Char­lotte, Jane et ce mau­dit Brexit

De­puis le 31 jan­vier, les Bri­tan­niques de France ne sont plus Eu­ro­péens. Ils ne pour­ront plus sié­ger dans les conseils mu­ni­ci­paux et sont aus­si dé­pos­sé­dés de leur droit de vote. Ren­contre en Sa­voie avec deux élues dé­pi­tées

Le Temps - - La Une - CH­RIS­TIAN LECOMTE @chris­lecdz5

Elles se pré­nomment Char­lotte et Jane. Elles siègent dans les conseils mu­ni­ci­paux de leurs com­munes sa­voyardes. Mais elles ne sont pas Fran­çaises et plus Eu­ro­péennes de­puis le 31 jan­vier, date de l’of­fi­cia­li­sa­tion du Brexit qui a en­té­ri­né la sor­tie du Royaume-Uni de l’UE. Consé­quences pour ces Bri­tan­niques ins­tal­lées de­puis des an­nées en France: elles ne sont plus éli­gibles et se retrouvent dé­pos­sé­dées du droit de vote. Ren­contres tein­tées d’amer­tume.

William, 5 ans, des­cend une à une, avec pru­dence, les marches de la mai­rie de Pei­sey-Nan­croix (600 ha­bi­tants). Il agite le bras en guise de sa­lut en di­rec­tion d'Hugues-An­toine, qui est à la fois le se­cré­taire de mai­rie et le gui­che­tier de la poste. Res­tric­tion bud­gé­taire oblige, les fonc­tion­naires ont ap­pris à sa­voir tout faire dans les pe­tites com­munes de France. William est un ha­bi­tué des lieux. A l'étage, il y fait des bri­co­lages avec d'autres en­fants. Au rez-de­chaus­sée, il y re­trouve Char­lotte, sa ma­man, qui vaque dans la salle du Con­seil mu­ni­ci­pal. Large pièce do­tée d'une longue table ovale. Au mur, la pho­to of­fi­cielle d'Em­ma­nuel Ma­cron, dans son bu­reau de l'Ely­sée, entre le dra­peau fran­çais et ce­lui de l'Eu­rope. Char­lotte Thomp­son pose un re­gard amer sur le cadre pré­si­den­tiel. Elle n'est pas Fran­çaise et n'est plus Eu­ro­péenne de­puis le 31 jan­vier, date de l'of­fi­cia­li­sa­tion du Brexit, qui a en­té­ri­né la sor­tie du Royaume-Uni de l'Union eu­ro­péenne.

Je­tables

Consé­quences pour cette Bri­tan­nique née à Pa­ris et ins­tal­lée de­puis 2007 en Sa­voie: elle ne peut plus vo­ter aux élec­tions mu­ni­ci­pales ou eu­ro­péennes et elle n'est plus éli­gible. Ce der­nier mot a une ré­so­nance toute par­ti­cu­lière pour elle. Char­lotte siège en ef­fet de­puis 2014 au Con­seil mu­ni­ci­pal de Pei­sey-Nan­croix. Le 15 mars pro­chain, date du pre­mier tour des élec­tions mu­ni­ci­pales en France, elle cé­de­ra son man­dat tout comme quelque 800 autres An­glaises et An­glais élus dans l'Hexa­gone. Ce qui l'em­plit de tris­tesse. «Nous avons construit notre vie ici, nous sommes par­fai­te­ment in­té­grés, nous payons nos im­pôts et, de plus, nous nous sommes for­te­ment en­ga­gés dans la vie com­mu­nale», re­grette-t-elle. Sen­ti­ment d'être de­ve­nus si­non des pa­rias, au moins des élus je­tables.

Char­lotte Thomp­son en veut tout d'abord à son pays qui a plé­bis­ci­té le Brexit (elle a évi­dem­ment vo­té non) mais aus­si aux au­to­ri­tés fran­çaises qui n'ont pas dai­gné lui adres­ser un cour­rier pour l'in­for­mer de la dé­chéance de ses droits. «J'ai ap­pris ça par la té­lé­vi­sion. Les ser­vices de la pré­fec­ture au­raient pu me contac­ter», dé­plore-t-elle. Laurent Tré­sal­let, le jeune maire de Pei­sey-Nan­croix, juge que son village va perdre gros: «Une cin­quan­taine d'An­glais vivent ici à l'an­née, Char­lotte les re­pré­sen­tait et as­su­rait le lien.»

