Les der­niers jours de Sa­va­ma­la

Un pro­jet im­mo­bi­lier ti­ta­nesque vise à trans­for­mer le quar­tier po­pu­laire de Sa­va­ma­la au centre de Bel­grade en «Du­bai des Bal­kans». Alors que ses der­niers ré­si­dents attendent l'ex­pul­sion, le fau­bourg reste un lieu pri­vi­lé­gié de la culture al­ter­na­tive, des

Sept - - Urbanisme - Je­le­na Prtoric (texte & images)

«Tu as dé­jà vu un si­lure glane? Les grands sont de vrais monstres! Cer­tains font plus de 70 ki­los. Ils se cachent sous le pont, là où le lit de la ri­vière a été creu­sé par les bombes al­le­mandes pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale. Ta­pis dans la vase de ces trous, leurs longs bar­billons aux aguets, ils guettent leur proie sur la­quelle ils se lancent gueule ou­verte. Leur vic­time dis­pa­raît en quelques se­condes entre leurs dents tran­chantes.» Le pê­cheur se re­tourne vers l’eau, tire sur sa canne. Ce n’est pas un si­lure qui mord à l’ha­me­çon, son fi­let s’est em­mê­lé dans des her­biers longs et denses qui abondent dans cette par­tie du fleuve.

Pê­cher l’après-mi­di est une ha­bi­tude de longue date pour Sa­vo Mačak. Cet an­cien of­fi­cier de l’ar­mée serbe se rend qua­si­ment tous les jours sur les berges de la Save qui coupe Bel­grade en deux. Son lieu pré­fé­ré pour ta­qui­ner le pois­son se trouve juste au-des­sous du pont de Bran­kov, un co­losse mé­tal­lique vert qui en­jambe le cours d’eau au coeur de la ca­pi­tale. Du haut de ses 68 ans, Sa­vo est en pleine forme. Les che­veux poivre et sel, les épaules lé­gè­re­ment cour­bées sous une che­mise dé­bou­ton­née, il a le teint hâ­lé de ce­lui qui passe ses jour­nées au so­leil. La ligne fi­nit par se rompre; l'ha­me­çon est per­du, coin­cé dans les herbes ver­dâtres. Pas de quoi contra­rier Sa­vo. De sa boîte rem­plie d'ap­pâts, il sort un pe­tit pois­son en ca­ou­tchouc qui scin­tille au so­leil et l’at­tache au fil, dou­ce­ment.

«La pêche, c’est sur­tout un moyen d’échap­per à ma femme. Si je reste à la mai­son, elle m'oblige à par­ti­ci­per aux cor­vées», plai­sante-t-il. Passe-temps au­jourd’hui, cette ac­ti­vi­té fut sur­tout une source obli­gée de nour­ri­ture pen­dant la guerre de You­go­sla­vie, quand la Ser­bie était sous em­bar­go in­ter­na­tio­nal et que le di­nar ne va­lait presque rien. Quelques poissons at­tra­pés dans les eaux de la Save, quelques pommes de terre de son po­ta­ger, et en voi­là un re­pas.

Au­jourd’hui, les poissons se font plus rares, confie Sa­vo. Les si­lures sont trop grands pour ses ha­me­çons et la pois­caille trop pe­tite l’intéresse peu. Ici, sous le pont, les eaux sont tour­billon­nantes. «Avant, plus au sud, des ba­teaux mouillaient. L’eau cou­lait moins vite au­tour d’eux et les poissons s’y at­tar­daient.» Il pointe du doigt une pro­me­nade et quelques grues qui brisent la ligne d’ho­ri­zon: «Il y avait da­van­tage de pê­cheurs aus­si. Mais si tu cherches un guide, quel­qu’un qui connaît les berges de la Save comme sa poche, quel­qu’un qui connaît les gens d’ici et leurs anec­dotes, c’est à Dane qu’il faut par­ler.»

