La face ca­chée du pa­ra­dis des muxhes

Au Mexique, la ville de Ju­chitán est ré­pu­tée pour ses muxhes, un troi­sième genre consti­tué d'hommes se com­por­tant en par­tie comme des femmes. Consi­dé­ré comme un havre de to­lé­rance dans un pays où 1'310 crimes ho­mo­phobes ont été com­mis en 10 ans, ce «pa­rad

Sept - - Plus D'#est … Sur Sept.in­fo - Gael Ce­rez & Ra­phaël Laurent (texte & images)

Des hauts pla­teaux où s'étend Mexi­co à l'isthme de Te­huan­te­pec, dans le sud du pays, il faut douze heures de bus et une nuit d'un som­meil en­tre­cou­pé par les ca­hots de la route et les ron­fle­ments des voi­sins. Po­sée de­puis le dé­but du XVIE siècle à quelques ki­lo­mètres d'une la­gune sur la côte Pa­ci­fique, Ju­chitán de Za­ra­go­za compte près de 100'000 ha­bi­tants. Les Ju­chi­te­cos, ou plus sim­ple­ment te­cos, sont en­core nom­breux à par­ler le za­po­tèque, une langue pré­his­pa­nique comp­tant en­vi­ron 500'000 lo­cu­teurs en 2016 dans la ré­gion.

A Ju­chitán, les rues ba­layées par les vents chauds du golfe du Mexique tra­ver­sant l'isthme, conduisent non pas à l'église, comme dans le reste du pays, mais au mar­ché cou­vert. Der­rière les étals où s’en­tassent têtes de vaches, lé­gumes et pro­duits ar­ti­sa­naux, les hommes sont rares. Ici, ce sont les femmes aux lourdes tresses noires qui do­minent le com­merce. La vie so­ciale aus­si est une af­faire de femmes. An­ni­ver­saires, pas­sage à l’âge adulte pour les jeunes filles de 15 ans, cé­ré­mo­nies re­li­gieuses, chaque oc­ca­sion per­met de réunir la com­mu­nau­té au­tour d'une messe, d'un bal, d'un plat tra­di­tion­nel et de nom­breuses caisses de bières.

La der­nière se­maine de no­vembre, l'une de ces fêtes – la Ve­la de las au­tén­ti­cas in­tré­pi­das y bus­ca­do­ras de pe­li­gro (la «Fête des au­then­tiques in­tré­pides et cher­cheuses de dan­ger») – ho­nore les muxhes. Dé­for­ma­tion za­po­tèque du mot cas­tillan mu­jer (femme), ce terme dé­signe com­mu­né­ment des hommes vi­vant comme des femmes.

«Cer­tains peuples pré­his­pa­niques ac­cep­taient des formes de di­ver­si­té sexuelle, ex­plique Ri­car­do Hernán­dez For­ca­da, di­rec­teur de pro­gramme à la Com­mis­sion na­tio­nale des droits de l'homme au Mexique. Se­lon la my­tho­lo­gie, les muxhes conjuguent les deux es­prits, mas­cu­lin et fé­mi­nin. Ils ont une fonc­tion de

mé­dia­tion, d'édu­ca­tion, de soin. Ces rôles leur sont as­si­gnés et ne sont pas ceux des hommes ou des femmes. En ce­la, ils peuvent être consi­dé­rés comme les re­pré­sen­tants d'un troi­sième genre.»

Se­lon une étude non pu­bliée de Da­vid Rymph ( Cross-sex Be­ha­vior in an Isth­mus Za­po­tec Vil­lage, no­vembre 1974) pré­sen­tée en 2011 à la 73e ren­contre de l’as­so­cia­tion des an­thro­po­logues amé­ri­cains à Mexi­co, ces muxhes re­pré­sen­taient près de 6% de la po­pu­la­tion de la ré­gion en 1974. Au­cune ac­tua­li­sa­tion ré­cente ne per­met de sa­voir si cette pro­por­tion a évo­lué de­puis lors.

