Le lac Tan­ga­nyi­ka au bord de l’as­phyxie

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A con­tem­pler les pê­cheurs pré­pa­rer leurs sor­ties noc­turnes des rives ro­cailleuses du lac Tan­ga­nyi­ka, il est ten­tant de pen­ser que cette im­mense éten­due d’eau de 32'900 km² est calme et in­al­té­rable. Si­tué sur la por­tion oc­ci­den­tale de la grande val­lée du Rift en Afrique, le Tan­ga­nyi­ka tra­verse quatre pays: la Tan­za­nie, la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go, le Bu­run­di et la Zam­bie. Il s’agit d’un des plus vieux lacs au monde, dont l’ori­gine re­monte pro­ba­ble­ment à 10 mil­lions d’an­nées. Ce temps géo­lo­gique a per­mis à des cen­taines d’es­pèces de poissons et d’in­ver­té­brés rares d’évo­luer à l’abri; ces or­ga­nismes sont uniques et chaque jour des mil­lions de per­sonnes bé­né­fi­cient de cette ex­tra­or­di­naire di­ver­si­té.

Mais s’il re­pré­sente un ré­ser­voir de bio­di­ver­si­té, de nour­ri­ture et d’ac­ti­vi­té éco­no­mique in­com­pa­rable, le lac fait face à des chan­ge­ments ra­pides et pour­rait bien voir sa si­tua­tion se dé­gra­der dans le fu­tur. Le Tan­ga­nyi­ka a été clas­sé comme «le fleuve le plus me­na­cé de 2017»; il est af­fec­té né­ga­ti­ve­ment par les ac­ti­vi­tés hu­maines qui se ma­té­ria­lisent avec le chan­ge­ment cli­ma­tique, la dé- fo­res­ta­tion, la sur­pêche et la re­cherche d’hy­dro­car­bures.

Moins de fo­rêt, plus de sable

A la fin des an­nées 1980, les scien­ti­fiques qui étu­diaient le lac ont com­men­cé à iden­ti­fier un cer­tain nombre de chan­ge­ments in­quié­tants pro­vo­qués par di­verses ac­ti­vi­tés hu­maines. Mais à cette époque, l’at­ten­tion mon­diale se por­tait sur d’autres lacs afri­cains; et tout par­ti­cu­liè­re­ment le lac Vic­to­ria où les consé­quences dé­sas­treuses de l’in­tro­duc­tion de la perche du Nil com­men­çaient à se faire sen­tir. Les pro­blèmes de lac Tan­ga­nyi­ka étaient quelque peu dif­fé­rents.

Heu­reu­se­ment, au­cune es­pèce exo­tique n’a été jus­qu’à pré­sent in­tro­duite dans le lac. Mais des élé­ments in­diquent, en re­vanche, qu’une dé­gra­da­tion de l’ha­bi­tat sous-ma­rin se pro­duit à proxi­mi­té des col­lines bor­dant ses eaux. Celles-ci su­bissent une dé­fo­res­ta­tion ra­pide – les terres ga­gnées re­viennent à l’agri­cul­ture ou à l’ex­pan­sion ur­baine – qui ac­com­pagne la forte crois­sance dé­mo­gra­phique des com­mu­nau­tés vi­vant aux alen­tours. La dé­fo­res­ta­tion a vu l’aug­men­ta­tion de la quan­ti­té de sable meuble et de boue; ces der­niers se retrouvent em­por­tés dans le lac et étouffent ses fonds.

Dan­ge­reuse sé­di­men­ta­tion

La bio­di­ver­si­té du lac peut être com­pa­rée à ces cernes qui se forment dans une bai­gnoire. Elle épouse les zones peu pro­fondes, en en­tou­rant d’autres qui plongent abrup­te­ment; le Tan­ga­nyi­ka peut en ef­fet at­teindre par en­droit les 1'470 mètres de pro­fon­deur. Les cen­taines d’es­pèces qui oc­cupent les eaux peu pro­fondes et en­so­leillées laissent ain­si la place à des éten­dues d’eau pro­fonde, pauvres en oxy­gène et par consé­quent en vie ani­male.

Cette mince bande d’ex­tra­or­di­naire bio­di­ver­si­té se trouve donc la plus ex­po­sée; les sé­di­ments éro­dés qui re­joignent le lac

per­turbent cet en­semble.

Les scien­ti­fiques ont com­men­cé à iden­ti­fier les zones où cet im­pact se fai­sait res­sen­tir. Et ils plongent éga­le­ment dans le pas­sé en ef­fec­tuant des ca­rottes sé­di­men­taires dans les fos­siles des nom­breuses es­pèces en­dé­miques du lac pour dé­ter­mi­ner quand cet im­pact a été éprou­vé pour la pre­mière fois.

Ils ont ain­si dé­cou­vert que cer­taines zones au­tre­fois très peu­plées avaient per­du une grande part de leur bio­di­ver­si­té, il y a plus de 150 ans. D’autres zones, tout par­ti­cu­liè­re­ment celles si­tuées dans le sud du lac, ont vu des ef­fets sem­blables se pro­duire au cours des der­nières dé­cen­nies.

