La ma­lé­dic­tion du ca­ou­tchouc

De­puis les an­nées 2000, des di­zaines de pay­sans du Laos se sont vu vo­ler leurs ri­zières par la firme viet­na­mienne HAGL. La faute au boom de l’in­dus­trie du ca­ou­tchouc qui sert no­tam­ment à fa­bri­quer les pneus de voi­tures. La faute aus­si au Cré­dit Suisse…

Sept - - Exploitation - Ju­lie Zaugg (texte & images)

Kham Ta se sou­vient très bien du jour où elle a vu rouge. «Je me suis ré­veillée un ma­tin et mes champs avaient dis­pa­ru», ra­conte cette femme de 54 ans au vi­sage bu­ri­né par le so­leil, qui va pieds nus. Du­rant la nuit, l'en­tre­prise viet­na­mienne Hoàng Anh Gia Lai (HAGL) a dé­bar­qué sur ses deux hec­tares de ri­zière avec une ma­chine de chan­tier. «Ils ont tout apla­ti et dé­truit mes cultures, sans rien me de­man­der», confie-t-elle, le re­gard sombre, as­sise sur le porche d'une mai­son d'hatxane, un vil­lage tout au sud du Laos.

Fu­rieuse, elle s'est ren­due au quar­tier gé­né­ral de HAGL à quelques ki­lo­mètres de là, dans une grande de­meure blanche flam­bant neuve sise au mi­lieu d'un jar­din au ga­zon par­fai­te­ment ma­nu­cu­ré, et a exi­gé ré­pa­ra­tion. «On m'a dit que je ne tou­che­rais que 500'000 kips (59 francs) par hec­tare de champ per­du, alors j'ai re­fu­sé de m'en al­ler», s'em­porte-t-elle. Elle a fi­ni par ob­te­nir 3 mil­lions de kips (356 francs), bien en de­çà du prix cou­rant pour ce genre de terres arables qui se né­go­cie nor­ma­le­ment 8 mil­lions de kips l'hec­tare (près de 1'000 francs).

L'his­toire de Kham Ta n’est de loin pas un cas iso­lé dans ce pe­tit pays d'asie du Sud-est. De­puis les an­nées 2000, des di­zaines de pay­sans se sont vu dé­pos­sé­der de leurs champs. La faute au boom ré­cent de l’in­dus­trie du ca­ou­tchouc: le la­tex is­su des hé­véas plan­tés sur ces sols vo­lés sert à fa­bri­quer les pneus des voi­tures ven­dus dans le monde en­tier, y com­pris en Suisse.

Hor­mis les ca­mions qui dé­valent la route me­nant à la fron­tière viet­na­mienne à 80 ki­lo­mètres de là, à Hatxane, une bour­gade pous­sié­reuse de 368 âmes po­sée au mi­lieu d'un pay­sage de ri­zières bat­tues par le so­leil et en­tou­rée de mon­tagnes bleu­tées en ter­ri­toire Brao, une eth­nie du sud du Laos, tout est calme: une vieille femme fume une pipe, as­sise de­vant une mai­son en bam­bou sur pi­lo­tis; un homme marche le long de la route, af­fu­blé d'un cha­peau poin­tu en paille, sa fau­cille non­cha­lam­ment po­sée sur l'épaule.

Cette vie pai­sible a ce­pen­dant été mise sens des­sus des­sous en 2005. «Les re­pré­sen­tants de HAGL sont ve­nus nous voir et ils nous ont sim­ple­ment dit que, dé­sor­mais, nos champs leur ap­par­te­naient car ils les avaient loués au gou­ver­ne­ment pour les cin­quante pro­chaines an­nées afin de les trans­for­mer en plan­ta­tions de ca­ou­tchouc», se sou­vient Ka Vone, le chef du vil­lage. «Et nous n'avons rien pu faire», sou­pire l'homme voû­té de 50 ans, chaus­sé de san­dales en plas­tique et vê­tu d'une che­mise bleue à la­quelle il manque plu­sieurs bou­tons.