Il n’est pas le pre­mier qui me parle de Dane. Da­ni­lo An­tić était qua­si­ment un sym­bole du quar­tier. Les lo­caux le connais­saient tous. Les tou­ristes le pre­naient en pho­to. De­puis quelques mois, on ne le voit plus. Dane a dis­pa­ru. Cer­tains af­firment l’avoir vu «plus au sud», vers le mar­ché aux puces. D’autres jurent qu’il n’ar­pente plus que la rive oc­ci­den­tale de la ri­vière. D'autres en­core l'au­raient aper­çu dans un fes­ti­val de rue, jouant les ven­deurs à la sau­vette. On pré­tend aus­si qu’il se se­rait trou­vé un tra­vail «stable», dans un bar. Ce qui est sûr, c’est que Da­ni­lo a ces­sé d’ap­pro­vi­sion­ner les pê­cheurs du di­manche. Des vers de terre pour les ap­pâts à tout mo­ment; du ca­fé, le ma­tin; de la bière, bien fraîche, le soir… Le ven­deur am­bu­lant sa­vait exac­te­ment ce dont cha­cun avait be­soin.

«Je n’au­rais rien contre une pe­tite bière bien fraîche», sou­pire Dra­gol­jub Po­pe­trov entre deux gor­gées bues au gou­lot d’une bou­teille en plas­tique. L’odeur qui s’en échappe tra­hit le conte­nu. C'est du ra­ki­ja, de l’eau-de-vie, un tord-boyaux des Bal­kans. On se dé­brouille avec ce que l’on a sous la main. «C’est fait mai­son», sou­rit le frin­gant sep­tua­gé­naire en me ten­dant la bou­teille.

Bien qu’à la re­traite, Dra­gol­jub vient de moins en moins sou­vent pê­cher dans le centre-ville. Au­jourd'hui, il a em­me­né son pe­tit-fils Mi­ha­j­lo. Il faut que le pe­tit ap­prenne la tech­nique du grand-père! La pêche, c’est aus­si l’oc­ca­sion de re­voir les amis. Deux de ses an­ciens col­lègues ont pu s’éclip­ser quelques heures du tra­vail pour se dé­tendre au bord de l’eau, canne à la main. «Il ne faut pas nous prendre en pho­to, on ne veut pas se faire li­cen­cier», s’ex­clament-ils en se dé­ro­bant à l’ob­jec­tif de la ca­mé­ra. En cette fin de ma­ti­née d'été, ils sont trois sous le pont rouge de Ga­ze­la qui re­lie le centre-ville à la mu­ni­ci­pa­li­té de No­vi Beo­grad. «Dane ha­bi­tait juste là, à cô­té», me confie l'un d'entre eux en me mon­trant du doigt un im­mense tas de dé­combres, à quelques mètres seu­le­ment du pont. La mai­son de Dane, comme bien d’autres de la zone de Sa­va­ma­la, a dis­pa­ru sous les rou­leaux des bull­do­zers pour lais­ser place au gi­gan­tesque pro­jet de ré­amé­na­ge­ment Bel­grade Wa­ter­front, «Bel­grade sur l’eau». Sa­va­ma­la, dit le quar­tier de la Save, a été construit au

En haut: Sa­vo Mačak, an­cien of­fi­cier de l’ar­mée serbe, se rend qua­si­ment tous les jours sur les berges de la Save pour pê­cher. En bas: Ter­rain vague au coeur de Bara Ve­ne­ci­ja, un quar­tier de Sa­va­ma­la ra­sé au sol. A l'ho­ri­zon, on aper­çoit des grues du chan­tier du pro­jet «Bel­grade sur l'eau».

XIXE siècle. A cette époque, le prince serbe Mi­los Obre­no­vić a en­ga­gé des ar­chi­tectes serbes et ita­liens pour as­sé­cher le ma­ré­cage at­te­nant à la ri­vière et le trans­for­mer en un quar­tier mon­dain et com­mer­cial, loin des quar­tiers turcs. Cet es­pace in­sa­lubre, sur­nom­mé à l'époque «le ma­rais tzi­gane», était prin­ci­pa­le­ment ha­bi­té par la com­mu­nau­té rom.