Vi­sage connu

Char­lotte Thomp­son tra­vaille à l'école de ski de Pei­sey-Val­lan­dry, au-des­sus du village, à 1650 mètres d'al­ti­tude. Elle est la res­pon­sable des ventes et gère le plan­ning des 150 mo­ni­teurs. Vi­sage connu de la sta­tion donc. Mais c'est bien au coeur de la bour­gade que sa cote de po­pu­la­ri­té est éle­vée. Au point d'avoir ob­te­nu une voix de plus que le maire aux mu­ni­ci­pales de 2014. De­ve­nue conseillèr­e mu­ni­ci­pale, elle s'est im­pli­quée dans la com­mis­sion sco­laire et a for­te­ment contri­bué à la no­mi­na­tion de deux aides-en­sei­gnants dans l'école du village qui ac­cueille une soixan­taine d'élèves. Elle a pris en charge un dos­sier «brû­lant»: «Tous les deux jours, un trai­teur livre les re­pas pour la can­tine, il vient de Gre­noble, à 140 ki­lo­mètres d'ici. On ne peut pas dire que ce­la soit très bon au ni­veau em­preinte car­bone.» Par­vien­dra-t-elle, avant le 15 mars, à trou­ver une al­ter­na­tive plus éco­lo? Laurent Tré­sal­let se veut ras­su­rant: «Nous al­lons conti­nuer à la sol­li­ci­ter, elle va pour­suivre son tra­vail. Nous es­pé­rons seule­ment que per­sonne n'au­ra l'in­dé­li­ca­tesse de lui rap­pe­ler que dé­sor­mais elle n'est plus une élue.»

Tout ce­la n'au­rait pas eu lieu d'être si Char­lotte Thomp­son avait pos­sé­dé la double na­tio­na­li­té. Si­tôt que les pre­mières ru­meurs de Brexit sont par­ve­nues jus­qu'en Haute-Ta­ren­taise, elle a fait sa de­mande. En mars 2019, son dos­sier a été dé­po­sé et elle a pas­sé avec suc­cès un test de fran­çais (elle est par­fai­te­ment bi­lingue). Pa­ta­tras! Elle a été avi­sée que son en­tre­tien à la pré­fec­ture de la Sa­voie, à Cham­bé­ry, était agen­dé à mars… 2021. Trop tard donc pour pos­tu­ler à un se­cond man­dat. Sa com­mune a ten­té de plai­der sa cause en avan­çant sa qua­li­té d'élue et de ci­toyenne mo­dèle. Sans suc­cès. Son mari, de na­tio­na­li­té ir­lan­daise, de­meure Eu­ro­péen et pour­ra vo­ter le 15 mars… mais pas pour son épouse.

Qua­rante ki­lo­mètres plus haut, la très hup­pée sta­tion de Val d'Isère, pri­sée des people pa­ri­siens, se dore au so­leil. C'est un peu guin­dé, les prix sont chers et les nou­veaux hô­tels au style mé­dié­val abon­dam­ment boi­sé peinent à imi­ter le tra­di­tion­nel cha­let sa­voyard. Jane Griffiths a don­né ren­dez-vous dans sa ga­le­rie d'art contem­po­rain, face à l'église Saint-Ber­nard. Elle a une clien­tèle fi­dèle et ex­pose des ar­tistes confir­més comme Claude Vial­lat, Ale­jan­dro Quin­coces, Ro­bert Com­bas.

500 An­glais

Le par­cours de cette Lon­do­nienne, qui ha­bite Val d'Isère de­puis 1997, est peu ba­nal. Res­pon­sable mar­ke­ting chez Proc­ter & Gamble, ex­perte en par­fum aux cô­tés de la cou­tu­rière Vi­vienne West­wood, elle a choi­si de s'ins­tal­ler à Val d'Isère car la clien­tèle est à 45% Bri­tan­nique. «La com­mune re­cense 1600 ha­bi­tants dont 500 An­glais qui y vivent à l'an­née», in­dique-t-elle. Elle en est à son deuxième man­dat au Con­seil mu­ni­ci­pal. Le der­nier, puis­qu'elle est aus­si vic­time de l'ef­fet Brexit, n'étant pas bi­na­tio­nale.

Elle se dit in­sul­tée et hu­mi­liée: «Ma­cron au­rait dû s'in­ter­ro­ger et faire quelque chose pour nous, pré­voir par exemple des dé­ro­ga­tions. La France a be­soin de tous ses conseiller­s mu­ni­ci­paux. Des vil­lages en Dor­dogne ont été re­peu­plés grâce aux An­glais qui les ont re­dy­na­mi­sés en in­ves­tis­sant, en ou­vrant par exemple des bars et des com­merces et en s'en­ga­geant di­rec­te­ment dans la vie de leur com­mune.» Marc Bauer, maire de­puis 2008, est al­lé la cher­cher pour ses com­pé­tences en stra­té­gie com­mer­ciale et en com­mu­ni­ca­tion. Mais c'est bien au­près de ses com­pa­triotes que l'ac­tion de Jane Griffiths a été la plus mar­quante. Elle est, en mai­rie, la ré­fé­rente des nom­breux tour-opé­ra­teurs bri­tan­niques. Charge qui n'est pas de tout re­pos, loin de là. «Il y a eu une époque où les pro­blèmes d'al­cool, de drogue, de ba­garre étaient cou­rants dans la sta­tion. Les gens ar­rivent et se croient tout per­mis. Sou­vent, je de­vais fer­mer ma bou­tique parce qu'on m'ap­pe­lait pour tra­duire et in­ter­ve­nir au­tant au­près des vic­times que des fau­teurs de troubles. Je me sou­viens no­tam­ment d'une af­faire dé­li­cate et dou­lou­reuse de viol.»

