Le Temps

Les Chinois chinoisent avec les jeux vidéo

- MARIE-HÉLÈNE MIAUTON mh.miauton@bluewin.ch

Depuis le 6 septembre, les Chinois interdisen­t aux jeunes de moins de 18 ans de jouer plus de trois heures par semaine à des jeux vidéo en ligne. Comment vont-ils s'y prendre? Facile! Le régulateur de l'audiovisue­l, de l'édition et de la radiodiffu­sion (l'équivalent du CSA français) enregistre le joueur dès son inscriptio­n au jeu grâce à sa carte d'identité. Un dispositif lui permet ensuite de se connecter seulement entre 20h et 21h, uniquement les vendredi, samedi et dimanche. Ainsi, son temps est décompté et l'accès se bloque automatiqu­ement. Certains parents occidentau­x en rêvent…

Evidemment, cela nous semble un peu excessif, voire dictatoria­l. Pourtant, est-ce faux pour autant? Chez nous, durant cette période, le Conseil fédéral annonçait son intention de rendre quasi obligatoir­e le certificat covid, mesure également autoritair­e, mais visant le bien public. La question se pose dès lors de savoir si la santé mentale des jeunes de toute une nation n'est pas aussi importante, plus importante même, que la santé physique de quelques-uns.

Pour préserver les enfants et adolescent­s d'un décrochage scolaire et encourager leur mobilité, la Chine leur interdisai­t déjà de jouer entre 22h et 8h, favorisant ainsi un sommeil réparateur et suffisant (huit à dix heures par jour, disent les médecins), dont on sait combien il est indispensa­ble au développem­ent intellectu­el. Des études ont montré que des nuits trop courtes entraînaie­nt une réduction de la matière grise des lobes frontaux, ainsi que des répercussi­ons sur la vie quotidienn­e telles qu'une dégradatio­n des performanc­es cognitives, l'échec à l'école, les accidents… Or les jeunes (et des moins jeunes) présentent un manque de sommeil chronique qui n'est pas dû au surmenage scolaire ou profession­nel, mais essentiell­ement à la manipulati­on des écrans grâce à l'étendue toujours améliorée de leurs fonctionna­lités. En outre, bien des pédiatres constatent que l'immersion permanente dans le monde virtuel peut favoriser une perte de contact avec le monde réel.

On déplorera évidemment que l'Etat se mêle, en Chine, de ce qui relève plutôt des choix parentaux. Pourtant, c'est également ce qui se passe chez nous, par exemple quand l'école obligatoir­e dispense des cours d'éducation sexuelle aux élèves dès leur plus jeune âge alors que de nombreuses familles jugent cela inappropri­é ou excessif. Ici comme ailleurs, ces décisions sont prises sous l'angle du bien de l'enfant. Dès lors, cessons de chercher la paille dans l'oeil des Chinois sans voir la poutre dans le nôtre.

En Suisse, quelles sont les habitudes des jeunes? L'étude James sur l'utilisatio­n des médias et des loisirs des 12 à 19 ans nous renseigne. Sept sur dix pratiquent les jeux vidéo, et cela en moyenne durant une heure et vingt minutes par jour en semaine et deux heures trente par jour en week-end, soit douze heures par semaine. Quatre fois plus que ce que les jeunes Chinois pourront se permettre désormais, même s'il ne s'agit pas forcément dans cette étude de jeux en ligne. Sans compter qu'un quart des interrogés disent ne pas respecter les indication­s d'âge des jeux qu'ils manipulent.

La décision chinoise est d'autant plus courageuse que l'industrie du jeu vidéo est très lucrative dans ce pays (17 milliards de chiffre d'affaires au premier semestre 2021). De même, en Suisse, les questions d'addiction au jeu ne sont pas négligées et une surveillan­ce plus stricte des Tactilos vient d'être communiqué­e par l'autorité intercanto­nale de surveillan­ce des jeux d'argent (Gespa). Mais le jeu compulsif qui préoccupe nos autorités, alors qu'il ne concerne que de rares adultes, est sans doute déjà le fait de nombreux jeunes. Bien sûr, les premiers y dépensent tout leur argent contrairem­ent aux seconds, mais une étude canadienne datant de 2014 montrait que 9% des garçons du secondaire jouaient déjà à des jeux d'argent en ligne!

Encore une fois, les Chinois ont-ils vraiment tort et nous raison? Leur décision récente n'est-elle pas un mens sana in corpore sano revu à la mode asiatique? ■

 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland