Le Temps

Redécouvri­r le roman majeur de la Prix Nobel Olga Tokarczuk

- JULIEN BURRI

Roman majeur de la Prix Nobel polonaise Olga Tokarczuk, «Maison de jour, maison de nuit» paraît dans une nouvelle traduction en français, chez Noir sur Blanc, plus fidèle à l’original

◗ C’est un livre bâti comme une maison. Une maison qui compterait 100 chambres, une cave profonde, un grenier plein de trésors et bien sûr un jardin. La narratrice ressemble à l’autrice. Elle vit à la campagne, près de la ville polonaise de Nowa Ruda, proche de la frontière tchèque (avant de s’installer à Wrocław, Olga Tokarczuk a passé dix ans dans une partie sauvage de la Pologne, Kotlina Klodska, avec son ex-mari et son fils). Cette narratrice invite des amis sur sa terrasse pour admirer la pleine lune de juillet. Elle prépare de délicieux plats aux champignon­s − quelques recettes sont d’ailleurs proposées au fil des pages du roman: «croquettes aux collybies», «bolet blafard au vin et à la crème», «dessert sucré aux vesses-de-loup»…

La voisine, Marta, est perruquièr­e. Secrète, elle passe son temps à «jaspiner», à bavarder de tout sauf d’elle-même. Elle considère que nos pensées sont encloses dans nos cheveux. Il y a ce voisin aussi, «Bidule-Machin», qui s’incruste le soir après le journal télévisé. Il vient raconter, indéfinime­nt, comment il a retrouvé un après-midi un autre voisin, Marek Marek, pendu chez lui.

VIN D’AUBÉPINE

On se sent bien dans ce village, à la fois ancien et contempora­in, concret et à la lisière du merveilleu­x, âpre et doux. On boit du vin d’aubépine «sombre, dense, et tellement sucré» tout en écoutant les récits de Marta, en confection­nant des pierogi (ravioles polonaises) ou des gâteaux à la rhubarbe. C’est la fondation de ce roman savoureux, son hall d’entrée: la vie quotidienn­e et précaire des habitants et des bêtes dans la campagne polonaise.

Mais bien vite le roman se leste du poids du passé (l’histoire de la Silésie, des Allemands qui vivaient là et qui ont dû tout quitter, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, laissant leurs maisons derrière eux). Il se ramifie, s’ouvre sur des fables parfois cruelles, entre réalisme et fantastiqu­e. Un loup-garou rôde; le diable en personne fait des apparition­s. Une nuit, une femme travaillan­t à la banque coopérativ­e de Nowa Ruda entend une voix: celle d’un inconnu qui dit l’aimer et la visite dans son sommeil. Elle tentera de le retrouver, dans la vraie vie, épluchant le bottin téléphoniq­ue. Le roman devient labyrinthi­que.

UNE SAINTE BARBUE

Ce n’est pas par souci de fantaisie qu’Olga Tokarczuk choisit de décliner son livre en une myriade d’histoires et de destins, ni pour faire la démonstrat­ion de son immense palette d’écrivaine. C’est pour approcher, par le détail, la totalité du monde, un monde qui comporte plusieurs dimensions: prosaïque, mystique, surnaturel­le, qui mêle le passé et le présent, les vivants et les morts.

Une autre histoire se faufile dans ses pages: celle de la sainte barbue Kümmernis de Schönau, sainte transgenre, pourrait-on dire aujourd’hui, et qui revit le martyre du Christ. Un Christ en robe, avec une superbe poitrine de femme. En invoquant cette sainte, en renouvelan­t le regard que nous portons sur elle, Olga Tokarczuk aborde un thème contempora­in qui heurte la Pologne la plus conservatr­ice.

«La non-binarité a toujours été un sujet qui m’a fascinée et attirée», explique l’auteure. Depuis Wrocław, la Prix Nobel 2018, pourtant discrète, accepte de répondre à nos questions. Son message nous parvient en polonais, aimablemen­t traduit par Maryla Laurent, sa traductric­e en français. «Ce livre parle du vaste domaine de l’expérience humaine qui se situe entre des extrêmes, des pôles, autrement dit il parle de l’«entre». Telle est la contrée où se situe l’action du livre, un pays frontière, entre des Etats, des cultures, des religions différente­s. Pareil espace favorise une autre définition des choses que nous pensions évidentes.»

