Le Temps

Le souffle sacré ou le pouvoir spirituel du didgeridoo

- VIRGINIE NUSSBAUM @Virginie_Nb

La Fondation Opale de Lens explore l'histoire de cet instrument traditionn­el australien.

A ce symbole de la culture aborigène, une oeuvre d'art, on prête des pouvoirs guérisseur­s et spirituels

◗ L’esprit helvétique songe instinctiv­ement au cor des Alpes… avant d’identifier cette longue trompe en bois creusée comme une flûte: le didgeridoo. On connaît cet instrument à vent venu d’Australie, devenu icône du pays et des musiques du monde. Sa vibration caractéris­tique aussi, sorte de gargouille­ment grave et profond adopté par les musiciens de rue à dreadlocks. Mais moins son histoire, bien plus longue que celle de son cousin helvétique – la première représenta­tion connue du didgeridoo est un dessin rupestre d’il y a environ 15000 ans. Et pourtant: derrière son nom technique, l’«aérophone à anche labiale» est une passerelle entre les mondes.

Tendez l’oreille sur les hauts de Sierre, vous entendrez peut-être son chant. C’est là, à Lens, que la Fondation Opale présente actuelleme­nt la plus grande exposition au monde jamais réalisée autour du didgeridoo, selon les mots de son directeur Gautier Chiarini. «Je me suis rendu compte à quel point cet instrument est une clé supplément­aire pour comprendre la culture et l’art aborigènes, à quel point ils sont intimement liés», lance de son côté Bérengère Primat, présidente de la fondation. Pour éclairer cet héritage, Breath ofLife, inspirée d’une exposition présentée à Adélaïde en 2017, remonte aux premiers souffles du yidaki. Yidaki? Le nom originel et générique de l’instrument, «didgeridoo» provenant en fait d’une onomatopée inventée par les colons occidentau­x, censée décrire le son qu’il produit.

Bien avant leur arrivée, c’est dans la Terre d’Arnhem, à l’extrême nord de l’Australie, que naît l’instrument. Une région recouverte de forêts tropicales où pullulent les eucalyptus – et ce n’est pas un hasard: creusés par les termites, ces troncs d’arbres constituen­t le corps du yidaki. Au premier étage de l’exposition, un film décrit justement les étapes de sa fabricatio­n, du ballet incessant des insectes au fascinant travail de peinture.

AU FOND D’UN VERRE

Traditionn­ellement chez les Yolngu, l’un des plus grands groupes aborigènes, situé au nordest de la Terre d’Arnhem, les hommes préparent les cylindres en bois puis les femmes les décorent. Des lignes ocre, noires, couleur rouille, des pointillés caractéris­tiques et des silhouette­s d’animaux loin d’être purement décoratifs. Motifs sacrés, ils évoquent les êtres ancestraux de la mythologie aborigène, comme le célèbre serpent arc-en-ciel, incarnent les histoires et l’identité territoria­le des peuples. Une oeuvre d’art doublée d’une carte d’identité, permettant d’identifier ceux qui l’ont réalisée. «Selon les motifs, on devine s’il s’agit d’un clan d’eau douce ou d’eau salée», précise Bérengère Primat.

Car le yidaki, avec le temps, s’est exporté sur le reste du territoire et hybridé. Dans une salle sombre, on découvre une vingtaine d’entre eux, dressés comme des totems ou les arbres d’une forêt mystique. Issus de deux collection­s hollandais­e et suisse, ils illustrent la variété des gabarits: le mago, originaire du sud-ouest, est plus court et droit, produisant des sons plus aigus; les parois du lambilipil, la version du clan Nhundirrib­ala, sont très épaisses, ce qui complique la tâche du musicien. «Plus ils sont longs et plus l’embout est large, plus il est difficile d’en extraire un son, glisse Bérengère Primat. Souvent, les touristes les achètent avec de la cire d’abeille, afin que l’embouchure soit plus étroite!»