Place Cha­ris, à Ju­chitán, des hommes en guaya­be­ra, la che­mise blanche tra­di­tion­nelle, et des femmes en robes mul­ti­co­lores se hâtent vers les grilles de l'église Saint Vin­cente Fer­rer. Ce sa­me­di mi­di dans la nef, les sta­tues co­lo­rées du Ch­rist et de la Vierge Ma­rie scrutent d’in­ha­bi­tuels fi­dèles as­sis aux pre­miers rangs. Ru­bans co­lo­rés en­tre­mê­lés aux tresses, pa­rures do­rées agré­men­tant les cous et les oreilles, une ri­bam­belle de muxhes en robes à fleurs tra­di­tion­nelles at­tendent d’un air sé­rieux le dé­but de la cé­ré­mo­nie. L’ob­ser­va­teur non aguer­ri peine à les dis­tin­guer des quelques femmes glis­sées dans l’as­sis­tance. Mais, quand le can­tique dé­ploie ses notes dans l’édi­fice re­li­gieux, ce sont bien des cordes vo­cales mas­cu­lines qui ré­sonnent par-de­là les lèvres peintes.

«C'est une messe très im­por­tante pour nous, car le reste de l'an­née l'eglise re­fuse d'en cé­lé­brer pour les muxhes », souffle An­ge­lo Mar­ti­nez Li­nares. Mou­lé dans un jean ser­ré et une che­mise vio­lette bro­dée, le jeune homme de 24 ans s’est ins­tal­lé un peu en re­trait à quelques pas du porche. Des boucles noires la­quées collent à son front. Un épais fond de teint cra­quèle au bout de son nez. Des cils char­gés de mas­ca­ra pa­pillonnent dé­li­ca­te­ment entre chaque pa­role. An­ge­lo

ex­prime sa fé­mi­ni­té à sa fa­çon: «Tous les muxhes ne s'ha­billent pas comme des femmes au quo­ti­dien. Cer­tains le font pour les jours de fête, d'autres non. Moi, je ne trouve pas les robes très pra­tiques.»

Les ves­ti­das, comme on ap­pelle les muxhes ha­billés en femme, se­raient plus nom­breux de­puis la créa­tion de la Ve­la de las au­tén­ti­cas in­tré­pi­das y bus­ca­do­ras de pe­li­gro en 1976. La dif­fu­sion dans les mé­dias d'un idéal de beau­té fé­mi­nine, jeune et sé­dui­sante, pour­rait éga­le­ment ex­pli­quer cette évo­lu­tion plus ou moins to­lé­rée à Ju­chitán. «Cer­taines ha­bi­tantes dé­noncent le fait que des muxhes osent s'ex­po­ser pu­bli­que­ment dans les vê­te­ments tra­di­tion­nels des femmes za­po­tèques», sou­ligne ain­si la cher­cheuse de l’uni­ver­si­té du Qué­bec à

Mon­tréal Ma­rie-eve Gau­vin, dans sa thèse de 2011, Ac­cep­ta­tion ou to­lé­rance du troi­sième genre à Ju­chitán? Ve­nu main dans la main avec son pe­tit ami, An­ge­lo fait fi­gure d'ex­cep­tion. En ce jour de fête, les muxhes sont le plus sou­vent ac­com­pa­gnés par leurs soeurs ou par leur mère. Ces der­nières oc­cupent une place cen­trale dans leur exis­tence. Ce sont elles qui dé­tectent la fé­mi­ni­té de cer­tains de leurs pe­tits gar­çons, les en­cou­ragent dans cette voie et les dé­fendent face à des pères ou des frères hos­tiles à ces re­je­tons pas as­sez mâles à leurs yeux. Si les mères sou­tiennent leurs muxhes, c'est parce que dans cette so­cié­té za­po­tèque en­core ma­triar­cale à bien des égards l'homme est per­çu comme in­fi­dèle, al­coo­lique et bon à rien.

A l'in­verse, le muxhe est ré­pu­té tra­vailleur et fi­dèle à sa fa­mille. Fort comme un fils, pré­ve­nant comme une fille, il n’est pas cen­sé quit­ter le nid fa­mi­lial, à la dif­fé­rence de ses frères et soeurs. «Ici, ce n'est pas comme en Eu­rope où les vieux sont par­fois aban­don­nés par leurs en­fants, juge Vic­tor Chi­ri­nos, un ha­bi­tant de Ju­chitán. Nous les édu­quons pour qu'ils s'oc­cupent de nous à la fin de nos vies.» A 63 ans, ce­lui-ci compte plu­sieurs amis d'en­fance par­mi les muxhes. «Un muxhe ne se ma­rie pas, pour­suit-il. Il reste avec ses pa­rents et tra­vaille pour eux. On peut voir ça comme une pro­tec­tion. C'est pour ça qu'ils sont ac­cep­tés et ra­re­ment re­pous­sés.»