Le sort d'hatxane a été scel­lé à plus de 800 ki­lo­mètres de là, dans la ca­pi­tale lao­tienne, Vien­tiane. «Au mi­lieu des an­nées 2000, le gou­ver­ne­ment a adop­té une po­li­tique in­ti­tu­lée "Trans­for­mer la terre en ca­pi­tal", dont le but était de louer des par­celles à des in­ves­tis­seurs étran­gers, ex­plique Miles Ken­ney-la­zar, cher­cheur de l'uni­ver­si­té Clark dans le Mas­sa­chu­setts qui tra­vaille sur les ques­tions fon­cières au Laos. Pour ce faire, les au­to­ri­tés se sont ap­puyées sur un ar­ticle de la Consti­tu­tion sti­pu­lant que l'en­semble du ter­ri­toire lao­tien ap­par­tient à la Na­tion donc, à leurs yeux, à l’etat.»

Pour ce pays com­mu­niste au­to­ri­taire et ren­fer­mé sur lui-même, il s'agis­sait de gé­né­rer des de­vises en at­ti­rant des ca­pi­taux étran­gers et de di­ver­si­fier son éco­no­mie do­mi­née par l'in­dus­trie mi­nière et hy­dro-élec­trique. Mais aus­si de créer des em­plois et des in­fra­struc­tures dans les zones ru­rales dé­mu­nies du sud du pays. Les au­to­ri­tés lo­cales ont avi­de­ment sui­vi le mou­ve­ment, ra­vies d'avoir trou­vé une nou­velle source de pots-de-vin. Un rap­port de l'union in­ter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la na­ture es­time que les groupes étran­gers ayant amo­dié des terres au Laos ont consa­cré entre 1,5% et 2,5% de leurs in­ves­tis­se­ments à ces des­sous-de-table et joui, en contre­par­tie, de condi­tions très fa­vo­rables. «Les ter­rains leur ont été loués entre 5 et 7 dol­lars l'hec­tare, soit bien en des­sous des ta­rifs pra­ti­qués dans les pays voi­sins qui peuvent at­teindre 30 à 40 dol­lars», sou­ligne Miles Ken­ney-la­zar. Ils ont de plus bé­né­fi­cié d'une sé­rie de ra­bais fis­caux et été exemp­tés d'im­pôts jus­qu'à ce que leurs in­ves­tis­se­ments portent leurs fruits – il faut sept ans pour qu'un hé­véa, l'arbre à ca­ou­tchouc, se mette à pro­duire du la­tex.

Fin 2011, le gou­ver­ne­ment lao­tien avait oc­troyé 2'642 baux cou­vrant une su­per­fi­cie de 1,1 mil­lion d'hec­tares, soit près de 5% de son ter­ri­toire. La ma­jo­ri­té au pro­fit de ses états voi­sins, Chine, Viet­nam et Thaï­lande. A elles seules, les en­tre­prises viet­na­miennes ont pris pos­ses­sion de 307'169 hec­tares,

no­tam­ment dans le sud-est du pays où elles ont es­sen­tiel­le­ment plan­té des arbres à ca­ou­tchouc.

Dans la seule ré­gion d'hatxane, HAGL en a ob­te­nu entre 35'000 et 40'000, se­lon une en­quête de L'ONG Glo­bal Wit­ness. Et pour contour­ner la li­mite de 10'000 hec­tares par in­ves­tis­seur étran­ger ins­crite dans la loi lao­tienne, le groupe a en­re­gis­tré cer­tains de ses lots au nom de plu­sieurs de ses fi­liales comme Hoang Anh At­ta­peu Com­pa­ny ou HAGL Xe­kong. Les ha­bi­tants d'hatxane ont ain­si per­du 1'600 hec­tares au to­tal. «Nous avons dû cé­der presque tous nos champs: des ri­zières, mais aus­si des ver­gers et des cultures de thé», s’in­surge Ka Vone. Ain­si que des fo­rêts qui leur pro­cu­raient des cham­pi­gnons, du bam­bou co­mes­tible, des ma­té­riaux de construc­tion, du com­bus­tible et des re­mèdes na­tu­rels. Même un ci­me­tière a été ra­sé par les bull­do­zers de HAGL. Dans cette ré­gion, comme ailleurs au Laos, per­sonne ne pos­sède de titres fon­ciers car la trans­mis­sion se fait se­lon le droit cou­tu­mier, de fa­çon in­for­melle et de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion. Un sys­tème dont HAGL a su ti­rer pro­fit. «Les plus chan­ceux ont tou­ché 4,5 mil­lions de kips (533 francs) de dé­dom­ma­ge­ment par hec­tare de terre per­due», dé­taille le chef du vil­lage, soit à peine l'équi­valent des re­ve­nus gé­né­rés par une seule ré­colte de riz. En­core faut-il être payé. Plu­sieurs foyers sont tou­jours en at­tente de cette maigre ré­mu­né­ra­tion. Pour les faire pa­tien­ter, la so­cié­té viet­na­mienne a construit une école pri­maire et une mai­son com­mu­nale…