Le quar­tier, dé­si­ré par le prince et créé se­lon le mo­dèle eu­ro­péen, s'éten­dait le long de la ri­vière, sous les mu­railles de la for­te­resse Ka­le­meg­dan qui sur­plombe la confluence de la Save et du Da­nube. Ses an­ciens ha­bi­tants dé­mé­na­gèrent plus loin, dans la pé­ri­phé­rie, et le quar­tier de­vint le centre de la vie mon­daine bel­gra­doise du­rant la pre­mière moi­tié du XXE siècle. De nom­breux bâ­ti­ments im­por­tants y furent éri­gés: la Bourse de Bel­grade, la gare fer­ro­viaire, le plus an­cien hô­tel de la ville, l'hô­tel Bris­tol. Sous l'ère com­mu­niste, le lieu per­dit de son pres­tige et fut trans­for­mé en zone in­dus­trielle où tran­si­taient no­tam­ment les poids lourds. Puis, dans des an­nées 90, il tom­ba car­ré­ment à l’aban­don: les dé­pôts se vi­dèrent, plu­sieurs bâ­ti­ments s’écrou­lèrent et la rouille en­va­hit les vieux na­vires de com­merce.

Pour mieux re­naître de ses cendres, plus d'une di­zaine d'an­nées plus tard. En 2009, une as­so­cia­tion ar­tis­tique et cultu­relle, Kul­tur­ni Front, fait un pa­ri fou: elle ouvre le pre­mier centre cultu­rel in­dé­pen­dant, KC Grad, dans un an­cien dé­pôt de 1884 com­plè­te­ment dé­la­bré, en­tou­ré de ruines et dans une rue dont les chauf­feurs de taxi ne connais­saient pas même le nom. Le mo­ment est pro­pice à une telle ex­pé­rience pion­nière. La ca­pi­tale serbe est en passe de s’af­fir­mer comme une des­ti­na­tion tou­ris­tique à la mode. Sa­va­ma­la se mé­ta­mor­phose et de­vient le lieu in­con­tour­nable de la vie cultu­relle et noc­turne, fré­quen­té par la jeu­nesse bran­chée. Ses clubs et ca­fés sont pri­sés des jeunes ar­tistes, gra­phistes, ar­chi­tectes. Au point que les guides tou­ris­tiques re­bap­tisent ce quar­tier «la Ber­lin de Bel­grade».

Au­jourd’hui, Sa­va­ma­la est vic­time de son suc­cès. Elle est vouée à la des­truc­tion pour faire place à un wa­ter­front pour pri­vi­lé­giés. Du pont de Bran­kov, sec­teur de pré­di­lec-

tion de Sa­vo, au pont de Ga­ze­la, re­fuge de Dra­gol­jub et de ses amis, la zone n'est dé­jà plus qu'un im­mense ter­rain vague jon­ché de dé­blais, par­se­mé de ro­siers et d'herbes basses. Plus loin, les pel­le­teuses et les grues sont prêtes à pour­suivre leur ara­se­ment.

Sou­te­nu par l’etat, le pro­jet «Bel­grade sur l'eau» est très cri­ti­qué par la so­cié­té ci­vile et une grande par­tie de la po­pu­la­tion. Sur le pa­pier, les chiffres donnent le tour­nis. Sur une cen­taine d’hec­tares, les pieds dans l’eau, vont s’éle­ver des im­meubles ré­si­den­tiels haut stan­ding dont une tour en verre de 150 mètres de haut, des bu­reaux, un hô­tel de luxe et un centre com­mer­cial – le plus grand de tous les Bal­kans – do­té de 40'000 places de par­king en sous-sol. Avec à la clé, la pro­messe de 20'000 nou­veaux em­plois. Coût es­ti­mé de ce mon­tage ur­ba­nis­tique pha­rao­nique: 2,84 mil­liards d'eu­ros (3,1 mil­liards de francs), prin­ci­pa­le­ment as­su­mé par un seul in­ves­tis­seur, Eagle Hills, pro­mo­teur im­mo­bi­lier émi­ra­ti spé­cia­li­sé dans les grandes pla­ni­fi­ca­tions de dé­ve­lop­pe­ment ur­bain.