Mal­gré des évo­lu­tions, ce mo­dèle de « fils/ fille cé­li­ba­taire » reste do­mi­nant d'après l’an­thro­po­logue mexi­caine Ama­ran­ta Gó­mez Re­ga­la­do, car «cette re­la­tion de bé­né­fice com­mun per­met au muxhe de vivre dans sa fa­mille du mo­ment qu'il l'aide fi­nan­ciè­re­ment». Ren­con­trée à la sor­tie de l'église de Ju­chitán, cette cher­cheuse et mi­li­tante des droits des mi­no­ri­tés eth­niques et sexuelles vit plei­ne­ment son iden­ti­té de femme muxhe. Elle est la pre­mière de sa com­mu­nau­té à avoir dé­cro­ché, en 2016, un titre uni­ver­si­taire aus­si éle­vé. Bien que ses hautes qua­li­fi­ca­tions en fai­saient l’in­ter­lo­cu­trice in­dis­pen­sable à ce re­por­tage, celle-ci a re­fu­sé de ré­pondre à nos ques­tions de «Fran­çais blancs». Nous ci­te­rons donc ses tra­vaux à dé­faut de ses pa­roles.

Ti­mide mais plus abor­dable, le jeune An­ge­lo ne dé­roge pas aux règles de sa com­mu­nau­té. Peu dé­si­reux d’ap­pa­raître en pu­blic avec des jour­na­listes, c’est dans la pe­tite mai­son de ses pa­rents qu’il nous re­çoit sans fard un lun­di ma­tin. «Si on me voyait ré­pondre à vos ques­tions,

des muxhes plus âgés pour­raient croire que vous faites un film sur moi et me de­man­der des comptes», avoue-t-il as­sis au creux de son ha­mac. Comme nous l’avons ex­pé­ri­men­té, cer­tains muxhes de­mandent en ef­fet un apoyo (un sou­tien fi­nan­cier) de plu­sieurs cen­taines de francs en échange de leur té­moi­gnage. An­ge­lo s’y re­fuse mal­gré son faible ni­veau de vie.

La chambre où il couche sert aus­si d’ate­lier de con­fec­tion de vê­te­ments. Des tes­sons de bou­teilles hé­rissent les murs sans en­duit de la cour pour pré­ve­nir toute in­tru­sion. Af­fai­ré à la cou­ture d’un pan­ta­lon à notre ar­ri­vée, le père d’an­ge­lo sa­lue ra­pi­de­ment, le re­gard fuyant, aban­donne son ou­vrage et dé­tale dans la rue. Sa femme Ofe­lia vient de lui souf­fler dans les bronches pour avoir trop bu la veille. Une main po­sée sur l’épaule de son fils, elle ne cache pas sa pré­fé­rence pour ce der­nier. «Je suis très fière de lui, sou­rit-elle. Son frère est un fai­néant qui boit de l'al­cool et n'est ja­mais à la mai­son. An­ge­lo m'aide à faire le mé­nage et les courses. Il n'aime pas cui­si­ner, mais j'es­saie de lui ap­prendre car un jour il de­vra s'en oc­cu­per.»

Outre les tâches do­mes­tiques, le jeune te­co dé­die son temps à des ac­ti­vi­tés ty­piques des muxhes: la coif­fure, la fa­bri­ca­tion d'élé­ments dé­co­ra­tifs pour les fêtes, la bro­de­rie… Deux di­plômes d’in­for­ma­tique ac­cro­chés près de la porte d’en­trée prouvent pour­tant qu’an­ge­lo n’a pas fait l’im­passe sur ses études, payées en par­tie par des pe­tits tra­vaux pour sou­la­ger les dé­penses fa­mi­liales. «J’ai pas­sé un pacte avec ma mère: elle m’ac­cepte comme je suis et je l'ai­de­rai jus­qu'au jour de sa mort ou de la mienne», af­firme-t-il avec fier­té.

Est-ce un choix li­bre­ment consen­ti ou contraint par les ha­bi­tudes so­ciales? Ap­pris au­près de muxhes plus âgés qui le guident, An­ge­lo as­sume ce rôle sans l'ombre d'un re­gret: «Nous de­vons tou­jours pen­ser à nos fa­milles avant nous-mêmes. Si un muxhe ne le fait pas, sa fa­mille le re­pous­se­ra et le lais­se­ra seul.» Une han­tise dans cette so­cié­té com­mu­nau­taire.

