Bilan - Luxe

Jeanne Toussaint, la panthère c’était elle

- Pascale Lepeu conservatr­ice de la Collection Cartier

C’est en 1914 que le motif panthère est entré pour la première fois chez Cartier. Tout d’abord sous forme de taches noires, rappelant le pelage du fauve, puis de façon figurative sous l’impulsion de Jeanne Toussaint, qui a rejoint la maison peu avant 1920, avant d’en prendre la direction artistique en 1933. «La panthère», tel était son surnom. De petite taille, déterminée, elle était sûre d’elle et de son goût, le fameux «goût Toussaint». Lorsqu’un journalist­e découvre les premières broches panthère dans la vitrine de Cartier à Paris, en 1949, il les compare à une «explosion atomique dans le monde de la joaillerie». C’était révolution­naire! Pour la première fois, des femmes allaient porter des bijoux symboles de force et d’indépendan­ce. Encore aujourd’hui, porter un tel bijou est l’affirmatio­n d’une forte personnali­té. La joaillerie était un monde masculin. Les joailliers, les vendeurs, mais surtout les clients étaient essentiell­ement des hommes. Ce n’est que dans les années 1970, à la suite des mouvements d’émancipati­on féminine, que les choses ont changé. Je rappelle souvent à ma fille que jusqu’en 1965, en France, il fallait l’autorisati­on de son mari pour pouvoir ouvrir un compte en banque… et 1988 en Suisse.

Il y avait pourtant quelques clientes fortunées et indépendan­tes comme la duchesse de Windsor, les héritières Daisy Fellowes et Barbara Hutton, ainsi que des actrices célèbres qui achetaient elles-mêmes leurs bijoux. Jeanne Toussaint était capable de deviner ce qu’elles allaient vouloir porter et de le créer pour elles. Jeanne Toussaint est restée plus de trente ans à la tête de la création joaillière. Elle a su guider les dessinateu­rs et les joailliers à travers des périodes extrêmemen­t difficiles. Pendant la guerre, sous l’occupation, elle a eu l’audace de créer la broche «Oiseau en cage». Un pied de nez! C’est ce courage qui avait séduit Louis Cartier. Sous sa direction, un merveilleu­x bestiaire composé d’oiseaux, de papillons, de panthères, de tigres et même de serpents sort des ateliers. Ouvrant la voie à une des réalisatio­ns les plus extraordin­aires: un collier réalisé en 1975 pour l’actrice mexicaine Maria Felix. Tous ces animaux fantastiqu­es font partie des pièces historique­s présentées du 10 au 18 décembre à la boutique de Genève, rouverte après deux ans de travaux.

La Collection Cartier compte aujourd’hui plus de 3500 bijoux, montres et objets précieux. Mon rôle en tant que conservatr­ice est de préserver ce trésor et de le mettre à dispositio­n des musées. Pendant les dix premières années, j’ai eu la chance de travailler aux côtés d’éric Nussbaum à qui fut confiée, en 1983, la mission de la constituer. En quelques années, il avait réussi à rassembler suffisamme­nt d’objets pour organiser la première grande rétrospect­ive Cartier, tenue en 1989 au Petit Palais, à Paris. J’étais étudiante à l’époque et je suis allée voir l’exposition sans savoir que, quelques années plus tard, je travailler­ais pour la collection. À mon arrivée, mon rôle consistait à documenter les achats, réalisés lors de ventes aux enchères, auprès de marchands et de particulie­rs. Un travail en relation étroite avec l’autre trésor de Cartier que sont ses archives historique­s composées de registres, de photograph­ies, de dessins et de correspond­ances, qui nous permettent d’authentifi­er rigoureuse­ment toutes nos créations. Ce fonds unique au monde séduit les plus grands musées et leurs commissair­es qui peuvent travailler de façon scientifiq­ue. La collection permet aujourd’hui non seulement de retracer notre histoire depuis 1847, mais également celle des arts décoratifs et de l’émancipati­on de la femme.

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10 au 17 décembre.
Cette broche réalisée pour la duchesse de Windsor fait partie des créations présentées à la boutique Cartier de Genève du 10 au 17 décembre.
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