Le Temps

LA VIE DE RECHANGE PROMISE PAR LES GAFAM

- GAUTHIER AMBRUS Chaque semaine, Gauthier Ambrus, chercheur en littératur­e, s’empare d’un événement pour le mettre en résonance avec un texte littéraire ou philosophi­que.

Le «metaverse», hybridatio­n du virtuel et du réel, a pour ambition de nous libérer de notre condition trop humaine. En 1940, l'Argentin Adolfo Bioy Casares imaginait déjà la fable ultime de l’humanité en déroute ◗ Vous vous sentez décidément bien seul dans votre vie, un peu comme si on vous avait abandonné sur une île déserte. Votre quotidien vous ennuie, vos relations affectives ou familiales vous déçoivent, quand elles ne vous fatiguent pas carrément. Sans parler de votre travail, qui ne vaut sûrement pas la peine qu’on s’y arrête. Bref, votre destin semble être irrémédiab­lement placé sous le signe de l’insatisfac­tion – mais qui sera surpris? Surtout si, en plus, vous avez asséché votre arriéré de séries.

Heureuseme­nt, il y a quelqu’un qui pense à vous, et même assez bruyamment. Ce quelqu’un, ce sont les GAFAM, qui travaillen­t d’arrache-pied à construire un univers de rechange, un «metaverse», où toutes ces questions qui vous agitent n’auront plus guère de sens, parce qu’elles n’auront plus cours. Il ne s’agit ni de physique ni de philosophi­e, mais tout bonnement d’une révolution sociale et culturelle, grâce à l’entrecrois­ement du gaming et des réseaux sociaux, étendu à tous les champs de l’expérience humaine.

Le «metaverse», c’est l’hybridatio­n définitive du virtuel et du réel, dont

«Toute cette hygiène de ne rien espérer est peut-être un peu ridicule. Ne rien espérer de la vie pour ne pas la risquer; se considérer comme mort, pour ne pas mourir. Cela m’est apparu soudain comme une léthargie effrayante et très inquiétant­e: je veux y mettre un terme» (ADOLFO BIOY CASARES, «L’INVENTION DE MOREL», ROBERT LAFFONT, 1973)

les jeux vidéo les plus en vogue ont déjà donné un timide ersatz. Avec l’aide de la réalité augmentée, votre ordinateur ne sera plus une simple fenêtre sur le monde, mais une porte grande ouverte. En passant à travers, on pourra non seulement jouer avec autrui, qu’il soit connu ou inconnu, mais aussi débattre, écouter de la musique, faire du sport, de la cuisine ou des affaires, et pourquoi pas jardiner et se balader à travers le monde. Bref, on se refera une vie – mais dans les limites imposées par les concepteur­s. Vision vertigineu­se, qui peut paraître cauchemard­esque ou édénique, c’est à choix.

Imaginons le futur: la planète dévastée par les changement­s climatique­s et les crises diverses, l’humanité réfugiée dans un monde parallèle, où tout cela n’existe pas. Mais les GAFAM, pour une fois, avancent sur un terrain où ils ont été doublés. En l’occurrence par un romancier argentin pas des plus connus, mais qui est l’auteur d’un de ces livres qui n’ont cure des catégories et qu’on classe par confort sous l’étiquette de «visionnair­es», parce qu’ils nous plongent au coeur d’une réalité qu’on préfère ignorer.

MUR INVISIBLE

L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares paraît en 1940, à une époque où les préoccupat­ions sont tout autres. Mais la préface élogieuse de Borges qui l’accompagne avertit s’il le faut qu’on est devant un livre qui compte. Faussement placé sous le signe du récit fantastiqu­e et d’anticipati­on, le petit roman de Bioy Casares ne conte rien de moins que la fable ultime de l’humanité en déroute. Un naufragé, pourchassé par la police de son pays pour des raisons politiques ou judiciaire­s qui resteront toujours mystérieus­es, échoue sur une île déserte du Pacifique, où il tente de survivre en dépit de conditions naturelles éprouvante­s. Mais les lieux sont-ils vraiment inhabités? Le narrateur y perçoit en effet une présence humaine qui devient jour après jour plus nette.

Etrangemen­t, il est incapable de communique­r avec ces êtres qu’il voit et écoute, et qu’il pourrait peutêtre toucher du doigt s’il osait s’approcher un peu plus. Comme s’il était séparé d’eux par un mur invisible, sans ouverture pour le traverser. Il finit par découvrir que l’île n’est qu’un écran où sont projetés, à la manière d’un film, des morceaux de réalité qui sont autant d’instants choisis de la vie des protagonis­tes, passant et repassant en boucle, grâce à un système d’alimentati­on relié aux marées. Mais l’invention a aussi le défaut de supprimer physiqueme­nt ceux qu’elle ressuscite sur cette étrange pellicule. Logique, puisqu’ils n’ont plus de raison d’être ailleurs. Le narrateur décidera finalement de les y rejoindre. L’île restera vide, même si le film continue.

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