti-russe exi­gé par la Po­logne, ou les Etats baltes? «Il y a d’autres me­naces que la Rus­sie, pour­suit notre in­ter­lo­cu­teur. On le voit au Sa­hel. On le voit avec la Chine ou les cy­ber­me­naces. La pa­ra­noïa an­ti-Mos­cou fi­nit par nous aveu­gler.»

Pour une dé­fense eu­ro­péenne

L’autre ques­tion est celle des moyens et des ob­jec­tifs des al­liés. En 2018, au der­nier som­met de l’OTAN à Bruxelles, Do­nald Trump avait mar­te­lé le re­fus des Etats-Unis de conti­nuer à «payer» pour les Eu­ro­péens, ac­cu­sés de ne pas as­sez in­ves­tir dans leur dé­fense. Mes­sage re­çu. L’ob­jec­tif des 2% du PIB a été ac­té.

Les dé­penses mi­li­taires ont aug­men­té par­tout. L’an­née 2018 a vu les 29 pays membres de l’OTAN in­ves­tir 140 mil­liards d’eu­ros sup­plé­men­taires dans leur dé­fense et l’an­nonce, en oc­tobre 2018, de l’achat par la Bel­gique d’avions F-35 amé­ri­cains a ra­vi la Mai­son-Blanche. Et après? Hé­lène Con­way-Mou­ret est sé­na­trice fran­çaise, membre de la Com­mis­sion de la dé­fense. Elle vient de pu­blier un rap­port sur l’au­to­no­mie stra­té­gique: «L’OTAN ne doit pas être un su­per­mar­ché mi­li­taire amé­ri­cain. La dé­fense eu­ro­péenne doit exis­ter en son sein.» Pro­blème: peu de pays membres le de­mandent et peu y croient. La France et l’Al­le­magne ont an­non­cé, en oc­tobre 2019, un pro­jet com­mun d’avion et de char de com­bat du fu­tur. Les plans se­ront dé­voi­lés en jan­vier 2020. Un fonds eu­ro­péen pour la dé­fense a été lan­cé en 2017, vo­té en 2019. Mon­tant: 500 mil­lions d’eu­ros. Une mi­sère. Pour le reste, tout dé­pen­dra du fu­tur bud­get de l’UE 2021-2027.

Alors, «mort cé­ré­brale» ou iner­tie lo­gique, en­gen­drée par les in­té­rêts com­mer­ciaux et di­plo­ma­tiques contra­dic­toires de ses membres, pour la plus puis­sante coa­li­tion mi­li­taire de la pla­nète? En vi­site à Pa­ris le 28 no­vembre, son se­cré­taire gé­né­ral nor­vé­gien, Jens Stol­ten­berg, a pré­fé­ré par­ler opé­ra­tions. L’OTAN, a-t-il rap­pe­lé, a ré­pon­du pré­sent en Af­gha­nis­tan face à Al-Qai­da avec la force mul­ti­na­tio­nale ISAF, de 2003 à 2014. L’Al­liance a éga­le­ment sui­vi Pa­ris et Londres dans leur in­ter­ven­tion en Li­bye en 2011. Le Sa­hel et la sé­cu­ri­té de l’Afrique sont au­jourd’hui de nou­veaux ter­rains pos­sibles d’ac­tions, en sou­tien de la France, a-t-il pour­sui­vi. La France, convain­cue de son uti­li­té, n’a-t-elle pas d’ailleurs ré­in­té­gré son com­man­de­ment en 2008? «On ne peut pas po­ser la ques­tion «A quoi sert l’OTAN?» sans en po­ser une autre: «L’Eu­rope peut-elle se dé­fendre toute seule?» sou­ligne, à Londres, un di­plo­mate. Or Do­nald Trump comme Re­cep Tayyip Er­do­gan le savent: la ré­ponse à cette se­conde ques­tion, en dé­cembre 2019, dé­pend en­core lar­ge­ment d’eux.

«On ne peut pas po­ser la ques­tion «A quoi sert l’OTAN?» sans en po­ser une autre: «L’Eu­rope peut-elle se dé­fendre toute seule?»

UN DI­PLO­MATE

(KAYHAN OZER/ANADOLU AGENCY/GETTY IMAGES)

Do­nald Trump, Em­ma­nuel Ma­cron et Re­cep Tayyip Er­do­gan lors du som­met de l’OTAN en juillet 2018 à Bruxelles. A l’époque, les exi­gences fi­nan­cières du pré­sident amé­ri­cain en­vers ses par­te­naires avaient sou­le­vé de vives ten­sions au sein de l’Al­liance at­lan­tique.

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