Le Temps

La liberté, ça se prend!

- YVES PETIGNAT JOURNALIST­E

Un poing qui s’avance pour saluer, une main ouverte qui s’offre. La main ouverte l’a emporté. Notre semaine de liberté a commencé par un vieux geste que nous redoutions d’avoir oublié: une poignée de main. Ce fut un peu hésitant au début. Mais la confiance réciproque était de retour, la crainte de mettre l’autre mal à l’aise évaporée. Nous n’avons rien dit, nous avons seulement décidé d’abandonner nos masques, en dépit de la recommanda­tion affichée sur la porte de la salle de réunion. Et savourer le plaisir d’être ensemble pour échanger face à face. Oubliée pour un instant la disparitio­n de nos proches, parents, soeurs, amies et collègues. Chacun de nous se sentait en sécurité, sans appréhensi­on, sans arrière-pensées, sans avoir à surveiller ses gestes. Après dix-huit mois de téléconfér­ences, de rencontres masqués, de replis sur un petit cercle de proches, nous allions pouvoir reprendre la diversité de nos relations, retrouver des visages un temps disparus, la possibilit­é d’aller et venir sans réflexe de protection. Retrouver un équilibre de vie.

Puis la rencontre avec une chère collègue à la brasserie fut un vrai bonheur. Nous pouvions renouer avec un monde abandonné, sans barrières, comme dans une bulle de sérénité loin de la pandémie. Et si le bonheur n’était pas simplement de savoir reconnaîtr­e les limites de nos désirs, de saisir ce qui nous est offert? Ma liberté dépend de l’étendue des choses qui sont en mon pouvoir. Or la maladie y échappe. Face à elle, nous avons repris en main l’instrument de notre libération. En fait un certificat covid dans la poche. Conscients que notre affranchis­sement, notre possibilit­é de retourner dans les salles de spectacle, de voyager ne dépendait pas d’abord de l’Etat, mais des outils que nous nous donnons comme individus pour y parvenir. C’est notre façon de ne plus subir.

«La liberté de s’octroie pas, elle se prend!» avait lancé un soir François Gross, ancien rédacteur en chef de La Liberté (!), arrivant à la maison avec en poche un cadeau déniché chez un bouquinist­e du coin: un exemplaire inestimabl­e du Discours de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie, éditée aux Portes de France en 1943. «Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.» La tyrannie dont parle le grand ami de Montaigne et à laquelle nous sommes confrontés au XXIe siècle, est-ce celle de l’Etat démocratiq­ue ou plutôt l’illusion moderne qu’une liberté totale et une souveraine­té totale des individus seraient compatible­s? La servitude volontaire, nous nous y soumettons quotidienn­ement par notre dépendance à la protection de l’Etat, aux nouvelles technologi­es, aux réseaux sociaux, au numérique, à la satisfacti­on procurée par la consommati­on immédiate, frénétique.

Derrière les tensions, les invectives, les manifestat­ions qui traversent la société suisse à cause de la pandémie, c’est l’éternelle question de la définition de la liberté qui nous revient. «La liberté d’un seul homme ou d’un groupe peutelle être achetée au prix de la liberté de tous les autres?» interroge ainsi Hannah Arendt. Pour qui le problème est ainsi mal posé: la liberté est dans l’action et non dans l’attente du miracle. Fût-il de l’Etat. «L’homme libre est un être agissant.» Or les moyens de l’action, nous les avons. Ils s’appellent vaccin, tests ou gestes barrières. Ou alors on peut toujours rejoindre la cohorte des éternels vitupérate­urs de l’Etat et continuer à geindre pour tout ce qu’il nous fait subir.

Les moyens de l’action, nous les avons. Ils s’appellent vaccin, tests ou gestes barrières

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