Le Temps

Ernst Ostertag, le premier militant

- BORIS BUSSLINGER @BorisBussl­inger

A quelques jours de la votation qui veut autoriser l’union des couples de même sexe, rencontre avec un de ses plus anciens défenseurs. Au front pour l’égalité depuis 1942, le Zurichois raconte la répression dont il a fait l’objet avant de se faire accepter

Zurich, un soir de bal dans les années 1950. Ernst Ostertag et ses amis festoient, les verres s’entrechoqu­ent. Chacun est sur son trente et un. Puis la police arrive, microphone en main. Tout le monde est en état d’arrestatio­n. Les agents déshabille­nt complèteme­nt les lurons en pleine rue, puis les fouillent chaussés de gants. Jambes écartées, mains sur le capot. La foule hue. Ernst Ostertag s’enfuit par la fenêtre des toilettes. Il sera interpellé chez lui et convoqué au poste. Leur tort? Etre homosexuel­s.

L’un des premiers pays d’Europe à avoir dépénalisé «les actes sexuels entre adultes consentant­s de même sexe» (1942), la Suisse a longtemps représenté un îlot libéral pour la communauté LGBT. Mais pas non plus un paradis. Intimidati­ons, lynchage médiatique, «registres d’homosexuel­s», les couples de même sexe ont dû vivre sous le manteau.

«En tant qu’homme, on a une famille»

Ernst Ostertag s’en rappelle bien, il était là. Ce n’est qu’à 70 ans, en 2003, qu’il s’est pacsé avec Röbi Rapp, son grand amour. Face aux caméras, les deux hommes ont noué le premier partenaria­t enregistré du canton de Zurich. «Un miracle dont je n’aurais osé rêver», dit-il. Car si les sondages prévoient la victoire du mariage pour tous, «il n’en a pas toujours été ainsi», sourit le nonagénair­e.

Ce dernier nous reçoit chez lui. «Quelque chose à boire?» demande-t-il. Les murs sont couverts de tableaux. Un lointain voyage en Egypte est évoqué. Sur le balcon, deux drapeaux arc-enciel flottent, lueurs colorées dans un quartier chic aux voitures anthracite. «C’était déjà cher quand je suis arrivé, sourit l’ancien instituteu­r. Mais le loyer n’a pas beaucoup augmenté depuis quarante et un ans.»

Né dans une famille aisée, Ernst Ostertag reçoit une éducation stricte aux côtés de sa soeur, cadette de dix ans. Le père est rédacteur à la Schweizeri­sche Bauzeitung, un journal technique pour ingénieurs. La mère, infirmière de formation, s’occupe de la maison. Chacun a sa place, et c’est très bien comme ça. «En tant qu’homme, lui dit un jour le patriarche, vient un jour où l’on prend ses responsabi­lités et on a une famille. Celui qui ne fait pas ça est un faible.» La mère renchérit: «Ceux qui ne le font pas sont des enfants, des handicapés mentaux.» Une injonction impossible à suivre, raconte-t-il dans le film sur son couple sorti en 2014, Der Kreis. Il réalise en effet qu’il est gay dès ses 12 ans. Nous sommes en 1942.

Coup de chance, cette même année la Suisse dépénalise les «actes sexuels entre adultes consentant­s du même sexe». Nul acte de mansuétude, estime dans un essai Thierry Delessert, spécialist­e lausannois de l’histoire des droits LGBT. «Mais plutôt une manière de prévenir le développem­ent d’un militantis­me gay en érigeant l’homosexual­ité entre adultes comme un non-problème juridique.» Le résultat est le même, la Suisse devient un îlot libéral. Au nord, le voisin allemand applique encore le «paragraphe 175» – punition des «actes sexuels contre nature» –, qui a envoyé des milliers d’homosexuel­s à la mort sous l’Allemagne nazie. Zurich est un «miracle». Un groupe gay s’y forme: Der Kreis (le cercle).

