Dé­mo­cra­tie et ré­chauf­fe­ment, le ver­tige

Le Temps - - La Une - AÏNA SKJELLAUG @Ai­naSk­jel­laug

Un nombre crois­sant de ci­toyens suisses se disent de plus en plus pré­oc­cu­pés par le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Le phé­no­mène est si­mi­laire dans la plu­part des dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales. Dans le can­ton de Vaud, une can­di­date de 19 ans, éma­nant d’un col­lec­tif d’ac­ti­vistes du cli­mat, a fait di­manche der­nier le score consi­dé­rable de 23% lors d’une élec­tion par­tielle au Con­seil d’Etat. Le contexte est, certes, très par­ti­cu­lier, les Verts et la gauche ne concou­rant pas. Ce­la de­meure ce­pen­dant un si­gnal.

Le ques­tion­ne­ment est alors pro­fond: la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique est-elle so­luble dans la dé­mo­cra­tie, en Suisse ou ailleurs? Si une ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion consi­dère avec bien­veillance le monde scien­ti­fique, ses rap­ports, ses ap­pels à l’ur­gence, le res­sen­ti in­di­vi­duel et quo­ti­dien des Suisses, ci­toyens ou élus, est très dif­fé­rent. Mais en réa­li­té, l’en­semble des ac­teurs de la so­cié­té conti­nue sa route comme avant ou avec des mo­di­fi­ca­tions com­por­te­men­tales per­son­nelles si té­nues que leur im­pact est né­gli­geable.

Car quelle que soit la pos­ture idéo­lo­gique que l’on adopte, la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique pro­met d’être coû­teuse, en termes de fi­nan­ce­ment, de confort, de mo­bi­li­té ou de com­por­te­ments in­di­vi­duels. De fa­çon op­ti­miste, on peut avec vo­lon­ta­risme faire confiance au mi­racle, ou aux mi­rages, du sys­tème dé­mo­cra­tique et à une «prise de conscience» qui en ac­cé­lé­re­rait dras­ti­que­ment le fonc­tion­ne­ment.

Mais ce que l’on ob­serve pour le mo­ment ne va pas dans ce sens. Les pou­voirs dé­si­gnés par les po­pu­la­tions de­meurent plu­tôt conser­va­teurs et lents. Et ils dé­noncent pré­ci­sé­ment l’en­semble des ac­ti­vistes qui re­mettent en cause cette len­teur in­ef­fi­cace comme des en­ne­mis de la dé­mo­cra­tie, sus­pects de me­ner par la me­nace et la peur au «to­ta­li­ta­risme», sous le beau pré­texte de sau­ver la pla­nète.

Cer­tains mi­li­tants du cli­mat ne font d’ailleurs pas grand-chose pour contes­ter cette image. Tout à la vieille idée des uto­pistes – faire le bon­heur des gens mal­gré eux –, ils re­con­naissent n’avoir au­cune confiance dans le sys­tème ac­tuel pour faire bou­ger as­sez vite les dos­siers sur les sujets environnem­entaux. Naît alors un ver­tige, ce­lui d’ima­gi­ner que nos so­cié­tés vont de­voir aban­don­ner une part de dé­mo­cra­tie avant que le ré­chauf­fe­ment ne les oblige à le faire.

La lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique est-elle so­luble dans la dé­mo­cra­tie?

Le col­lec­tif de la Grève du cli­mat s’est at­ta­qué à trois pi­liers dé­mo­cra­tiques lors des der­nières élec­tions vau­doises. Le sys­tème qui est le nôtre est-il le bon pour faire face au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et pro­po­ser des ré­ponses ef­fi­caces?