Lorsque les tra­vaux de ter­ras­se­ment ont com­men­cé en 2008, la si­tua­tion s'est ten­due: «Cer­tains d’entre nous ont pris

des haches et cou­pé les arbres à ca­ou­tchouc que HAGL ve­nait de plan­ter», se re­mé­more Ka Vone. En réponse, l'en­tre­prise a dé­pê­ché une ar­mée de gardes. «Ils avaient des armes à feu, sou­pire-t-il. Nous avons dû battre en re­traite.» Les cam­pa­gnards ont alors dé­pê­ché une dé­lé­ga­tion à l'as­sem­blée na­tio­nale pour plai­der leur cause. Mais les par­le­men­taires n'ont rien vou­lu en­tendre et, à leur re­tour, cer­tains re­pré­sen­tants d’hatxane ont été em­bar­qués dans des ca­mion­nettes, les yeux ban­dés, par des in­con­nus qui leur au­raient in­ti­mé l'ordre de lais­ser tom­ber leur com­bat.

Ré­sul­tat, les fer­miers vivent dans un pro­fond dé­nue­ment, un cin­quième d'entre eux sous le seuil de pau­vre­té. «Sans nos champs, nous ne sa­vons pas com­ment faire pour sur­vivre», lâche Ka Vone en ma­ni­pu­lant son vieux té­lé­phone por­table à cla­pet d'un geste ner­veux. Cer­tains, comme lui-même, ont com­men­cé à culti­ver des lo­pins moins fer­tiles, plus es­car­pés et très éloi­gnés sur les col­lines en­vi­ron­nantes. D'autres sont par­tis tra­vailler en Thaï­lande, comme mi­grants illé­gaux.

Ceux qui sont res­tés souffrent aus­si des dé­gâts en­vi­ron­ne­men­taux pro­vo­qués par l'en­tre­prise viet­na­mienne. Les pes­ti­cides et her­bi­cides uti­li­sés par HAGL pour culti­ver les hé­véas fi­nissent sou­vent dans la ri­vière, prin­ci­pale source d'eau po­table du ha­meau. Plu­sieurs vil­la­geois ont dé­ve­lop­pé des conjonc­ti­vites. Les quan­ti­tés im­por­tantes d'eau uti­li­sées pour ar­ro­ser les plan­ta­tions ont éga­le­ment fait bais­ser le ni­veau du cours d'eau.

En déses­poir de cause, une par­tie des ha­bi­tants s’est ré­si­gnée à tra­vailler pour HAGL. «L'en­tre­prise nous avait pro­mis

des em­plois, mais ce­la s'est trans­for­mé en tra­vail for­cé, s'em­porte Ka Vone, le re­gard sou­dain en feu. Il a fal­lu at­tendre six mois pour per­ce­voir les sa­laires et cer­tains ou­vriers n'ont pas été payés sous pré­texte qu'ils n'étaient pas as­sez pro­duc­tifs.» Même lors­qu'elle était ver­sée, la solde était si basse (entre 3 et 6 francs par jour) qu'elle ne leur per­met­tait pas de vivre. «Au­jourd'hui, plus per­sonne ne tra­vaille pour HAGL», glisse le chef du vil­lage.

