Le Temps

La banalisati­on de la torture, sombre héritage du 11-Septembre

- BARBARA BERNATH SECRÉTAIRE GÉNÉRALE DE L’ASSOCIATIO­N POUR LA PRÉVENTION DE LA TORTURE

En ces jours de commémorat­ion, beaucoup a été dit et écrit sur les attentats du 11 septembre 2001, la «guerre contre le terrorisme» qui a suivi et leurs conséquenc­es. Il faut aussi se pencher sur certains effets plus sombres et plus pernicieux à long terme. Ainsi, la torture s'est banalisée au cours de ces vingt dernières années, alors même qu'elle est interdite de façon absolue et en tout temps pour tous les Etats.

On sait que la CIA a développé un véritable programme de torture, qui impliquait des enlèvement­s, des détentions et des vols secrets jusqu'à la base de Guantanamo. Celle-ci est devenue le triste symbole de ce programme. Sous le nom de «méthodes d'interrogat­oire renforcées», la torture a été pratiquée, notamment le waterboard­ing (simulation de noyade). En 2014, l'ampleur des violations des Convention­s de Genève et des droits humains a pu être rendue publique grâce au rapport de la Commission de renseignem­ents du Sénat (malgré les nombreux paragraphe­s biffés).

Ce programme a non seulement brisé à jamais les victimes, leurs familles ainsi que les tortionnai­res, il a aussi sapé les fondements de l'Etat de droit. La torture, niée au départ sous une terminolog­ie alambiquée,

Les films et séries télévisées comme «24 Heures chrono» ont renforcé ce discours qui a fini par passer dans l’opinion publique

a peu à peu été assumée comme un «mal nécessaire» pour lutter contre le terrorisme et garantir la sécurité. Plus grave encore, elle a ouvert la voie à d'autres. Non seulement la torture est utilisée, mais elle est revendiqué­e. «I love waterboard­ing» a clamé l'ancien président des Etats-Unis Donald Trump. D'autres présidents, dont Bolsonaro au Brésil et Duterte aux Philippine­s, ont suivi. Il n'y a plus de tabou.

Les films et séries télévisées comme 24 Heures chrono ont renforcé ce discours qui a fini par passer dans l'opinion publique. Des sondages montrent qu'un nombre croissant de personnes pensent que la torture est parfois nécessaire. Mais comme l'a dit Camus: «Si la fin justifie les moyens, qui justifie la fin?»

Il est temps de réaffirmer l'interdit absolu de la torture. La levée du secret défense entourant le programme de la CIA, la fermeture de Guantanamo et une mise en cause des responsabl­es sont des premiers pas nécessaire­s en ce sens. Il faut aussi montrer que la lutte contre le terrorisme est plus efficace si les interrogat­oires sont remplacés par des méthodes alternativ­es qui permettent d'obtenir des renseignem­ents exacts et fiables. Enfin, il faut redire que la torture est un poison. Les voix des victimes, de leurs familles, de la société civile, des journalist­es, des jeunes, des artistes et d'autres doivent être entendues. La torture ne peut être banalisée. Nous voulons vivre dans des sociétés où la torture est interdite. Toujours.

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