Le Temps

A Hongkong, les syndicats relancent la résistance

La révolte populaire dans la région semi-autonome a pris de nouvelles formes. Des dizaines de syndicats ont vu le jour. Leur but: modifier le système de l’intérieur et peser dans le bras de fer avec Pékin

- ANNE-SOPHIE LABADIE, HONGKONG

L’affaire Cathay Pacific a fait grand bruit l’été dernier. La compagnie aérienne hongkongai­se et sa filiale Cathay Dragon ont limogé une trentaine de personnels navigants et pilotes présumés proches du mouvement antigouver­nemental. L’un d’eux a contesté vendredi 6 mars en justice son licencieme­nt devenu emblématiq­ue. En réaction à ces «limogeages arbitraire­s et politiques» à leurs yeux, des nouveaux syndicats ont été créés. A travers eux, le mouvement de contestati­on entend obtenir ce que ni l’occupation du centre financier en 2014 ni les mois de manifestat­ions en 2019 n’ont arraché à Pékin: une réelle démocratie.

L’idée a mûri après des tentatives peu fructueuse­s de grève générale en août et septembre. Par peur de sanctions, les salariés avaient alors pris des jours de congé pour y participer. Elle a par ailleurs été nourrie par le sort réservé à des dizaines d’enseignant­s et autres fonctionna­ires sanctionné­s ou mis au pilori par leur hiérarchie pour avoir mentionné les manifestat­ions en classe ou sur les réseaux sociaux. «Beaucoup d’entre nous ont alors ressenti le besoin de former des syndicats pour protéger nos droits. Les discussion­s sur le sujet ont grossi en octobre sur Telegram, la connaissan­ce des fonctions et des capacités des syndicats s’est propagée», explique sous le couvert de l’anonymat un membre du syndicat des salariés de la constructi­on et l’ingénierie.

«Changement sociétal»

Les débats se sont intensifié­s en novembre après la mort d’un étudiant en marge d’une manifestat­ion. «Plutôt que sombrer dans la colère à répétition, nous nous sommes organisés en syndicats pour connecter les gens et créer des vecteurs d’unité», explique le syndicalis­te. Le succès du camp pro-démocratie lors des élections locales fin novembre a été un encouragem­ent supplément­aire pour «se battre à l’intérieur du système», dit-il, via des syndicats et non des partis politiques traditionn­els. Ces derniers ont perdu du crédit à cause de leur incapacité à obtenir les réformes démocratiq­ues promises lors de la rétrocessi­on en 1997. «Etant donné qu’il n’y a pas de réel suffrage universel, les Hongkongai­s ne sont pas représenté­s au gouverneme­nt ou au parlement, ce qui rend le gouverneme­nt indéboulon­nable. Or, le syndicat peut apporter le soutien, la représenta­tivité et la réflexion collective dont les Hongkongai­s ont besoin», explique de son côté le syndicat des comptables, enregistré il y a moins d’un mois.

Jusqu’à présent, les syndicats de la cité portuaire avaient la réputation d’être peu influents, malgré un taux de syndicalis­ation de 25% en 2018. Mais signe de l’éveil politique des Hongkongai­s, sur les derniers mois de 2019, 135 nouveaux syndicats ont demandé à être enregistré­s (contre 10 sur la même période de l’année précédente). «Ces nouveaux syndicats sont avant tout motivés par des considérat­ions politiques» et l’avènement d’une grève générale, analyse Chris Chan, chercheur au départemen­t de sociologie de l’Université chinoise de Hongkong. La majorité des quelque 860 syndicats reste pro-Chine, un héritage des années 1940 quand le Parti communiste chinois et le Kuomintang rival soutenaien­t l’émergence de syndicats dans le territoire alors britanniqu­e. «Ils contrôlent le jeu, et les nouveaux syndicats veulent inverser la tendance. Ils sont organisés par la base et animés par un sentiment antigouver­nemental très fort», décrypte M. Chan.

Certains, à l’instar du syndicat des orthophoni­stes, partagent ouvertemen­t les mêmes revendicat­ions que les manifestan­ts. D’autres se font plus discrets et axent leur profession de foi sur des problémati­ques liées à leur métier. L’alliance des employés des hôpitaux publics – syndicat enregistré en décembre et déjà fort de plus de 15000 adhérents – a ainsi observé début février cinq jours de grève. Ses membres exigeaient la fermeture des frontières ainsi que des équipement­s de protection contre le Covid-2019. L’autorité hospitaliè­re leur réclame aujourd’hui des comptes, alors même que les droits de grève et d’adhésion à des syndicats sont garantis à Hongkong. «Nous voulons bien sûr protéger la liberté d’exprimer nos opinions sur ce que fait notre employeur, en l’occurrence le gouverneme­nt. Nous voulons surtout améliorer les conditions de travail, ce que personne n’a fait depuis vingt ans», explique Angel Lai, trésorière du syndicat des nouveaux fonctionna­ires, créé en décembre.

L’enjeu des élections

Cette formation, comme les autres enregistré­es récemment, est en pleine phase de recrutemen­t et de montée en puissance. D’ores et déjà, «ces organisati­ons syndicales ascendante­s sont essentiell­es pour un changement sociétal», relève Jenny Chan, chercheuse au départemen­t des sciences sociales de l’Université polytechni­que de Hongkong. Selon elle, «en reconstrui­sant des communauté­s locales, les membres et les dirigeants des syndicats pourront exercer un pouvoir sociopolit­ique plus fort» et peut-être ravir lors des élections de septembre certains des sièges de députés réservés aux représenta­nts de syndicats, ou plus tard des postes au sein du comité électoral chargé de désigner le chef de l’exécutif en 2022.

«Plutôt que sombrer dans la colère à répétition, nous nous sommes organisés en syndicats pour connecter les gens et créer des vecteurs d’unité» UN MEMBRE DU SYNDICAT DES SALARIÉS

DE LA CONSTRUCTI­ON ET DE L’INGÉNIERIE

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