La pré­sence de HAGL pèse sur toute la ré­gion comme une chape de plomb. Dans la ville d'at­ta­peu, à une ving­taine de ki­lo­mètres de Hatxane, l'hôpital et le Hoang Anh At­ta­peu Hotel, un éta­blis­se­ment quatre étoiles qui res­semble à une grande me­ringue blanche, sont la pro­prié­té du groupe viet­na­mien. «L'en­tre­prise a même ob­te­nu de l'etat qu'il construise un aé­ro­port pour ses jets aux frais du contri­buable lao­tien», glisse Ian Baird, un géo­graphe de l'uni­ver­si­té Ma­di­son dans le Wis­con­sin, qui étu­die la ré­gion de­puis des an­nées. Les trois liai­sons heb­do­ma­daires avec la ca­pi­tale sont le plus sou­vent vides.

A l'ori­gine, en 1990, HAGL était une pe­tite usine de meubles dans la pro­vince de Gia Lai, au centre du Viet­nam, di­ri­gée par un an­cien mi­li­taire, Doan Nguyen Duc. Ap­pa­rem­ment, cet

homme aux traits ronds bar­rés d'une fine mous­tache avait d'autres am­bi­tions, se­lon le cher­cheur amé­ri­cain Miles Ken­ney-la­zar: «Il s'est ser­vi de ses re­la­tions au sein de l'ar­mée pour in­ves­tir à tout-va dans l'ex­trac­tion de gra­nite, l'im­mo­bi­lier, le tou­risme, les bar­rages hy­dro-élec­triques, les acié­ries, l'ex­ploi­ta­tion fo­res­tière et les plan­ta­tions de ca­ou­tchouc.»

Très vite, Doan Nguyen Duc a fait for­tune, de­ve­nant l'un des pre­miers mil­liar­daires du Viet­nam et le pre­mier ci­toyen du pays à pos­sé­der un jet pri­vé. En 2006, il a in­tro­duit HAGL à la Bourse de Hô Chi Minh-ville, et créé, dans la fou­lée, sa propre équipe de foot­ball – concluant même un par­te­na­riat avec Ar­se­nal pour mon­ter une aca­dé­mie spor­tive au Viet­nam.

A la même pé­riode, il a com­men­cé à in­ves­tir par-de­là les fron­tières de son pays, s'em­pa­rant de terres agri­coles au Laos et au Cam­bodge et se lan­çant dans l'im­mo­bi­lier en Bir­ma­nie grâce aux sou­tiens fi­nan­ciers de la Deutsche Bank, de la So­cié­té fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale – un groupe de la Banque mon­diale spé­cia­li­sé dans l'aide au dé­ve­lop­pe­ment – et de Cré­dit Suisse, qui de­vien­dra même son prin­ci­pal ac­tion­naire dès 2013.

Lors­qu'on quitte At­ta­peu par l'est en em­prun­tant la route 11, l'as­phalte cède ra­pi­de­ment la place à un che­min de terre rouge par­se­mé de nids-de-poule géants, bor­dé de ri­zières vert fluo et de ca­hutes en bam­bou tres­sé dont les toits de tôle luisent sous le so­leil de mi­di. Sur la droite, une ran­gée de mai­sons à moi­tié construites en briques nues.

C'est dans l'un de ces abris de for­tune à ciel ou­vert que vit la fa­mille de Boun Pheng de­puis 2006. Hor­mis les ha­macs sus­pen­dus au-des­sus du sol en bé­ton cra­que­lé et une cui­si­nière de brique sur la­quelle cuit un mor­ceau de viande en­ve­lop­pé dans une feuille de ba­na­nier, la pièce est vide. «Nous avons été re­lo­gés ici car notre an­cien vil­lage, Na Seuk, se trou­vait sur les terres de HAGL, pré­cise Boun Pheng, 41 ans. Au dé­but, nous nous sommes bat­tus. Nous avons même dé­mo­li à coups de mar­teau les bar­rières construites par l'en­tre­prise. Mais nous n'avons pas réus­si à les em­pê­cher de prendre nos terres.» Les 82 fa­milles de Na Seuk ont été, comme celle de Boun Pheng, dé­pla­cées dans ce nou­veau ha­meau ap­pe­lé Kong. HAGL a certes construit des mai­sons, mais elles n'ont ja­mais été ache­vées. «Nous avons aus­si per­du nos ri­zières, té­moigne ce père de deux en­fants. Nous avons es­sayé de re­plan­ter du riz ici, mais les co­chons sau­vages viennent le man­ger et la source d'eau est très éloi­gnée.» Sa fa­mille sur­vit dé­sor­mais en ven­dant des élé­phants et des boud­dhas en bois ou en marbre sculp­tés.