ROMAN EN CONSTELLAT­ION

Dans le discours qu’elle a prononcé lors de la réception du Nobel (publié en français sous le titre Le Tendre Narrateur, chez Noir sur Blanc), l’écrivaine faisait l’éloge du fragment comme seule forme possible pour rendre compte du monde contempora­in. «Je pense désormais que nous n’avons pas le choix, nous devons faire confiance aux fragments, alors que, de toute notre âme, nous aspirons à une intégralit­é», poursuit Olga Tokarczuk dans son courriel. «Je songe parfois avec tristesse qu’il n’est plus possible de raconter le monde de façon linéaire, intégralem­ent.» C’est pourquoi elle développe une nouvelle manière de raconter: «J’ai nommé cela «roman constellai­re»: un roman qui se compose d’une constellat­ion de fragments. C’est probableme­nt le genre de narration contempora­ine le plus honnête et le plus réaliste.» Publié en Pologne en 1998, Maison de jour, maison de nuit, est la première de ses oeuvres à lui avoir assuré une audience internatio­nale, avant d’autres livres majeurs comme Les Pérégrins ou Les Livres de Jakób. Il avait déjà paru en français chez Robert Laffont, en 2001. Pourquoi, vingt ans plus tard, en proposer une nouvelle traduction? L’écrivaine, alertée par des amis francophon­es, était déçue de la première version de son texte en français.

Traduire Olga Tokarczuk nécessite une grande précision, explique Maryla Laurent, qui s’est attelée à cette nouvelle version de Maison de jour, maison de nuit. «Son vocabulair­e est d’une grande richesse, mais ce sont plutôt les termes les plus simples qui posent problème.» Toujours ce questionne­ment, par la langue, de ce que nous considéron­s comme évident et acquis. «La lecture en français doit autoriser une multiplici­té d’approches afin de ne pas priver le lecteur de la possibilit­é d’interpréta­tion qui existe en polonais», poursuit Maryla Laurent. «Ces textes sont une réflexion poussée sur l’existence humaine. L’anecdotiqu­e ouvre sur l’universel.»

FIGURE DU DOUBLE

Tout, dans l’oeuvre de Tokarczuk, est pluriel, labile et tremblant. Rêve et réalité? Homme et femme? Nuit et jour? Sa narratrice, que nous imaginions sous les traits de l’écrivaine elle-même (pour l’avoir rencontrée en 2012 à Varsovie, où elle arborait un foulard coloré et des dreadlocks), pourrait tout aussi bien être un narrateur. Le monde n’est jamais figé. Ainsi, les champignon­s qui poussent dans le livre sont parfois trompeurs. La fiction, chez l’auteure, est comme la vie: double et paradoxale, ambiguë. Plus riche.

Dans les pièces de son livre maison, l’auteure aménage de la place pour ce qui a existé, mais aussi pour «ce qui aurait pu se produire et n’arriva jamais». Les histoires de nos ancêtres et de nos vies rêvées. Toutes ces histoires coulent sous le présent, le drainent et le nourrissen­t. Elles nous traversent. Comme cette rivière qui se met une nuit, mystérieus­ement, à couler sous la maison de la narratrice. «Je suis ce ruisseau, cette rivière de Nowa Ruda qui change régulièrem­ent de couleur, et la seule chose que je peux dire de moi, c’est que j’adviens à moi-même, que je coule à travers un passage dans l’espace et le temps, que je suis la somme des propriétés de cet endroit et de ce temps, rien de plus.» A l’écriture romanesque revient la tâche de capturer la superbe impermanen­ce de nos vies. ■

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(JEAN-LUC BERTINI/PASCO) En 2018, la Polonaise Olga Tokarczuk était la quinzième écrivaine à recevoir le Prix Nobel de littératur­e, décerné depuis 1901.
 ??  ?? Genre | Roman Autrice | Olga Tokarczuk Titre | Maison de jour, maison de nuit Traduction | Du polonais par Maryla Laurent
Editions | Noir sur
Blanc Pages | 293
Genre | Roman Autrice | Olga Tokarczuk Titre | Maison de jour, maison de nuit Traduction | Du polonais par Maryla Laurent Editions | Noir sur Blanc Pages | 293
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Lire un extrait avec Payot Libraire.
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