«On ar­rive, en Chine, à construire un hô­pi­tal en dix jours, ici, il nous faut des an­nées pour mettre sur pied une loi sur le CO2. Face à l’ur­gence cli­ma­tique, la dé­mo­cra­tie est im­puis­sante. Il faut pas­ser par des in­ter­dic­tions dras­tiques im­po­sées par l’Etat.» Voi­ci le dis­cours à ten­dance au­to­ri­taire que l’on en­ten­dait di­manche, jour d’élec­tion en terres vau­doises, dans le sa­lon de for­tune des ac­ti­vistes du cli­mat, can­di­dats mal­heu­reux au gou­ver­ne­ment can­to­nal. Leur re­pré­sen­tante ti­rée au sort, Juliette Ver­nier, 19 ans, ré­col­tait 23% des voix et, à 38 votes près, rem­por­tait la ville de Lau­sanne. En trois mois, les ac­ti­vistes du cli­mat ont re­mis en ques­tion trois pi­liers de notre dé­mo­cra­tie, ques­tion­nant la com­pa­ti­bi­li­té d’un sys­tème où la sou­ve­rai­ne­té est po­pu­laire avec leur at­tente, ur­gente, d’un chan­ge­ment de po­li­tique cli­ma­tique.

Les mé­dias, la jus­tice et les ins­ti­tu­tions

Il y a d’abord eu la Charte mé­dias, en dé­cembre, édic­tée par le mou­ve­ment Grève du cli­mat, can­di­dat à l’élec­tion com­plé­men­taire au gou­ver­ne­ment vau­dois, en to­tale contra­dic­tion avec les règles, usages et éthique en vi­gueur dans le mé­tier de jour­na­liste. Mais après que la charte a été ju­gée «at­ten­ta­toire à la li­ber­té de la presse» par le syn­di­cat Im­pres­sum et Re­por­ters sans fron­tières, qu’un jour­na­liste de la RTS a dé­non­cé ces «dic­ta­teurs en herbe», les mi­li­tants du cli­mat y ont re­con­nu des mal­adresses.

Il y a eu en­suite – l’af­faire est in­édite – un juge qui, en jan­vier, re­con­naît à des ma­ni­fes­tants le droit de déso­béir à la loi pour des mo­tifs po­li­tiques ju­gés plus im­por­tants. Les ac­ti­vistes qui avaient oc­cu­pé Cré­dit Suisse sont ac­quit­tés par le Tri­bu­nal de po­lice de Lau­sanne. Dès le len­de­main, le par­quet vau­dois sai­sit la Cour d’ap­pel pour faire re­cours. Le ju­ge­ment est ir­res­pon­sable, dit-on, il ouvre une brèche à de fu­tures actions de déso­béis­sance ci­vile. Il viole sur­tout la séparation des pou­voirs, prin­cipe sans le­quel il n’y a pas de dé­mo­cra­tie.

Les ac­ti­vistes du cli­mat, avec leur can­di­da­ture col­lec­tive et dé­per­son­na­li­sée, re­mettent en­fin en ques­tion les ins­ti­tu­tions po­li­tiques. «Nous vou­lons dé­pas­ser la po­li­tique re­pré­sen­ta­ti­viste pseu­do-dé­mo­cra­tique ac­tuelle. La po­li­tique doit être une af­faire col­lec­tive, et non in­di­vi­duelle», ins­crivent-ils dans leurs sta­tuts. Si Juliette Ver­nier est élue, le prin­cipe de col­lé­gia­li­té ne se­ra pas res­pec­té.

As­sem­blées ci­toyennes et déso­béis­sance ci­vile

Ces dif­fé­rents ap­pels à contour­ner les ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques, quels buts visent-ils? At­ta­quer le fonc­tion­ne­ment même des ins­ti­tu­tions, ou plu­tôt cer­taines lois qu’elles sou­tiennent?