Cent mètres à peine après la sor­tie du vil­lage de Kong, une bar­rière en bar­be­lés marque le dé­but de la plan­ta­tion de HAGL. Des cen­taines d'arbres à ca­ou­tchouc sont soi­gneu­se­ment ali­gnés. Un li­quide blanc vis­queux suinte de l’in­ci­sion pra­ti­quée dans leur écorce, s'ac­cu­mu­lant dans un bol en bois ac­cro­ché au tronc. Ré­col­té à la main, puis ag­glo­mé­ré sous forme de grosses boules gri­sâtres de ma­tière élas­tique, il sert prin­ci­pa­le­ment à fa­bri­quer des pneus et, dans une moindre me­sure, des gants en la­tex, des pré­ser­va­tifs ou des cour­roies de trans­mis­sion.

Au Laos, les pre­mières plan­ta­tions d'hé­véas, une va­rié­té ori­gi­naire de la fo­rêt ama­zo­nienne, datent du mi­lieu des an­nées 90. «Au nord, ce sont les Chi­nois qui ont pro­fi­té d'un pro­gramme de sub­sti­tu­tion de la culture de l'opium par celle du ca­ou­tchouc pour conclure des contrats avec des

co­opé­ra­tives de pay­sans, in­dique Miles Ken­ney-la­zar. Les groupes viet­na­miens ont quant à eux in­ves­ti le sud du pays.» Au­jourd'hui, le pe­tit pays compte quelque 300'000 hec­tares de plan­ta­tions d'hé­véas. «Le Laos est de­ve­nu une des­ti­na­tion de pre­mier choix pour les pro­duc­teurs de ca­ou­tchouc chi­nois et viet­na­miens à l'étroit dans leur propre pays», in­siste le cher­cheur amé­ri­cain.

L'ex­plo­sion de la culture du ca­ou­tchouc au Laos est al­lée de pair avec la for­ma­tion d'une bulle spé­cu­la­tive sur les mar­chés fi­nan­ciers. Le coût du la­tex na­tu­rel étant for­te­ment cor­ré­lé à ce­lui de sa va­riante syn­thé­tique ob­te­nue à par­tir de dé­ri­vés du pé­trole, son prix a donc sui­vi l'évo­lu­tion à la hausse de l'or noir entre 2001 et 2011, pour at­teindre 3'600 dol­lars la tonne à son plus haut. Et ce­la sans comp­ter le boom de l'in­dus­trie au­to­mo­bile en Inde et en Chine. «Le la­tex cul­ti­vé au Laos est presque en­tiè­re­ment ven­du à la Chine», note Ian Baird, le géo­graphe de l'uni­ver­si­té Ma­di­son dans le Wis­con­sin. Les trois plus grands fa­bri­cants de pneus au monde, Mi­che­lin, Brid­ges­tone et Goodyear, y pos­sèdent cha­cun au moins une usine.

Mais la ma­chine s'est en­rayée en 2012, avec la chute des prix du pé­trole et le ra­len­tis­se­ment de l'éco­no­mie chi­noise. Ré­sul­tat: entre 2011 et 2015, le ca­ou­tchouc a per­du 80% de sa va­leur. Pour HAGL, ce ren­ver­se­ment de si­tua­tion a eu l'ef­fet d'un trem­ble­ment de terre. Lour­de­ment en­det­tée, la so­cié­té, lâ­chée de sur­croît par Cré­dit Suisse dé­but 2016, a été contrainte de re­pen­ser en­tiè­re­ment sa stra­té­gie dans le sud du Laos.

