Ge­nève ébran­lé par le pro­jet d’at­ten­tat

Berne s’est-il dé­fié des res­pon­sables po­li­tiques ge­ne­vois, dont Pierre Mau­det, au mo­ment où l’at­ten­tat de Ver­nier a été dé­joué?

Le Temps - - La Une - BO­RIS MABILLARD

■ In­for­mé par les Amé­ri­cains, le Ser­vice de ren­sei­gne­ment de la Con­fé­dé­ra­tion alerte, fin août 2018, Mo­ni­ca Bon­fan­ti, cheffe de la po­lice ge­ne­voise ■ Mais Mau­ro Pog­gia, qui prend ses fonc­tions juste après l’alarme, re­grette de ne pas avoir été in­for­mé de ce pro­jet dji­ha­diste vi­sant Ge­nève ■ La me­nace, ju­gée grave deux se­maines plus tôt, n’a pas pu d’un seul coup – en quinze jours – s’éva­nouir. Re­tour sur un dys­fonc­tion­ne­ment

Alerte ter­ro­riste et branle-bas de com­bat. Le Ser­vice de ren­sei­gne­ment de la Con­fé­dé­ra­tion (SRC) re­çoit, en août 2018, des in­for­ma­tions pré­cises de son ho­mo­logue amé­ri­cain concer­nant une éven­tuelle at­taque contre les ci­ternes de Ver­nier. Une pro­cé­dure ro­dée se met en place: éva­lua­tion de la fia­bi­li­té de l’in­for­ma­tion, des risques et des me­sures ad hoc à prendre. L’in­for­ma­tion est aus­si pas­sée à Mo­ni­ca Bon­fan­ti, la cheffe de la po­lice ge­ne­voise. A elle en­suite de trans­mettre les in­fos à son ma­gis­trat de tu­telle si la gra­vi­té de la me­nace l’im­pose, ce qui est le cas. Mais il y a un hic. A la fin août 2018, Pierre Mau­det est sur le point de trans­mettre la res­pon­sa­bi­li­té de la po­lice à son sup­pléant Mau­ro Pog­gia et ce der­nier n’est pas mis au cou­rant. Quant à Mo­ni­ca Bon­fan­ti, elle dit avoir par­lé à Pierre Mau­det d’en­tente avec le SRC. Le tu­multe po­li­tique ge­ne­vois a mis du gré­sil sur la ligne. Mau­ro Pog­gia, qui au­rait dû être brie­fé, ne l’a pas été. Dans une af­faire aus­si grave et dont les consé­quences au­raient pu être dra­ma­tiques, ce­la n’est pas sans po­ser un cer­tain nombre de pro­blèmes.

Le 29 août 2018, le di­rec­teur du SRC ap­pelle Mo­ni­ca Bon­fan­ti pour lui don­ner les grandes lignes de la me­nace ter­ro­riste qui pèse sur les ci­ternes de Ver­nier. Le même jour, deux po­li­ciers de Ge­nève qui travaillen­t pour le SRC sont conviés à Berne pour prendre connais­sance des dé­tails du pro­jet d’at­ten­tat. Ce dis­po­si­tif ren­seigne sur le de­gré de la me­nace et son ur­gence. Mo­ni­ca Bon­fan­ti ex­plique s’être mise en rap­port avec Pierre Mau­det le même jour, se­lon les ins­truc­tions du SRC. Moins de deux se­maines plus tard, le 13 sep­tembre à 14h, en rai­son de l’en­quête ou­verte par le Mi­nis­tère pu­blic ge­ne­vois à son en­contre, Pierre Mau­det trans­fert la res­pon­sa­bi­li­té de la po­lice à Mau­ro Pog­gia. Ce der­nier af­firme que, lors du pas­sage de flam­beau, rien ne lui a été souf­flé sur le plan ter­ro­riste contre les ci­ternes de Ver­nier.

Que sa­vait Pierre Mau­det?

Mais que sa­vait Pierre Mau­det au su­jet de l’af­faire? L’in­té­res­sé reste cir­cons­pect car, dit-il, la discrétion qui en­toure tout ce qui touche le ren­sei­gne­ment lui im­pose la ré­serve: «Je de­man­dais à la com­man­dante de m’in­for­mer per­son­nel­le­ment et im­mé­dia­te­ment de toute nou­veau­té sur le front de la lutte contre le ter­ro­risme. Ça a été plu­sieurs fois le cas entre 2015 et 2018, et j’ai chaque fois de­man­dé que l’on prenne très au sé­rieux ces alertes pro­ve­nant du SRC, le cas échéant en ren­for­çant le dis­po­si­tif en place sur le ter­rain pour dé­tec­ter et désa­mor­cer d’éven­tuelles at­taques. S’agis­sant du cas pré­cis, je ne peux rien com­men­ter pu­bli­que­ment, consi­dé­rant que cette in­for­ma­tion se­rait, le cas échéant, ju­gée clas­si­fiée par le SRC. Ce que je peux vous confir­mer, dans le res­pect du se­cret de fonc­tion, c’est que je n’ai pas eu à la fin de l’été d’alerte aus­si ai­guë que celle que j’avais connue en dé­cembre 2015, de la part du SRC, né­ces­si­tant par exemple de dé­clen­cher en­suite des me­sures de grande am­pleur.»