«Le temps po­li­tique est trop long, et les jeunes qui se­ront im­pac­tés par le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique n’ont pas voix au cha­pitre. Il faut donc in­ven­ter d’autres moyens d’avan­cer, tels que les as­sem­blées ci­toyennes», avance Sté­phane, d’Ex­tinc­tion Re­bel­lion. Il parle d’ex­pé­riences dé­mo­cra­tiques: «En Irlande, de tels groupes se sont réunis au­tour des thèmes de l’avor­te­ment et du ma­riage ho­mo­sexuel, et ont pro­po­sé des lois qui ont été vo­tées», rap­pelle-t-il à titre d’exemple. Adèle Tho­rens, conseillèr­e aux Etats verte, com­prend cette gé­né­ra­tion, «on leur vole leur ave­nir, dit-elle, il est sain qu’ils fassent en­tendre leur voix». «Leurs actions de déso­béis­sance ci­vile – si elles res­tent pa­ci­fistes et pro­por­tion­nées – peuvent nous sou­te­nir, nous po­li­ti­ciens, dans notre tra­vail d’éla­bo­ra­tion de com­pro­mis. Elles créent une pres­sion très forte, et nous n’au­rions pas eu les ré­sul­tats des der­nières élec­tions fé­dé­rales si ces jeunes n’avaient pas été dans la rue.» La po­li­ti­cienne vau­doise leur concède que le rythme dé­mo­cra­tique en­gendre, même chez elle, «une frus­tra­tion, voire de la co­lère», lors­qu’il s’agit de sujets «aus­si ur­gents que le cli­mat». «Mais il n’y a pas d’autre sys­tème po­li­tique dé­fen­dable que la dé­mo­cra­tie, et elle a aus­si per­mis des avan­cées en­vi­ron­ne­men­tales: l’agri­cul­ture sans OGM en Suisse, la pro­tec­tion des mi­lieux na­tu­rels hu­mides, la ré­duc­tion du tra­fic à tra­vers les Alpes sont des dé­ci­sions qui sont nées d’ini­tia­tives po­pu­laires.»

Le temps du chan­ge­ment

La dé­mo­cra­tie est-elle vouée à la len­teur? Le po­li­to­logue Re­né Knü­sel liste quelques in­ter­ven­tions ra­pides de la Con­fé­dé­ra­tion à tra­vers le temps. «En 1956, la crise du ca­nal de Suez sur fond de guerre froide in­quiète la Suisse pour ses ré­serves de pé­trole. Le Con­seil fé­dé­ral dé­crète l’in­ter­dic­tion na­tio­nale de prendre la voi­ture du­rant quatre di­manches consé­cu­tifs. Lors de la crise des sub­primes, des dé­ci­sions ex­trê­me­ment ra­pides ont été prises dans un cercle très res­treint au­tour du Con­seil fé­dé­ral, sans pas­ser par le peuple.» La ques­tion est da­van­tage de sa­voir si les Suisses sont convain­cus par l’ur­gence du pro­blème. Un son­dage de l’ins­ti­tut gfs.bern ré­vèle que, en 2019, les ci­toyens ne placent le cli­mat qu’à la qua­trième place de leurs pré­oc­cu­pa­tions. «La po­li­tique, c’est aus­si l’art de prio­ri­ser les pro­blèmes. Si les élus sont convain­cus, on peut al­ler très vite. En l’oc­cur­rence, il nous manque une ma­jo­ri­té ac­quise à l’ur­gence cli­ma­tique.»

Le chan­ge­ment pas­se­ra donc moins par une mo­di­fi­ca­tion de ré­gime que de men­ta­li­té. Le soir de son élec­tion au gou­ver­ne­ment vau­dois, la PLR Ch­ris­telle Lui­sier, qu’on ne peut pour­tant pas qua­li­fier d’éco­lo, pro­met­tait de prendre le pro­blème en­vi­ron­ne­men­tal au sé­rieux. ▅

(VA­LEN­TIN FLAURAUD/VFLPIX.COM)

Lors du pre­mier an­ni­ver­saire du mou­ve­ment de la Grève du cli­mat en Suisse, fin jan­vier à Lau­sanne.

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