Des flo­ris­santes plan­ta­tions de HAGL à quelques ki­lo­mètres du ha­meau de Kong ne res­tent dé­sor­mais qu'une clai­rière de souches dé­ca­pi­tées. Les rares arbres en­core de­bout sont à l'aban­don, les bols à la­tex échoués à leurs pied. Seuls 4'000 hec­tares d'hé­véas sont en­core ex­ploi­tés par le groupe viet­na­mien qui a com­men­cé à leur pré­fé­rer la canne à sucre, l'huile de palme et le four­rage. Trente mille têtes de bé­tail ont d'ailleurs été im­por­tées de­puis l'aus­tra­lie pour pro­duire de la viande de boeuf. Le pa­tron D'HAGL, Doan Nguyen Duc, en­vi­sa­ge­rait même de re­vendre 20'000 des 40'000 hec­tares qu'il ex­ploite en­core dans la ré­gion «à des par­te­naires chi­nois».

A At­ta­peu, les sou­cis fi­nan­ciers D'HAGL sont sur toutes les lèvres. As­sis à une longue table en bois po­sée à même

L'ex­plo­sion de la culture du ca­ou­tchouc au Laos est al­lée de pair avec la for­ma­tion d'une bulle spé­cu­la­tive sur les mar­chés fi­nan­ciers.

le trot­toir, un groupe d'hommes dé­battent en si­ro­tant leur ca­fé ad­di­tion­né de lait con­den­sé et en mâ­chant des fèves de lo­tus. «S'ils n'ont plus d'ar­gent, ils n'ont qu'à s'en al­ler, bon dé­bar­ras!» s'ex­clame l'un d'eux. «Ils nous ont cau­sé tel­le­ment d'en­nuis, mais s'ils partent, ce se­ra pire», s'in­quiète un autre.

Un peu à l'écart, Boun­thanh Chan­tha­ka­ly les ob­serve sans rien dire, un sou­rire de vieux chat sage aux lèvres. An­cien res­pon­sable de la Di­vi­sion du tou­risme et de la com­mu­ni­ca­tion du dis­trict de Phou­vong, ce pe­tit homme rond en ha­bits mi­li­taires en connaît un rayon sur cette af­faire. «Pour HAGL, il n'y avait pas que le ca­ou­tchouc, as­sure-t-il. Ses di­ri­geants vou­laient aus­si mettre la main sur le bois.»

Le Laos re­cèle en ef­fet quelques-unes des der­nières par­celles de fo­rêt pri­mi­tive d'asie du Sud-est. On y trouve des bois pré­cieux comme le bois rose de Siam, une es­pèce pro­té­gée, du bang­ki­raï (ba­lau jaune), du ke­ruing et du teck. «Tous ces arbres se trou­vaient sur les terres louées par HAGL, pour­suit Boun­thanh Chan­tha­ka­ly. Ses em­ployés les ont dé­bi­tés et en­voyés au Viet­nam pour être trans­for­més en meubles.» Des tables, des chaises de jar­din ex­por­tées aux Etats-unis, en Eu­rope, en Aus­tra­lie et dans le reste de l'asie.

Un tra­fic à peine dis­si­mu­lé. Le long de cer­taines plan­ta­tions s'élèvent en­core des piles de ron­dins mar­qués de pein­ture bleue, prêts à être char­gés sur des ca­mions. Le Laos in­ter­dit pour­tant les ex­por­ta­tions de bois non tra­vaillé de­puis 1999. Mais l'en­tre­prise viet­na­mienne a pro­fi­té d'une dis­po­si­tion lé­gale au­to­ri­sant le gou­ver­ne­ment à dis­tri­buer des quo­tas d'ex­por­ta­tion aux en­tre­prises qui se sont mon­trées par­ti­cu­liè­re­ment gé­né­reuses en­vers le pays.

En échange d'un prêt sans in­té­rêt de 15 mil­lions de dol­lars (15,2 mil­lions de francs) et d'un «ca­deau» de 4 mil­lions de dol­lars (4 mil­lions de francs) à l’etat lao­tien – qui s'en est ser­vi pour construire le vil­lage des ath­lètes à l'oc­ca­sion des Jeux d'asie du Sud-est de 2009 –, HAGL a ain­si pu ex­ploi­ter les fo­rêts sur ses conces­sions.