Le soir de la messe, le grand bal des «Au­then­tiques in­tré­pides et cher­cheuses de dan­ger» est le point culmi­nant de la fête des muxhes. Créé en 1975 par une bande d’amis, l’évé­ne­ment ras­semble au­jourd’hui plu­sieurs mil­liers de per­sonnes dans l’im­mense cour du dis­tri­bu­teur lo­cal des fa­meuses bières Mo­de­lo. De l'en­trée aux ton­nelles, sous les­quelles se serrent d’étroites chaises en plas­tique, une no­ria de fes­ti­va­liers,

caisse de bières à l'épaule, tra­verse la piste de danse. Hommes et muxhes contri­buent ain­si à ali­men­ter le stock d’al­cool de la soi­rée. Seules les femmes sont exemp­tées de ce droit d’en­trée. Sur l’éten­due gou­dron­née, des grands-mères za­po­tèques en robe tra­di­tion­nelle cô­toient des tra­ves­tis en string sous les re­gards cu­rieux des tou­ristes du Mexique et d'ailleurs. «Ce lieu est sur­réa­liste, hal­lu­cine Ho­ra­cio Cadz­co, ar­tiste ho­mo­sexuel ve­nu de Mexi­co. Cet en­droit où les trans­genres et les trans­sexuels peuvent être ac­cep­tés n'est pas for­cé­ment un exemple à suivre, mais c'est une ré­fé­rence pour une culture gay, ou­verte et libre de choi­sir sa sexua­li­té.»

Au rythme d’une sal­sa bon mar­ché, plu­sieurs muxhes in­ves­tissent un coin de la piste. Un masque sans ex­pres­sion fige leur vi­sage grave. Leur danse est lente, so­li­taire. Au­cun homme ne vient pour le mo­ment

leur faire la cour. Un dé­tail qui ne laisse pas de sur­prendre Re­na­ta Be­cer­ril, de­si­gneuse mexi­caine en vi­site à Ju­chitán. «D’ha­bi­tude, je me fais ac­cos­ter sans ar­rêt par des dan­seurs. Ici, pas du tout», constate-t-elle in­cré­dule. «Moi je les trouve tristes, com­mente Luis Jor­na, un autre ho­mo­sexuel de la ca­pi­tale. Ils ont de belles robes, mais ils sont dans l’ap­pa­rence et pa­raissent vides à l’in­té­rieur. Je pense qu’ils vivent avec deux fois plus de pres­sion que nous.»

Pour re­joindre la scène où se­ra sa­crée la reine de la soi­rée, une ving­taine d’hommes-femmes tra­verse la foule en se dé­han­chant. Dé­lu­rés et fas­ci­nants, ils at­tirent tous les re­gards. A leur pas­sage, les mains se tendent pour im­mor­ta­li­ser une pose d’un dé­clic de té­lé­phone por­table. Mas­si­ve­ment par­ta­gée sur les ré­seaux so­ciaux, la soi­rée se­ra com­men­tée pen­dant de longues jour­nées. Sur­tout lors­qu’un muxhe a l'idée in­con­grue de pas­ti­cher la cé­lèbre pho­to de la ven­deuse d’iguanes, prise par Gra­cie­la Itur­bide en 1979, en ex­hi­bant trois pauvres bes­tioles vi­vantes scot­chées sur sa coiffe. Mi-hor­ri­fiés, mi-amu­sés, les Mexi­cains mo­que­ront lon­gue­ment la cruau­té et le mau­vais goût de ce der­nier.

Ca­ri­ca­ture de con­cours de beau­té, le sacre de la reine des muxhes ré­com­pense en fait ce­lui qui a le plus mis la main au por­te­feuille pour fi­nan­cer la soi­rée. Pas suf­fi­sam­ment mal­gré tout pour faire taire les mau­vaises langues: dans les taxis ou au mar­ché, on juge cette édi­tion 2016 bien fade com­pa­rée au gran­diose an­ni­ver­saire des 40 ans de l'an­née pré­cé­dente.