S’il suffisait de souffler pour invoquer la voix terreuse du yidaki… Une seconde vidéo illustre la technique: la respiratio­n circulaire, qui consiste à expulser l’air grâce au diaphragme et faire vibrer ses lèvres, tout en prenant de petites inspiratio­ns par le nez. La position de la langue permet de jouer avec les sons, beaucoup moins improvisés qu’il n’y paraît. «On dit qu’il faut s’entraîner avec une paille dans un verre, le but étant de ne plus avaler d’eau, rit Bérengère Primat. Le fait d’oxygéner ainsi son cerveau fait basculer dans un état méditatif.»

LES MORTS ET LES VIVANTS

Si le chant du yidaki fait danser, il permet aussi d’invoquer les ancêtres aborigènes et les esprits. Rythmé par les bilma, ces bâtons percussifs en bois, le yidaki sonne le début et la fin des cérémonies sacrées. Le dhadalal en particulie­r, spécimen rare orné d’os de kangourous, n’est utilisé que par les initiés lors de rituels funéraires. Plus qu’un instrument, un passeur, au point que son existence n’a été révélée au grand public qu’en 2007.

Célébrer les morts, soigner les vivants aussi: recevoir les vibrations du didgeridoo, pavillon pointé contre sa poitrine, aurait des vertus thérapeuti­ques. L’exposition relaie les résultats d’une expérience menée au Hammersmit­h Hospital de Londres, concluant que la pratique stimule effectivem­ent le système lymphatiqu­e. Lors d’un voyage en Australie, Bérengère Primat a vécu l’expérience avec Djalu Gurruwiwi, maître incontesté du yidaki mis à l’honneur dans l’exposition. Elle se souvient: «C’était intense, j’avais l’impression de ne plus toucher le sol. Je pense qu’il s’en est rendu compte, et m’a dit: «Recule, c’est trop fort pour toi.» On sent vraiment quelque chose qui circule dans tout le corps.» Une plaque vibrante invite les visiteurs à expériment­er cette vibration profonde.

Popularisé dans les années 1990, le yidaki menace de se muer en marchandis­e commercial­e, vendue dans les centres d’art occidentau­x et fabriquée à grande échelle, en bambou ou en plastique. En 2003, une étude estime que moins de 5% des didgeridoo­s vendus en Australie proviennen­t de la Terre d’Arnhem.

Mais ils n’ont pas dit leur dernier mot. Sur les terres du Nord, les artistes contempora­ins continuent de le célébrer en mêlant traditions et modernité. Comme Gunybi Ganambarr, joueur de didgeridoo yolgnu dont on découvre les oeuvres au premier étage: des panneaux en matériaux recyclés (tôles d’alu, mousse isolante) sur lesquels ont été gravés des motifs, rappelant ceux qui habillent l’instrument.

Mais c’est l’installati­on multimédia du collectif Mulka Project, reproducti­on artistique d’une cérémonie sacrée, qui hypnotise. Sur le son du dhadalal, des vagues bleues envahissen­t les écrans pour symboliser la danse des esprits, ces «mokuy» qu’incarnent aussi des sculptures aux silhouette­s félines et fantomatiq­ues. Durant l’enregistre­ment de l’oeuvre, un haut-parleur serait tombé sans raison – preuve, concluent les artistes, que le souffle du yidaki n’a rien perdu de son pouvoir invocateur.

Et rassembleu­r. Langage unifiant les clans et territoire­s, le yidaki se fait aussi ambassadeu­r, connectant la culture aborigène au reste du monde – et de l’univers: en 1997, la sonde spatiale Voyager quittait la Terre, emportant avec elle des messages de la Terre, genre de carte postale destinée aux extraterre­stres. Parmi les pièces musicales envoyées dans l’espace, du Beethoven, du Stravinsky, du Bach… et un enregistre­ment de didgeridoo. ■

Le nom de «didgeridoo» provient d’une onomatopée inventée par les colons occidentau­x et censée décrire le son que produit l’instrument

«Breath of Life», Fondation Opale, Lens (VS), jusqu’au 17 avril 2022.

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(VINCENT GIRIER DUFOURNIER/YORICK CHASSIGNEU­X) Les motifs qui ornent les yidakis sont loin d’être purement décoratifs. Ils évoquent les êtres ancestraux de la mythologie aborigène et incarnent les histoires et l’identité territoria­le des peuples.
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