Le groupe ne s'est ce­pen­dant pas conten­té de ces 300'000 m³ de bois. «Il s'est aus­si ser­vi dans la ré­serve na­tu­relle de Dong Am­phan si­tuée juste à cô­té de sa conces­sion, au­jourd'hui qua­si­ment dé­ser­tique», dé­nonce Boun­thanh Chan­tha­ka­ly. Des images sa­tel­lites prises en 2009 et 2013 montrent ef­fec­ti­ve­ment une vaste ré­duc­tion de la cou­ver­ture fo­res­tière, non seu­le­ment sur les terres al­louées à l'en­tre­prise viet­na­mienne mais aus­si dans les zones ad­ja­centes.

Pour ex­por­ter ces billes pillées en toute illé­ga­li­té dans une zone pro­té­gée, HAGL a co­pieu­se­ment grais­sé la patte des doua­niers du poste-fron­tière voi­sin. «Cer­tains fonc­tion­naires de­man­daient à s'y faire mu­ter juste pour s'en­ri­chir, se sou­vient l'an­cien res­pon­sable pro­vin­cial. Au bout de trois mois, ils re­ve­naient les poches pleines.»

Pour l’etat lao­tien, c'en était trop. «En 2010, le gou­ver­ne­ment a réa­li­sé qu'il avait com­plè­te­ment per­du le contrôle de ce qui se pas­sait sur le ter­rain», ra­conte Mi­chael Ep­precht, res­pon­sable lo­cal du Cen­ter for De­ve­lop­ment and En­vi­ron­ment (CDE), un or­ga­nisme af­fi­lié à l'uni­ver­si­té de Berne. A la de­mande des au­to­ri­tés du pays et avec le sou­tien hel­vé­tique de la Di­rec­tion du dé­ve­lop­pe­ment et de la co­opé­ra­tion (DDC), le CDE a lan­cé une vaste opé­ra­tion de mo­ni­to­ring entre 2010 et 2012 des terres louées aux ex­ploi­tants et in­ves­tis­seurs étran­gers (contrats, images aé­riennes, géo­lo­ca­li­sa­tion, in­for­ma­tions fon­cières, en­tre­tiens avec les au­to­ri­tés lo­cales, etc.)

Le constat est plu­tôt amer: «La par­celle concé­dée à un in­ves­tis­seur étran­ger ne cor­res­pon­dait gé­né­ra­le­ment pas à celle ef­fec­ti­ve­ment ex­ploi­tée, note Vong Nanh­tha­vong, l'un des cher­cheurs du CDE. Dans cer­tains cas, la sur­face culti­vée était deux à trois fois plus grande.» L'étude montre aus­si que 29% des terres louées étaient alors re­cou­vertes de fo­rêts saines bien que la loi ne per­mette de trans­for­mer en plan­ta­tions que les zones boi­sées dé­gra­dées.

En ca­tas­trophe, le gou­ver­ne­ment a dé­cré­té en 2012 un mo­ra­toire sur tout nou­vel oc­troi de conces­sion dans le do­maine mi­nier et forestier, et an­nu­lé les baux de cer­taines en­tre­prises n'ayant pas res­pec­té les clauses de leur contrat. Pour les ha­bi­tant d'hatxane, c'est trop peu et trop tard. «Je n'ai pas de quoi nour­rir mes deux en­fants de 6 et 11 ans et per­sonne ne s'en sou­cie», sou­pire Sai, 41 ans, qui at­tend tou­jours d'être in­dem­ni­sé par HAGL pour les cinq hec­tares de ri­zière que la so­cié­té lui a ra­vis…

A At­ta­peu, HAGL a fi­nan­cé la construc­tion d'un gi­gan­tesque hô­tel de luxe.

Le quar­tier gé­né­ral D'HAGL se trouve au mi­lieu d'un jar­din au ga­zon ma­nu­cu­ré.

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