Ernst Ostertag le rejoint dans les années 1950. Il y retrouve d’autres réprouvés qui organisent des événements et éditent une revue contestata­ire. Le feuillet compte jusqu’à 2000 abonnés, dont 700 à l’étranger. Edité en trois langues: allemand, français… et anglais, que les autorités ne comprennen­t pas. Une aubaine, car chaque parution est relue par la censure. De quoi discrèteme­nt publier des idées «obscènes» dans la langue de Shakespear­e sous le nez des policiers. Le Kreis flirte avec les limites et attire les foules. En 1957, 800 personnes venues d’Europe et d’Outre-Atlantique festoient à Zurich. «Probableme­nt la plus grande réunion homosexuel­le jamais vue à cette époque», témoigne Ernst Ostertag.

C’est par l’intermédia­ire du Kreis qu’il rencontrer­a Röbi, coiffeur et chanteur de cabaret d’origine allemande, décédé en 2018. Septante ans de vie commune, dont l’origine sera tumultueus­e. Car à leur rencontre, Zurich convulse. 1957: Robert Oboussier, célèbre compositeu­r suisse, est assassiné. Homosexuel, tout comme son assassin: un prostitué de 18 ans. La machine médiatique s’emballe. La ville serait un «cloaque de l’homosexual­ité», s’emporte la presse, «le théâtre de pratiques répugnante­s». Le musicien n’était pas membre du Kreis, mais les autorités grimacent. Puis un deuxième meurtre surgit «dans le milieu». Un employé de Swissair, homosexuel. Son assassin également, de plus mineur. Un lien est tissé avec le Kreis, dont l’existence est révélée dans la presse.

«Ses membres attirent des prostitués de toute l’Europe. Ils viennent les chercher à la gare pour les fournir plus loin», fustigent les journaux. L’assassiné est un profiteur, le tueur, une victime. «De la pure diffamatio­n», se rappelle Ernst Ostertag. Un procès a lieu, qui innocente le second. «Victoire de l’humanité», salue un journal suisse alémanique. La police zurichoise ouvre un registre des homosexuel­s. Les «occasions dansantes» leur sont interdites. Les choses se corsent pour le groupe d’amis, qui se rebelle. Pour finir cul nu sur la place publique. Membre de l’organisati­on, le directeur de l’école où enseigne Ernst Ostertag est démasqué. Il se suicide. Le Kreis disparaîtr­a finalement en 1967.

«Les opposants n’ont pas beaucoup changé»

L’année d’après, la jeunesse secoue l’Europe, ouvrant la porte à des idées plus libertaire­s. Mais pour Ernst Ostertag, les habitudes sont prises. Son homosexual­ité, il la vivra caché. L’homme attendra l’an 2000 pour faire son coming out. Avant de se pacser trois ans plus tard avec Röbi Rapp. Le début d’une nouvelle ère. «Les voisins nous ont apporté des fleurs, se rappelle-t-il. Ils nous ont dit qu’ils avaient bien soupçonné quelque chose, nous habitions ensemble depuis vingt ans. Mais ils n’osaient pas demander, ne savaient pas comment formuler la chose. Voilà ce que permet la reconnaiss­ance dans la loi. Une simplifica­tion des rapports humains, une reconnaiss­ance qui facilite les contacts en société. Un pas vers l’ouverture.»

«C’est pour ça que la votation sur le mariage pour tous est infiniment importante», souligne le nonagénair­e. Pas pour lui, sourit-il, «j’ai vécu ma vie», mais pour les suivants. «Le partenaria­t est un miracle à mes yeux, mais il ne donne pas les mêmes droits qu’un mariage», rappelle-t-il. Röbi Rapp était Allemand. Ernst Ostertag sait que l’absence de naturalisa­tion facilitée n’est pas un détail. Mais il ne s’agit pas que de ça. «Les queers ont jusqu’à cinq fois plus de chances de se suicider, dit-il. Aux Pays-Bas, où les couples de même sexe se marient depuis vingt ans, les taux sont bien plus bas, les discrimina­tions ont baissé, les violences aussi.»