A re­gar­der la ma­quette qui trône au rez-de-chaus­sée de ce bâ­ti­ment ré­no­vé dans le plus pur style ba­roque par Eagle Hills, à deux pas du pont de Bran­kov, le pro­jet n'a pas grand-chose à en­vier à Du­bai. Les lignes sont épu­rées, le verre et l’acier om­ni­pré­sents, une fo­rêt d’im­meubles élan­cés se niche entre deux gratte-ciel. Pour ajou­ter à l’am­biance, les pro­mo­teurs ont par­se­mé les eaux tur­quoise de la Save de quelques hors-bords et pla­cé des fi­gu­rines d'hommes, de femmes et d'en­fants si­ro­tant des bois­sons aux nom­breuses ter­rasses de bars ima­gi­naires ou dé­am­bu­lant sur l’élé­gante pro­me­nade qui longe la ri­vière.

Deux char­mantes hô­tesses, sou­rire aux lèvres, ré­pondent vo­lon­tiers aux ques­tions. «En ce mo­ment, nous construi­sons deux com­plexes ré­si­den­tiels de 296 condo­mi­niums cha­cun», me pré­cise l'une d'elles. Che­veux ti­rés en ar­rière dans un chi­gnon ser­ré, ma­quillage dis­cret mais élé­gant, ha­billée so­bre­ment – un che­mi­sier blanc sous un tailleur noir –, elle parle avec ai­sance. Ses des­crip­tions sus­citent l’en­vie: «Tous

les ap­par­te­ments se­ront lu­mi­neux et spacieux. Les ré­si­dents au­ront ac­cès à deux pis­cines si­tuées sur les toits, à une grande salle de fit­ness et de nom­breux com­merces au rez-de-chaus­sée. Les tra­vaux du fu­tur hô­tel haut de gamme et du centre com­mer­cial vont bien­tôt com­men­cer; quant aux fon­da­tions de la Tour Bel­grade, elles ont dé­jà été po­sées.» Et cô­té prix? Les Bel­gra­dois pour­ront-ils s’of­frir de tels lo­ge­ments? «Les prix ne sont fran­che­ment pas exor­bi­tants et sont équi­va­lents à ceux d'autres quar­tiers de la ca­pi­tale, entre 2'500 et 3'000 eu­ros le mètre car­ré (2'700 et 3'200 francs). La preuve, il ne reste plus que quelques biens dis­po­nibles dans l'un des deux im­meubles.»

Mais qui sont ces heu­reux pro­prié­taires quand on sait que Bel­grade compte des mil­liers d'ap­par­te­ments vides, que le taux de chô­mage est proche des 20% et que le sa­laire moyen at­teint à peine 361 eu­ros par mois (392 francs), se­lon les sta­tis­tiques of­fi­cielles serbes de 2015? La jo­lie blonde n'en sait rien ou ne peut rien dire. En quit­tant le bâ­ti­ment, je réa­lise que le lo­go Eagle Hills est om­ni­pré­sent, sur toutes les fa­çades et ban­nières qui ornent les ou­vrages en construc­tion.

Sur le ki­lo­mètre de pro­me­nade qui longe la Save, où tous les ha­bi­tants aiment à ve­nir les après-mi­dis en­so­leillés pour se faire voir, les com­men­taires sur le Bel­grade Wa­ter­front vont bon train. Il faut dire qu’à peine une clô­ture de chan­tier re­cou­verte d'une bâche sé­pare les pro­me­neurs du gi­gan­tesque chan­tier, les for­çant à éle­ver la voix pour se faire en­tendre dans le brou­ha­ha des per­ceuses et pel­le­teuses.

