Le Temps

Onzième étape, où il est question des poubelles de la ville de Bienne

C’est un luxe très XXe siècle: la cité seelandais­e collecte les déchets de ses contribuab­les chez eux, même non ménagers. Mais l’époque a changé, et la ville a commencé à moderniser son organisati­on

- CATHERINE FRAMMERY @cframmery

C’est un terrain vague au croisement d’un pont, d’une voie ferrée et de l’autoroute vers Berne. A gauche, les services municipaux qui gèrent la voirie. Et juste à droite, une voie cyclable qui va bientôt beaucoup changer. Car c’est là, au sud de Bienne, jouxtant Brügg, que la ville ambitionne de construire son futur centre de recyclage, une grande déchetteri­e moderne, équipée pour recevoir «25 catégories de déchets», explique fièrement Fabrice Fausel, l’expert responsabl­e de la logistique et du traitement des déchets à la municipali­té. Des capsules Nespresso au matériel électroniq­ue en passant par le verre coloré ou pas, les CD ou les pneus, chaque détritus aura sa place, et le tri sera cardinal.

Quand ce projet deviendra réalité. Même déjà adopté dans son principe à la ville, il doit encore être devisé, réétudié en 2022 et être confirmé par les habitants, «qui seront amenés à voter, réfléchit Fabrice Fausel; c’est une grosse affaire». Avec un gros budget. Mais pour l’instant, Bienne reste au seuil du XXIe siècle en matière d’éliminatio­n ou de recyclage des déchets. Même si beaucoup a changé depuis 1998.

Une Suisse plus propre

Un peu d’histoire s’impose. A chaque commune sa gestion des déchets: ce qui était encore vrai dans les années 1970, quand tout partait indifférem­ment à la décharge ou presque, ne l’était déjà plus dans les années 1980, avec plus d’attention portée à l’environnem­ent, une tendance plus précoce en Suisse alémanique (qui se souvient que la taxe au sac est née à Saint-Gall en 1975?). Swiss Recycling naît en 1992. Quelques injonction­s fédérales et cantonales plus tard, l’«économie verte» s’est imposée dans le débat public.

Un seul canton n’applique pas la taxe au sac: Genève. Et même si l’initiative «Pour une économie durable et fondée sur une gestion efficiente des ressources» a été refusée par deux Suisses sur trois en 2016, la Suisse est aujourd’hui une championne reconnue: en 2019, 53% de ses déchets municipaux étaient recyclés, ce qui la place dans le haut du tableau européen. Il est vrai aussi que la Suisse est une grande productric­e de déchets, avec 715 kilos par personne en 2016 selon l’Office fédéral de l’environnem­ent, ce qui la place là aussi dans le peloton de tête européen.

Les Biennois, eux, produisent 440 kilos de déchets par an, ce qui en fait des citoyens très raisonnabl­es. Depuis 1993, leurs ordures ménagères, récupérées par des camions qui passent dans les rues, doivent être emballées dans des sacs taxés (1,10 franc le sac de 35 litres, à comparer au tarif vaudois de 1,95 franc) et sorties sur le trottoir selon un calendrier précis qui alterne les jours et les secteurs. Impossible de se débarrasse­r de poubelles trop odorantes avant le bon jour, puisqu’il n’existe pas de points de collecte.

Les ordures filent ensuite, à moins d’un kilomètre du futur Recyclingh­of, à la Müve, l’usine de valorisati­on thermique des déchets, qui les brûle et en tire de l’électricit­é pour environ 5500 foyers, et grâce à la vapeur d’eau chauffe à distance près de 940 ménages. Pour les autres déchets… eh bien cela dépend. Six autres catégories sont aussi collectées à domicile selon les jours et les quartiers; il y a le jour du verre, le jour du carton…

Signe que les choses bougent, un programme pilote de récupérati­on du plastique ménager a été lancé il y a trois mois, avec de grands Sammelsack­en transparen­ts – pas pour vérifier que vous n’avez pas triché, comme plaisanten­t de mauvaises langues, mais pour faciliter le tri par les machines. Ces matériaux et ces sacs-là sont ramassés tous les mois.

Et le reste? Ces piles hors d’usage, ce matelas qui a perdu ses ressorts, ces planches pourries? Une seule adresse: la Müve, encore. C’est là que les particulie­rs peuvent venir les déposer, dans des endroits bien délimités, et que des entreprise­s spécialisé­es viennent ensuite les emporter pour les recycler, ou s’en débarrasse­r de façon adaptée. Une plateforme de pesage permet de facturer aux camions le poids exact des objets encombrant­s qu’ils ont apportés; ils finiront comme combustibl­es.

Un système de vignettes existe aussi pour les particulie­rs en ville. On les colle sur l’objet descendu dans la rue pour être sûr qu’il soit bien emporté: à 1,60 franc la vignette, cela fait passer la paire de skis ou la table de chevet à 1,60 franc et à 4,80 francs le matelas king size. Mention spéciale pour le canapé, deux vignettes par place. Tout est prévu.

Mais tout cela fait terribleme­nt XXe siècle. Et il faut se rendre sur place le vendredi après-midi ou le samedi matin pour comprendre pourquoi Bienne va changer son système: c’est le bazar. Trop de gens viennent déposer leurs vieux néons, leurs troènes ou leurs batteries de voiture. Et trop de déchets restent en rade. Un peu de modernité s’impose. Les choses vont changer!

Le nouveau centre sera plus fonctionne­l avec un sens de circulatio­n et des espaces spécialisé­s, et permettra à la Müve de se consacrer uniquement aux déchets ménagers. «Il y en aura encore bien assez, explique Stefan Rüber, vice-président du groupe des Vert·e·s au Conseil de ville. La question qui se pose est celle de points de collecte décentrali­sés. C’est plus pratique pour les habitants, qui peuvent se débarrasse­r de leurs déchets de façon plus souple, mais cela coûte plus cher, il faut plus de personnel. Le nouveau centre de recyclage sera beaucoup plus grand et permettra de recycler beaucoup plus de choses.»

Quelque argent à gagner?

Le ramassage des déchets ménagers ne devrait pas changer, ce serait punitif pour les résidents âgés, ou qui habitent loin du futur centre; c’est bien la récolte des matériaux recyclable­s, comme le verre, le carton, le métal, qui va entrer dans le XXIe siècle. La ville pourrait d’ailleurs gagner quelque argent en les revendant à son tour, comme la Müve le fait aujourd’hui.

«C’est bien de trier, c’est encore mieux de produire moins de déchets, rappelle Stefan Rüber. Entre le suremballa­ge et les gens qui s’en moquent… J’ai du mal à voir toutes ces saletés qui jonchent les plages après un weekend. Il y a aussi des personnes qui déposent leurs déchets sauvagemen­t dans la nature, pour ne pas payer. C’est difficile d’atteindre les gens qui s’en foutent.»

«Toutes ces saletés qui jonchent les plages après un week-end… Il y a aussi des gens qui déposent leurs déchets sauvagemen­t dans la nature, pour ne pas payer»

STEFAN RÜBER, VICE-PRÉSIDENT DU GROUPE DES VERT·E·S AU CONSEIL DE VILLE

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440 kilos de déchets par personne et par an, ce qui en fait des citoyens très raisonnabl­es, malgré les apparences et les difficulté­s qu’il reste à résoudre.
(LE TEMPS) Les Biennois produisent 440 kilos de déchets par personne et par an, ce qui en fait des citoyens très raisonnabl­es, malgré les apparences et les difficulté­s qu’il reste à résoudre.
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