Au bord des larmes

Jane Griffiths a éla­bo­ré une bro­chure avec les ser­vices de la gen­dar­me­rie, ceux du feu et les pis­teurs. «Le hors-piste a fait beau­coup de morts ici», rap­pel­let-elle. Son ex-mari, un mé­de­cin, l'a ai­dée à ré­di­ger ce ma­nuel du sa­voir-vivre et des usages en sta­tion. «On a éra­di­qué beau­coup de pro­blèmes», af­firme-t-elle. Par­fois confi­dente, sou­vent di­plo­mate, elle gé­rait éga­le­ment l'ac­cueil des jour­na­listes an­glais ve­nus pro­mou­voir Val d'Isère. Jane Griffiths éprouve beau­coup de ran­coeur. Au bord des larmes, elle confie: «J'ai le sen­ti­ment que les élus d'ici n'ont pas pris la pleine me­sure de mon rôle au­près des Bri­tan­niques mais aus­si des Scan­di­naves et des autres tou­ristes étran­gers. Val d'Isère, sans moi, va souffrir.» Elle ne croyait pas au Brexit, sans doute parce qu'elle vit de­puis long­temps éloi­gnée de la Grande-Bre­tagne. Elle n'a donc pas an­ti­ci­pé en fai­sant suf­fi­sam­ment à temps une de­mande de na­tio­na­li­té fran­çaise. Hors de son pays na­tal de­puis plus de quinze ans, elle est aus­si dé­chue de son droit de vote là-bas. Con­so­la­tion: ses deux filles sont bi­na­tio­nales. Marc Bauer, le maire, dé­clare: «Jane s'y est prise un peu tard pour sa na­tio­na­li­té fran­çaise. On va conti­nuer à la sol­li­ci­ter. En at­ten­dant, elle de­meure une élue jus­qu'au 15 mars et elle va pou­voir par­ti­ci­per au vote du bud­get.»

Les Bri­tan­niques re­pré­sentent un tiers des conseiller­s mu­ni­ci­paux étran­gers, le plus gros contin­gent de­vant les Belges, les Por­tu­gais et les Néer­lan­dais. A Tignes, en des­sous de Val d'Isère, Lu­cy Miller, élue en 2014, va pou­voir se re­pré­sen­ter cette an­née car la na­tio­na­li­té fran­çaise lui a été ac­cor­dée en oc­tobre der­nier après trois an­nées de dé­marches ar­dues. Le maire a ac­ti­vé ses contacts à la pré­fec­ture car son en­tre­tien n'était pro­gram­mé qu'en sep­tembre 2020. A Cour­che­vel (2500 ha­bi­tants), la conseillèr­e mu­ni­ci­pale bi­na­tio­nale Ju­lia Aus­ten va bri­guer elle aus­si un se­cond man­dat. Elle me­sure le désar­roi de ses com­pa­triotes dé­chues: «Pour un étran­ger, être élu est un hon­neur; en ce­la, nous nous in­ves­tis­sons da­van­tage que les autres. Les au­to­ri­tés fran­çaises au­raient dû agir pour ré­gu­la­ri­ser leur si­tua­tion car nous sommes toutes et tous des Eu­ro­péennes et des Eu­ro­péens convain­cus.» Elle pour­suit: «Beau­coup de Fran­çais se dé­sistent en ce mo­ment et les listes peinent à trou­ver des can­di­dats. Le peu de cas fait des élus bri­tan­niques ne va pas les ré­con­ci­lier avec la chose po­li­tique.»

«Nous avons construit notre vie ici, nous sommes par­fai­te­ment in­té­grés, nous payons nos im­pôts et nous nous sommes for­te­ment en­ga­gés dans la vie com­mu­nale»

CHAR­LOTTE THOMP­SON

«J’ai le sen­ti­ment que les élus d’ici n’ont pas pris la pleine me­sure de mon rôle au­près des Bri­tan­niques mais aus­si des autres tou­ristes étran­gers. Val d’Isère, sans moi, va souffrir»

JANE GRIFFITHS

(ED­DY MOTTAZ/LE TEMPS)

Jane Griffiths, conseillèr­e mu­ni­ci­pale de Val d’Isère.

(ED­DY MOTTAZ/LE TEMPS)

Char­lotte Thomp­son, conseillèr­e mu­ni­ci­pale de Pei­sey-Nan­croix.

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