Les par­ti­sans du pro­jet sa­luent l’avè­ne­ment du pro­grès, l'em­bel­lis­se­ment du pay­sage, le dé­ve­lop­pe­ment ur­bain et la créa­tion d’em­plois. Les op­po­sants cri­tiquent «son ca­rac­tère mé­ga­lo­mane» et «l’opa­ci­té des né­go­cia­tions» me­nées à huis clos. Dra­gol­jub Ba­kić, ar­chi­tecte à la re­traite, fait par­tie des dé­trac­teurs. Membre ac­tif de l’as­so­cia­tion Aka­de­mi­ja arhi­tek­ture (Aca­dé­mie de l'ar­chi­tec­ture) qui re­groupe 36 ar­chi­tectes du pays en­tier, il ne dé­co­lère pas: «Ce pro­jet est in­te­nable!» La liste de do­léances éta­blie par l'as­so­cia­tion est im­pres­sion­nante: manque de trans­pa­rence, mo­di­fi­ca­tion en un temps re­cord du plan lo­cal d'ur­ba­ni­sa­tion par les au­to­ri­tés mu­ni­ci­pales, ré­duc­tion du nombre d'ob­jets cultu­rels dans le cadre du nou­veau plan,

mu­tisme des mé­dias grand pu­blic sur les consé­quences de cette trans­for­ma­tion, etc. «On nous pro­met des em­plois, on parle d'in­té­rêt tou­ris­tique… mais notre ville n’a pas be­soin de bâ­ti­ments gi­gan­tesques, d’im­meubles luxueux pour quelques nan­tis, rage Dra­gol­jub. Nous avons be­soin d’es­paces verts, que le tra­fic soit mieux ré­gu­lé au centre-ville et sur­tout de ca­na­li­sa­tions.»

Bel­grade est en ef­fet la der­nière ca­pi­tale d’eu­rope à re­je­ter en­core ses eaux usées di­rec­te­ment dans ses ri­vières sans au­cune épu­ra­tion. Mal­gré un plan de dé­ve­lop­pe­ment des ré­seaux d’ad­duc­tion et de ca­na­li­sa­tion, les tra­vaux dé­bu­tés il y a quelques an­nées ont été stop­pés, «faute de moyens fi­nan­ciers», ex­cuse-t-on du cô­té de la mu­ni­ci­pa­li­té. C'est ce même genre d’is­sue que re­doute Dra­gol­jub pour le pro­jet «Bel­grade sur l’eau»: «Le contrat est foi­reux! Eagle Hills n’a pas l’obli­ga­tion de pour­suivre la construc­tion tant qu’il n'a pas ven­du tous les ap­par­te­ments de ses pre­miers édi­fices. Or, le gou­ver­ne­ment, lui, est contraint de dé­jà pré­pa­rer le ter­rain pour la deuxième phase des tra­vaux. Ce qui exige de dé­pla­cer les gares rou­tière et fer­ro­viaire sur l’autre rive de la Save. Des sommes consi­dé­rables vont être in­ves­ties dans ce but avant que les au­to­ri­tés ne cèdent le ter­rain, ain­si que conve­nu contrac­tuel­le­ment, à l'in­ves­tis­seur émi­ra­ti pour une jouis­sance de 30 ans.»

Les ar­chi­tectes ne sont pas les seuls à cri­ti­quer ou­ver­te­ment cette pla­ni­fi­ca­tion à risque. En cette jour­née de fin juin 2016, le so­leil frappe cruel­le­ment les rues de la ca­pi­tale serbe. Alors que les tou­ristes cherchent à se ra­fraî­chir aux fon­taines, à l’ombre des arbres ou aux ter­rasses des ca­fés, une foule s’est ras­sem­blée pour pro­tes­ter contre le Bel­grade Wa­ter­front. A 18 heures et des pous­sières, le coup d’en­voi de la ma­ni­fes­ta­tion est don­né. Les or­ga­ni­sa­teurs, l’as­so­cia­tion «Ne Da(vi)mo Beo­grad» (un jeu de mots sur «Ne cé­dons pas Bel­grade» et «N’étouf­fons pas Bel­grade»), re­groupe ar­chi­tectes, étu­diants en sciences politiques, ur­ba­nistes, ac­ti­vistes et ci­toyens lamb­da. Ce­la fait deux ans, de­puis la si­gna­ture du contrat avec Eagle Hills, qu'ils pro­testent ré­gu­liè­re­ment dans les rues de la ca­pi­tale.