Après le sacre, les convives se concentrent sur la fête. On y mange, on y boit, on y danse et on y fait des ren­contres d'au­tant plus vite concré­ti­sées que des pré­ser­va­tifs et du lu­bri­fiant sont dis­tri­bués aux par­ti­ci­pants. Pé­tris de tra­di­tions ca­tho­liques, les jeunes du coin en pro­fitent pour ve­nir faire leur édu­ca­tion sexuelle. Les jeunes filles étant of­fi­ciel­le­ment in­ac­ces­sibles avant le ma­riage, il est com­mun pour les ado­les­cents d’avoir une pre­mière re­la­tion avec un muxhe. «Ils ne viennent que pour bai­ser», confirme Ro­dri­go, un muxhe un brin émé­ché et aga­cé en mi­lieu de soi­rée. Les nom­breux ho­mo­sexuels mexi­cains et in­ter­na­tio­naux qui as­sistent à l'évé­ne­ment n'in­té­ressent pas les muxhes. «Contrai­re­ment à un ho­mo­sexuel qui aime d'autres ho­mo­sexuels, un muxhe est at­ti­ré par des hommes hé­té­ro­sexuels par­fois dé­jà ma­riés», as­sure An­ge­lo en contra­dic­tion avec sa propre si­tua­tion sen­ti­men­tale.

Dans l'es­pace sexuel de Ju­chitán, les muxhes oc­cupent un rôle de mé­dia­teur, d'édu­ca­teur ou d'amant. «Elles parlent de sexua­li­té avec les femmes et ont des re­la­tions avec les hommes et les ado­les­cents. Elles ini­tient les plus jeunes qui ex­plorent la sexua­li­té et ré­pondent aux fan­tasmes des plus âgés, qu'ils soient ma­riés ou non, écrit dans sa thèse la Qué­be­coise Ma­rie-eve Gau­vin qui fé­mi­nise le terme de muxhe. Ce sont, dans tous les cas, des re­la­tions qui ont l'avan­tage de ne po­ser au­cun en­ga­ge­ment et qui ne risquent pas de se sol­der par une gros­sesse non dé­si­rée.»

Au Mexique, l'ho­mo­pho­bie a été la cause de 1' 310 ho­mi­cides entre 1995 et 2015 se­lon la Com­mis­sion ci­toyenne contre les crimes de haine par ho­mo­pho­bie, qui es­time qu’en­vi­ron trois crimes sur quatre ne sont pas dé­non­cés. Bien que le ma­riage pour tous soit lé­gal dans dix des 32 Etats dont la ca­pi­tale, son élar­gis­se­ment au reste du pays, pro­po­sé par le pré­sident Peña Nie­to, a été re­fu­sé par les par­le­men­taires en no­vembre 2016.

Dans ce contexte par­ti­cu­liè­re­ment ho­mo­phobe, la per­mis­sive Ju­chitán fait fi­gure de havre de to­lé­rance et mé­rite à pre­mière vue son sur­nom de «pa­ra­dis des muxhes ». «Beau­coup d'étran­gers viennent ici avec cette image en tête. Des muxhes eux-mêmes vé­hi­culent cette idée, mais ce n'est pas vrai, ré­fute An­ge­lo. Si c'était le pa­ra­dis, des muxhes ne se­raient pas re­je­tés par leurs pa­rents, frap­pés ou tués. Si c'était le pa­ra­dis, tout le monde se­rait ac­cep­té.»

De fait, la cher­cheuse Ama­ran­ta Gó­mez Re­ga­la­do a re­cen­sé quatre meurtres de muxhes de­puis 2006 à Ju­chitán. Des crimes cau­sés, se­lon elle, par le dis­cours stig­ma­ti­sant de la re­li­gion, les mo­dèles hé­gé­mo­niques des mé­dias de consom­ma­tion et la droi­ti­sa­tion du Mexique.

A contre- cou­rant de la hié­rar­chie ca­tho­lique, Lu­cio San­tia­go, le prêtre de Ju­chitán, in­cite pour­tant les fa­milles à sou­te­nir leurs en­fants dif­fé­rents: «Les ac­cep­ter n'est pas un pro­ces­sus fa­cile. Quand ils dé­couvrent ce ca­rac­tère spé­cial, les pa­rents peuvent s’in­quié­ter ou re­fu­ser de l’ad­mettre. Etre muxhe im­plique de souf­frir, de lut­ter et de conqué­rir le droit d’exis­ter. Nous sommes tous les fils et les filles de Dieu. Il faut le res­pec­ter.»