Sar­dines par mil­lions

Mais cette sé­di­men­ta­tion ex­ces­sive n’est mal­heu­reu­se­ment pas le seul pro­blème. La pression de la pêche et le chan­ge­ment cli­ma­tique af­fectent éga­le­ment le Tan­ga­nyi­ka. La pêche des pe­tites sar­dines du lac par des pê­che­ries de grande taille a dé­mar­ré dans les an­nées 1950, se dé­ve­lop­pant ra­pi­de­ment en une in­dus­trie de pre­mier plan. Ces der­nières ont ex­por­té jus­qu’à 200' 000 tonnes de poissons par an, contri­buant ain­si pour une large part à l’ap­port en pro­téines des ha­bi­tants dans les zones avoi­si­nantes.

Ces der­nières an­nées, les prises ont dé­cli­né dra­ma­ti­que­ment. La faute en par­tie à la mul­ti­pli­ca­tion des pê­che­ries et à l’af­flux de ré­fu­giés, fuyant de­puis les an­nées 1990 les conflits du Rwan­da, de la RDC et du Bu­run­di. Mais il est de plus en plus clair qu’un autre phé­no­mène est en jeu.

De­puis le dé­but des an­nées 2000, les scien­ti­fiques ob­servent que les eaux de sur­face du lac se ré­chauffent ra­pi­de­ment. Ce­ci est prin­ci­pa­le­ment im­pu­table au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique en cours, dû à l’aug­men­ta­tion des émis­sions de gaz à ef­fet de serre dans l’at­mo­sphère. Cette hausse des tem­pé­ra­tures a de sé­rieuses consé­quences sur le fra­gile éco­sys­tème du Tan­ga­nyi­ka.

Des eaux plus chaudes

L’eau plus chaude, re­la­ti­ve­ment lé­gère, a du mal à se mé­lan­ger aux masses plus pro­fondes du lac. Ce qui em­pêche en re­tour à de vastes en­sembles de sub­stances nu­tri­tives de re­mon­ter vers la sur­face sous l’ac­tion des vagues. On constate ain­si une di­mi­nu­tion du planc­ton dé­ri­vant, élé­ment dont la plu­part des es­pèces du Tan­ga­nyi­ka se nour­rissent. Les scien­ti­fiques ont été en me­sure de mon­trer que le dé­clin des stocks de poissons da­tait d’avant 1950 et le dé­mar­rage des pê­che­ries. Ce qui si­gni­fie que le ré­chauf­fe­ment des eaux du lac est très pro­ba­ble­ment la cause du long dé­clin des pê­che­ries. Et mal­heu­reu­se­ment cette ten­dance ne risque pas de mar­quer le pas à me­sure que la ré­gion connaît des hausses de tem­pé­ra­tures.

Une con­sé­quence liée à la ré­duc­tion du bras­sage des eaux dans le lac concerne l’af­fai­blis­se­ment conti­nu des échanges entre les eaux oxy­gé­nées et désoxy­gé­nées dans le fond du lac. Ce qui si­gni­fie que la por­tion oxy­gé­née se ré­duit et avec elle les zones d’ha­bi­tat ga­ran­tis­sant la bio­di­ver­si­té du Tan­ga­nyi­ka. Et comme si cette liste ne suf­fi­sait pas, un nou­veau pro­blème a émer­gé : la re­cherche de ré­serves de gaz et de pé­trole dans le lac.

Les sé­di­ments du Rift pré­sents dans le Tan­ga­nyi­ka sont bien connus des géo­logues comme au­tant de ré­ser­voirs d’hy­dro­car­bures, for­més au fil des mil­lions d’an­nées par les tonnes de planc­ton mort ve­nu se dé­po­ser au fond du lac. Si, pour l’ins­tant, les po­ten­tielles consé­quences de ces ac­ti­vi­tés n’ont pas été établies, il faut gar­der en tête les dra­ma­tiques re­jets pé­tro­liers qui se sont pro­duits dans le del­ta du fleuve Ni­ger. Ils mettent en lu­mière l’im­pé­rieuse né­ces­si­té de pro­cé­der à des études sur l’im­pact en­vi­ron­ne­men­tal pos­sible d’une telle pro­duc­tion.

Car ce sont au­jourd’hui toutes les ri­chesses du lac, ré­sul­tat de 10 mil­lions d’an­nées d’évo­lu­tion, qui sont en jeu.

Andrew Cohen, Uni­ver­si­ty Dis­tin­gui­shed Pro­fes­sor Joint Pro­fes­sor, Geos­ciences and Eco­lo­gy and Evo­lu­tio­na­ry Bio­lo­gy, Uni­ver­si­ty of Ari­zo­na. La ver­sion ori­gi­nale de cet ar­ticle a été pu­bliée sur The Conver­sa­tion.

Er­ra­tum:

Dans le nu­mé­ro #18 de Sept, le mook suisse, une er­reur s'est glis­sée dans l'ar­ticle Dieu se cache dans les dé­tails. Le texte a été ré­di­gé par El­sa Do­rey et Kler­vi Le Co­zic et les images ont été réa­li­sées par El­sa Do­rey.

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