Mais ce n’est que de­puis mai 2016 que leurs rangs se sont consi­dé­ra­ble­ment étof­fés. Au­pa­ra­vant, ni le coût du pro­jet ni les né­go­cia­tions opaques n’avaient été suf­fi­sants pour mo­bi­li­ser

en nombre la po­pu­la­tion. En fait, il a fal­lu cette nuit de fin avril 2016 pour que les ré­si­dents de Bel­grade ré­agissent. A la tom­bée du jour, ar­més de battes et es­cor­tant des pel­le­teuses, une tren­taine d'in­di­vi­dus en­ca­gou­lés se sont ren­dus rue Her­ce­go­vač­ka, au coeur du quar­tier de Sa­va­ma­la. Un res­tau­rant, un bar, plu­sieurs ate­liers et une bonne par­tie de la rue ont été ra­sés manu mi­li­ta­ri. Les té­moins ont été me­na­cés, ter­ro­ri­sés, li­go­tés et en­fer­més dans une cave pen­dant plu­sieurs heures. La po­lice, elle, est res­tée étran­ge­ment muette face aux ap­pels au se­cours. Cho­qués par cette agres­sion et par l’ab­sence de ré­ac­tion du gou­ver­ne­ment, les Bel­gra­dois se sont mo­bi­li­sés en nombre.

« Le mou­ve­ment se veut fé­dé­ra­teur, pré­cise Mar­ko Ak­sen­ti­je­vić, étu­diant en sciences politiques et l'un des fon­da­teurs de "Ne Da(vi)mo Beo­grad". Cha­cun peut se joindre à nous pour ma­ni­fes­ter. D’ailleurs, nous avons re­çu des mes­sages de sou­tien de tout l'échi­quier po­li­tique, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Ce­pen­dant, nous ne vou­lons pas que notre lutte soit ré­cu­pé­rée par un quel­conque par­ti.» Leur ac­tion vise «les fan­tômes de Sa­va­ma­la», sur­nom don­né aux cas­seurs de la rue Her­ce­go­vač­ka, qui n'ont ja­mais été ar­rê­tés ni même iden­ti­fiés. Les ma­ni­fes­tants les soup­çonnent d'avoir été man­da­tés par «les au­to­ri­tés» pour dé­truire cer­tains bâ­ti­ments afin d'ac­cé­lé­rer les tra­vaux du Bel­grade Wa­ter­front. Une po­li­tique bien connue du fait ac­com­pli. Outre l'ar­rêt du pro­jet, le col­lec­tif ré­clame éga­le­ment les dé­mis­sions du maire de Bel­grade, du chef de la po­lice et du mi­nistre de l’in­té­rieur.

Ce jour-là, les ma­ni­fes­tants scandent des mes­sages politiques: «A bas le gou­ver­ne­ment», «Vo­leurs», «Les fan­tômes

sont au Par­le­ment». Mais sur­tout le slo­gan «of­fi­ciel» du cor­tège: «A qui est la ville? A nous!» Ta­lon­nant la voi­ture de tête qui hurle des chan­sons à suc­cès des White Stripes et de Pro­di­gy ou cette vieille ren­gaine es­pa­gnole Ay Car­me­la, la ma­rée hu­maine se di­rige vers No­vi Beo­grad, siège du mi­nis­tère de l’in­té­rieur. Sous le poids des mé­con­tents, le ta­blier du pont Bran­kov va­cille. De­vant le bâ­ti­ment of­fi­ciel, la foule s'ag­glu­tine au­tour d’un grand ca­nard jaune en ca­ou­tchouc, sym­bole du mou­ve­ment. «Les der­nières marches ont réuni 15'000 per­sonnes en­vi­ron alors que nous n'étions que quelques cen­taines il y a deux ans, se fé­li­cite Mar­ko. C’est dé­jà le qua­trième ras­sem­ble­ment en deux mois. Notre voix com­mence à se faire en­tendre…»