Si l’homme d’eglise in­siste tant sur l'im­por­tance du sou­tien fa­mi­lial, c'est que les cas de mal­trai­tance ne manquent pas. Ama­ran­ta Gó­mez Re­ga­la­do cite dans sa thèse le té­moi­gnage de Xquen­da, né en 1961 près de Ju­chitán et re­je­té

par son père: « Il me frap­pait quand je vou­lais ai­der ma mère à moudre le maïs. A mes quinze ans, une tante a dû prendre ma dé­fense pour qu'il ar­rête de me mal­trai­ter. Il m'a dit alors que je de­vais tra­vailler pour l'ai­der lui et ma mère.» Se­lon ce même ré­cit, les vio­lences do­mes­tiques peuvent s'ac­com­pa­gner de vio­lences sexuelles. «J'avais 6 ou 7 ans quand un cou­sin de 18 ans m'a pé­né­tré der­rière une porte de la mai­son, re­late en­core Xquen­da. Il m'a or­don­né de ne rien dire à nos mères. Ce­la ne m'a ja­mais sem­blé être un viol, car j'ap­pré­ciais ce­la.»

Au­cune étude ne per­met de me­su­rer l'éten­due de ce phé­no­mène au sein de la com­mu­nau­té muxhe, mais An­gel Abre­go, 61 ans, avoue avoir vé­cu une ex­pé­rience si­mi­laire pen­dant son en­fance: «Vers 11-12 ans, j'étais un peu ma­nié­ré. Des gars plus âgés me tour­naient au­tour à l'école. Ils m'ai­maient bien et je les ai­mais bien. Un jour, l'un d'eux m'a ame­né dans un coin et puis… Per­sonne ne m'a vio­lé ou abu­sé. J'ai fait en sorte que ce­la ar­rive, car je sen­tais dé­jà mon at­ti­rance pour les hommes.»

Crâne ra­sé et fines lu­nettes sur le nez, An­gel fait fi­gure d'ex­cep­tion dans sa com­mu­nau­té en re­ven­di­quant ou­ver­te­ment son ho­mo­sexua­li­té. «Etre muxhe, ce n'est pas for­cé­ment être femme. C'est être libre de vivre sa sexua­li­té de mille ma­nières, ob­serve-t-il en si­ro­tant une bière à l'ombre du pa­tio d'un res­tau­rant de la rue Cin­co de Mayo. Ce n'est pas un mo­dèle dé­fi­ni, cer­tains sont ma­riés à une femme, ont des en­fants et des amants, d'autres s'ha­billent comme des femmes. Moi non. Je me sens moche ha­billé en femme et je n'aime pas usur­per leur place.»

Troi­sième genre ou énième fa­cette de la di­ver­si­té sexuelle, l'iden­ti­té muxhe in­ter­pelle car elle in­ter­roge la vi­sion hé­té­ro­nor­mée oc­ci­den­tale. Une dif­fé­rence qui puise son es­sence dans le za­po­tèque an­cien. «On n'y fait pas la dis­tinc­tion entre l'homme et la femme. Ce­la n’est ar­ri­vé qu’avec les conquis­ta­dors es­pa­gnols qui dif­fé­ren­ciaient les genres, pré­cise le réa­li­sa­teur ita­lien Ivan Oli­ta dans Muxes, son der­nier do­cu­men­taire. La-ave dé­signe une per­sonne, la-ame un ani­mal, la-ani un ob­jet in­ani­mé. Il n'y a pas de "il" ou de "elle"»

Sou­rire dis­cret aux lèvres, An­gel a conclu notre en­tre­tien de la même fa­çon: «Nous n'avons ja­mais pen­sé l'ho­mo­sexua­li­té de la même fa­çon que les Eu­ro­péens. Nous ne nous dé­fi­nis­sons pas. Nous sommes ce que nous sommes.»

#lgbtq

Camps de ré­fu­giés: consi­dé­rés par Is­raël comme des foyers de la lutte ar­mée et ter­ro­riste, ils sont hau­te­ment sur­veillés.

Le mur: cette sé­pa­ra­tion est une énor­mi­té, une frac­ture, une ma­chine à bri­ser des vies et l'es­poir.

Beth­le­hem: le Walled Off, un hô­tel-mu­sée dé­co­ré par l'ar­tiste Bank­sy dé­nonce le mur.

Pro­tes­ta­tions: la po­pu­la­tion sou­tient les dé­te­nus qui, dans les pri­sons is­rae­liennes, dé­noncent leurs condi­tions.

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