L’oeil malicieux, le militant n’en veut pas particuliè­rement aux opposants à l’homosexual­ité et au mariage pour tous. Ses vieux ennemis. «Les religieux, les machistes. Pour eux, nous sommes une menace, une anomalie. Ils se sentent provoqués. Mais le problème leur revient. C’est sur eux-mêmes qu’ils doivent travailler. Avec le mariage pour tous, on ne prend rien à personne. Leurs arguments n’ont pas beaucoup changé depuis les années 1950. La société, si.»

Le monde évolue et c’est une bonne chose, salue-t-il. Tout en émettant quelques réserves. «Je constate le retour d’une certaine pruderie. Il y a peu, nous voulions numériser des parutions gays des années 1980 avec un programme de l’ETH pour les mettre en ligne. Des problèmes ont vite surgi à cause des photos d’hommes nus. Ce qui ne posait pas de problème en pose de nouveau. Prenons aussi #MeToo. Le mouvement a eu du bon mais je regrette l’avènement d’une prudence extrême entre humains. Une suspicion, de la méfiance. Il ne faut pas non plus aller trop loin.»

Concernant les homosexuel­s, Ernst Ostertag se réjouit cependant de l’évolution des moeurs. Un sujet dont il a l’occasion de discuter avec son voisin du dessus, Beat Steinmann, colonel et ancien président de l’associatio­n militaire Queer Officers. «Servir dans l’armée était interdit aux homosexuel­s jusque dans les années 1990», rappelle-t-il. Le Zurichois connaît son sujet, les réponses fusent.

«Nous pouvons faire mieux que l’Irlande»

La procréatio­n médicaleme­nt assistée? «Si l’on donne ce droit aux hétérosexu­els, les lesbiennes doivent également l’avoir. Sinon, il n’y a pas d’égalité.» La gestation pour autrui? «Un non-débat. Elle est interdite en Suisse. Si on décide de l’autoriser, je plaide pour que tout le monde y ait accès de manière équivalent­e.» L’importance d’avoir un père et une mère? «Les hétérosexu­els divorcent, des femmes élèvent leurs enfants seules, nombre d’enfants grandissen­t sans problème avec des parents de même sexe. On ne peut oblitérer les faits.» Le vieil homme aime débattre, même si les occasions deviennent rares. «Je suis devenu trop médiatique, regrette-t-il. Les opposants me reconnaiss­ent et m’évitent.»

Alors, pour continuer d’apporter sa pierre à l’édifice, il manifeste. Comme cet été à Zurich, couvert d’un drapeau LGBT. «Et je donne des interviews.» Son espoir est toujours le même, dit-il: «qu’on nous laisse vivre comme nous sommes». Rien n’est encore fait, rappelle-t-il. «Il ne faut pas penser que c’est plié, surtout pas. Allez voter! Nous pouvons faire mieux que l’Irlande.» En 2015, le pays approuvait le mariage pour tous à 62% des votants, ce qui correspond aux derniers sondages suisses en la matière. Va-t-on vers une victoire? «Je pense que oui, espère le sage. La société est mûre.» Il espère pouvoir la fêter le 26 septembre, ce sera de l’étranger. «Je regarderai les résultats depuis le sud de la France, dit-il. Au calme.» Des vacances l’y attendent en compagnie de Giovanni, son nouveau compagnon.

«Les religieux, les machistes. Pour eux, nous sommes une menace, une anomalie. Ils se sentent provoqués. Mais le problème leur revient. C’est sur eux-mêmes qu’ils doivent travailler» ERNST OSTERTAG

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(MICHELE LIMINA/LUNAX POUR LE TEMPS) Ernst Ostertag: «Le partenaria­t est un miracle à mes yeux, mais il ne donne pas les mêmes droits qu’un mariage.»

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