Les ré­sul­tats, en re­vanche, se font at­tendre. Même si le gou­ver­ne­ment du Pre­mier mi­nistre serbe Alek­san­dar Vučić se veut proeu­ro­péen, mo­der­niste et ré­for­ma­teur, le pays vit en réa­li­té sous un joug au­to­ri­taire. L’op­po­si­tion est dis­cré­di­tée, les mé­dias in­dé­pen­dants mu­se­lés et, à la moindre cri­tique, les au­to­ri­tés res­sortent la théo­rie du «com­plot étran­ger vi­sant à dé­sta­bi­li­ser la Ser­bie». Quant aux or­ga­ni­sa­teurs de «Ne Da(vi)mo Beo­grad», ils sont qua­li­fiés d'«es­pions étran­gers» par les ta­bloïds proches du pou­voir. « In­for­mer (l'une de ces pu­bli­ca­tions à la gloire d'alek­san­dar Vučić et de sa po­li­tique, ndlr) a pu­blié les noms des or­ga­ni­sa­teurs quelques jours avant la ma­ni­fes­ta­tion du 11 juin. Ils nous ont trai­tés de "vas­saux des puis­sances oc­ci­den­tales" sur le point de faire un coup d’etat. C’est le même dis­cours que ce­lui ser­vi par les au­to­ri­tés dans les an­nées 90 au temps du conflit de l’ex-you­go­sla­vie, pré­cise Mar­ko, ni in­quiet, ni dé­cou­ra­gé. Nous conti­nue­rons à ma­ni­fes­ter.»

Du cô­té des gé­rants des éta­blis­se­ments cultu­rels et des clubs de Sa­va­ma­la, les lo­co­mo­tives du dé­ve­lop­pe­ment du quar­tier ces der­nières an­nées, l’am­biance est moins re­belle. Pour­tant, la rue Her­ce­go­vač­ka qui a su­bi le cas­sage noc­turne n'est qu'à quelques mi­nutes à pied. Et les pel­le­teuses de la mai­rie ne sont pas pas­sées loin non plus, un centre d’aide

aux ré­fu­giés et quelques ha­bi­ta­tions en ont fait les frais. «Nous sommes conscients que le plan ur­ba­nis­tique ac­tuel n’est pas gra­vé dans le marbre, ex­plique De­jan Ubo­vić, di­rec­teur de KC Grad. Il n'est pas ex­clu que la deuxième phase de construc­tion nous porte pré­ju­dice. Nous es­pé­rons ce­pen­dant que les res­pon­sables fe­ront preuve d’in­tel­li­gence dans ce dos­sier.» Il faut pré­ci­ser que le pro­jet pré­voit de pré­ser­ver deux rues de Sa­va­ma­la comme sym­boles de l’épi­centre de la vie cultu­relle et noc­turne du quar­tier. «En à peine sept ans et sans grands moyens fi­nan­ciers, nous avons réus­si à le trans­for­mer, à en faire un lieu de fête pri­sé grâce à notre seule pro­gram­ma­tion cultu­relle al­ter­na­tive et à fi­dé­li­ser une clien­tèle jeune et ur­baine, pour­suit De­jan Ubo­vić. J’es­père que Bel­grade Wa­ter­front ne chan­ge­ra pas ce­la.»