Pierre Mau­det n’a ce­pen­dant pas par­ta­gé la te­neur de l’alerte avec son suc­ces­seur: «Je lui ai re­mis la res­pon­sa­bi­li­té po­li­tique de la po­lice ge­ne­voise en sa qua­li­té de sup­pléant, et, partant, celle des re­la­tions avec le SRC via la com­man­dante de la po­lice, le 13 sep­tembre 2018. Ce jour-là, la com­man­dante a fait le point de­vant nous deux sur tous les dos­siers ju­gés sen­sibles et im­por­tants à cet ins­tant. J’ignore si ce dos­sier a été re­pris et dé­ve­lop­pé entre eux par la suite, no­tam­ment lors des ren­contres heb­do­ma­daires entre le ma­gis­trat et la com­man­dante, mais je pars de l’idée que si cette me­nace était ju­gée im­por­tante par le SRC, mon sup­pléant au­ra été avi­sé di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment, en tant que ma­gis­trat char­gé de la sû­re­té in­té­rieure du can­ton.»

Les Amé­ri­cains ir­ri­tés

Pour­quoi Mau­ro Pog­gia n’est-il pas mis dans la boucle par le SRC? La me­nace ju­gée grave deux se­maines plus tôt n’a pu d’un seul coup, en quinze jours, s’éva­nouir. En re­vanche, com­mente Mau­ro Pog­gia, «le SRC a pu ju­ger que les me­sures prises ayant été ef­fi­caces, le risque ne jus­ti­fiait plus de m’aler­ter sur l’af­faire. Il va de soi que j’au­rais pré­fé­ré être in­for­mé.» Le SRC a-t-il vrai­ment pous­sé Mo­ni­ca Bon­fan­ti à re­layer les in­for­ma­tions au­près de son ma­gis­trat de tu­telle? Des ex­perts du ren­sei­gne­ment suisse en doutent car, se­lon eux, le SRC se mé­fie des élus ge­ne­vois. Et il y au­rait plu­sieurs rai­sons, la pre­mière étant liée à la tran­si­tion entre Pierre Mau­det et Mau­ro Pog­gia qui a pu lais­ser à pen­ser qu’un cer­tain chaos s’en­sui­vrait, ce qui n’a pas été le cas.

La deuxième se­rait liée à Pierre Mau­det lui-même. En dé­cembre 2015, aver­ti d’une me­nace d’at­ten­tat contre les cé­lé­bra­tions de l’Escalade, Pierre Mau­det a dé­ci­dé de jouer la trans­pa­rence et a com­mu­ni­qué, un peu trop au goût de cer­tains. La pho­to­gra­phie des sus­pects, trans­mise au SRC par les Amé­ri­cains, a été alors lar­ge­ment dif­fu­sée dans les mé­dias. De quoi ir­ri­ter les Amé­ri­cains qui au­raient vou­lu que tout reste confi­den­tiel et le SRC qui s’est fait ta­per sur les doigts. «Je n’ai ja­mais eu un tel re­tour du SRC qui a bien au contraire main­te­nu, voire in­ten­si­fié, le flux d’in­for­ma­tions. La dé­ci­sion de dif­fu­ser une pho­to aux mil­liers de membres des corps de sé­cu­ri­té (po­lices, douanes, etc.), avec le risque af­fé­rent de fuite, re­le­vait de l’opé­ra­tion­nel, pas du po­li­tique. J’ai d’ailleurs re­çu un feed­back oral po­si­tif de la part de la di­rec­tion du SRC, sur le dé­clen­che­ment de l’alerte, sur la gestion en cours d’alerte du­rant trois se­maines et sur la sor­tie de l’état d’alerte», ex­plique Pierre Mau­det.

Lorsque le 13 sep­tembre, Mau­ro

Pog­gia ar­rive aux ma­nettes, il est lais­sé dans l’igno­rance. Ce ca­fouillage pour­rait être ano­din s’il ne s’agis­sait pas de ter­ro­risme. Mais ni le SRC ni Mo­ni­ca Bon­fan­ti ne jugent bon de le te­nir in­for­mé. Le pro­blème de com­mu­ni­ca­tion est-il lié à la pré­sence d’un maillon in­ter­mé­diaire entre le SRC et le res­pon­sable po­li­tique de l’exé­cu­tif? Pour Pierre Mau­det,

la com­mu­ni­ca­tion pas­sait bien: «Le sys­tème re­te­nu fonctionna­it bien, no­tam­ment parce qu’il res­pec­tait la voie hié­rar­chique et pas­sait obli­ga­toi­re­ment par l’éche­lon opé­ra­tion­nel de la com­man­dante de la po­lice. En cas d’alerte sé­rieuse pou­vant af­fec­ter le fonc­tion­ne­ment de l’Etat ou avoir un im­pact vi­sible (mo­bi­li­sa­tion po­li­cière, etc.), le

Con­seil d’Etat est in­for­mé sans dé­lai.» Il de­meure que pro­jet d’at­ten­tat de Ver­nier com­por­tait une double me­nace. Si la pre­mière – l’opé­ra­tion ter­ro­riste elle-même – a pu être dé­jouée, la se­conde – les ré­seaux dji­ha­distes dé­ter­mi­nés à frap­per Ge­nève – per­siste et au­rait né­ces­si­té que Mau­ro Pog­gia dis­pose de toutes les in­for­ma­tions.

(ED­DY MOTTAZ/LE TEMPS)

Les ci­ternes de Ver­nier vi­sées par les dji­ha­distes suisses de l’Etat is­la­mique.

Mau­ro Pog­gia, Mo­ni­ca Bon­fan­ti et Pierre Mau­det.

(KEYSTONE/ED­DY MOTTAZ/LE TEMPS)

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