A dix mi­nutes du centre cultu­rel KC Grad, der­rière la gare fer­ro­viaire et à quelques di­zaines de mètres seu­le­ment du chan­tier, ré­siste au mi­lieu des gra­vats et de la pous­sière une mai­son­nette. La grille d’en­trée est fer­mée. Il n’y a pas de son­nette. Seuls une boîte aux lettres jaune ca­na­ri avec une plaque sur la­quelle est gra­vé le nom «Ti­mo­ti­je­vic» et un jar­din fleu­ri in­diquent une pré­sence hu­maine. Après quelques «bon­jours» hur­lés à tue-tête, un homme au teint ba­sa­né, vê­tu d'un T-shirt sans manches et d'un short noir dé­la­vé se plante de­vant moi. Il me­sure en­vi­ron 1 m 75, mais ses épaules voû­tées, tom­bant en avant, le font pa­raître plus pe­tit. Ses bras mus­clés té­moignent d'une vie consa­crée à la mé­ca­nique au­to­mo­bile; des rides pro­fondes sillonnent son vi­sage, tra­his­sant une exis­tence rem­plie de rires et d'amer­tume. In­tri­gué par ma pré­sence, une main de­vant ses yeux pour se pro­té­ger du so­leil qui monte, il me lance: «Vous êtes jour­na­liste ou vous ve­nez me voir de la part de la mai­rie?» Avec sa femme, Ivan, 74 ans, est «le der­nier ré­sident» de Bara Ve­ne­ci­ja, cette par­tie de Sa­va­ma­la ra­sée jus­qu’au sol. Tous ses voi­sins, près de 250 fa­milles, ont été ex­pul­sés, for­cés de dé­mé­na­ger dans des ap­par­te­ments mis à leur dis­po­si­tion par la mai­rie, loin du centre-ville.

«Les re­pré­sen­tants de la di­rec­tion de la construc­tion de Bel­grade m'ont aus­si pro­po­sé un ap­par­te­ment. Un très bel ap­par­te­ment, plus mo­derne que la mai­son dans la­quelle nous lo­geons en ce mo­ment», ra­conte ce­lui qui passe ses jour­nées à culti­ver son jar­din. Dès qu'il en­tame son ré­cit, Ivan s'anime. Ses bras s'agitent, il passe ses mains à tra­vers ses che­veux, touche sa barbe de trois jours blan­chis­sante. De temps en temps, il se tor­tille sur sa chaise. Par­fois il se met à bé­gayer. «Ils m’ont dit: “signe ici”, pour­suit-il en ton­nant. J’ai lu et j’ai com­pris que c'était un contrat de lo­ca­tion. J’avais certes le droit d’y ha­bi­ter jus­qu’à la fin de mes jours, mais qu'ad­vien­drait-il en­suite de mes en­fants? Ici, je suis pro­prié­taire.» De­puis, Ivan a en­ga­gé un avo­cat, por­té plainte contre l’etat. Son dos­sier de­vait être pré­sen­té en septembre 2016 de­vant la Cour d'ap­pel. En septembre 2017, il at­ten­dait tou­jours la convo­ca­tion…

Les yeux d'ivan étin­cellent quand il me montre le tas de jour­naux ran­gés sur la chaise à cô­té de lui. Un large sou­rire sur son vi­sage, il a l'air d'un ac­teur sur scène jouant un rôle qu'il connaît par coeur. Re­dres­sant son dos cour­bé, la poi­trine

«Les re­pré­sen­tants de la di­rec­tion de la construc­tion de Bel­grade m'ont aus­si pro­po­sé un ap­par­te­ment. Un très bel ap­par­te­ment, plus mo­derne que la mai­son dans la­quelle nous lo­geons en ce mo­ment.»

A l'in­té­rieur de Špans­ka Kuća (la Mai­son de l’es­pagne), le long de la ri­vière Sa­va. Construite au XIXE siècle, elle n'a au­jourd'hui plus de toit ni fe­nêtres. Par­fois, on y or­ga­nise des ex­po­si­tions et des pro­jec­tions de films.

Chan­tier du pro­jet im­mo­bi­lier «Bel­grade sur l'eau», au coeur de Sa­va­ma­la, le long de la Save de­puis l'an­cien pont de la Save.

Un cy­cliste passe de­vant la pa­lis­sade en tôle dé­li­mi­tant le chan­tier du pro­jet im­mo­bi­lier «Bel­grade sur l'eau».

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