L'homme le plus dan­ge­reux du monde

A dé­faut d’être le pre­mier lan­ceur d’alerte amé­ri­cain, Da­niel Ells­berg est sans doute le plus re­nom­mé. De la guerre du Viêt­nam au scan­dale du Wa­ter­gate, il a joué un rôle dé­ci­sif dans l’his­toire des Etats-unis du siècle der­nier. Pour la Mai­son-blanche com

Sept - - Sommaire - Fabrizio Calvi

L’ his­toire com­mence le mar­di ma­tin 4 août 1964 à Wa­shing­ton, quand une Triumph Spit­fire dé­ca­po­table se gare sur le par­king du Pen­ta­gone en face du Po­to­mac. Un homme grand et mince en des­cend. Il re­joint le flot des em­ployés. Di­rec­tion une pe­tite pièce du troi­sième étage juste as­sez grande pour conte­nir un bu­reau, une chaise, une pe­tite bi­blio­thèque et, scel­lés au mur, deux coffres-forts ré­ser­vés aux dos­siers confi­den­tiels. C’est un guer­rier, un sol­dat de la guerre froide qui croit en la gran­deur de son pays. Il est fier de tra­vailler pour la pre­mière ar­mée du «monde libre» face à l’en­ne­mi com­mu­niste. Il est loin de se dou­ter que moins de dix ans plus tard, il de­vien­dra le plus cé­lèbre des lan­ceurs d’alerte de la pla­nète. Pour­tant, rien ne le pré­des­tine à ré­vé­ler au grand pu­blic les dos­siers les plus se­crets de l’empire et pro­vo­quer un scan­dale sans pré­cé­dent qui bou­le­ver­se­ra tout le sys­tème po­li­ti­co-mé­dia­tique amé­ri­cain.

A 33 ans, Da­niel Ells­berg a l’ai­sance de ceux à qui tout réus­sit. Il a l’étoffe d’un pia­niste de concert, mais il a ces­sé de tra­vailler ses gammes après la mort de sa mère dans un ac­ci­dent de la route. Ses brillantes études au­raient pu faire de lui un éco­no­miste de re­nom. Dans sa thèse consa­crée à la théo­rie de la dé­ci­sion, il énonce le pa­ra­doxe qui porte son nom, dé­mon­trant que face à un choix com­por­tant risque et in­cer­ti­tude, l’es­prit hu­main tend à écar­ter l’in­cer­ti­tude même si ce­la est in­co­hé­rent. Puis, il se dés­in­té­resse des sciences éco­no­miques. L’ar­mée l’au­rait vou­lu comme of­fi­cier après ses brillants états de ser­vice en Co­rée à la tête d’un pe­lo­ton de ma­rines. La RAND Cor­po­ra­tion, qui ras­semble les plus brillants ana­lystes en ma­tière de po­li­tique étran­gère, lui of­frait un pont d’or en rai­son de ses ob­ser­va­tions sur les armes nu­cléaires et leur contrôle. Il n’en a pas vou­lu non plus. Plu­tôt que de faire for­tune dans le pri­vé, Da­niel Ells­berg a pré­fé­ré re­joindre le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain à un poste stra­té­gique. En ces temps de guerre froide, quel meilleur en­droit que le dé­par­te­ment de la Dé­fense pour dé­bu­ter une car­rière de haut fonc­tion­naire? Un choix ju­di­cieux qui le pro­pulse dans les hautes sphères des seigneurs de la guerre en tant qu’ad­joint de John Mc­naugh­ton, bras droit du se­cré­taire à la Dé­fense Ro­bert Mc­na­ma­ra.

A peine ins­tal­lé à son bu­reau, il se­ra pro­pul­sé au coeur d’un fan­tas­tique men­songe d’etat avec l’ir­rup­tion d’une es­ta­fette qui lui tend une dé­pêche clas­sée flash (la plus haute prio­ri­té) et top se­cret. Elle est si­gnée du ca­pi­taine John J. Her­rick, com­mo­dore d'une flot­tille de deux des­troyers en pa­trouille dans le golfe du Ton­kin, en mer de Chine mé­ri­dio­nale. Le com­mo­dore af­firme avoir ou­vert le feu sur des na­vires de guerre nord-viet­na­miens après avoir été at­ta­qué dans les eaux in­ter­na­tio­nales, à plus de soixante miles au large des côtes du nord Viêt­nam. L’écho d’une tor­pille a été si­gna­lé par le so­nar de son na­vire, L'USS Mad­dox, et une autre vient de pas­ser non loin de l'autre des­troyer, L’USS Tur­ner Joy.

Dix mi­nutes plus tard, l’es­ta­fette ac­court avec un se­cond mes­sage. «J’es­suie une at­taque conti­nue de tor­pilles», écrit le ca­pi­taine Her­rick. L'USS Mad­dox au­rait évi­té une nou­velle tor­pille tan­dis que deux autres fon­ce­raient sur lui. Les na­vires amé­ri­cains ti­re­raient sur les as­saillants et pour­raient dé­jà

«A peine ins­tal­lé à son bu­reau, il va être pro­pul­sé au coeur d’un fan­tas­tique men­songe d’etat.»

avoir dé­truit l'un d'eux. Faute de contact vi­suel, les ma­rins se servent de ra­dars pour lo­ca­li­ser leurs cibles. L’af­fron­te­ment a lieu dans l'obs­cu­ri­té to­tale, par une nuit noire ora­geuse, sans lune ni étoiles. «C' était la deuxième at­taque contre un na­vire de la ma­rine amé­ri­caine de­puis la Se­conde Guerre mon­diale, ex­plique Da­niel Ells­berg. La pre­mière a eu lieu deux jours plus tôt, le di­manche 2 août, dans le golfe du Ton­kin en plein jour, au mi­lieu de l'après-mi­di, à 28 miles des côtes. Trois ba­teaux nord-viet­na­miens ont lan­cé des tor­pilles contre L’USS Mad­dox. Toutes ont man­qué leur cible.»

Les mes­sages du ca­pi­taine Her­rick dé­crivent une vé­ri­table ba­taille na­vale. Le dé­lai de trans­mis­sion des mis­sives est d’un peu moins d’une de­mi-heure. Un temps ex­trê­me­ment bref pour l’époque. «Il n'y avait même pas de contact di­rect entre Wa­shing­ton et les des­troyers dans le Pa­ci­fique oc­ci­den­tal, pour­suit Da­niel Ells­berg. Les mes­sages étaient la­co­niques: "Des tor­pilles nous ont man­qués. Un autre na­vire a ti­ré sur nous." Her­rick a dû les dic­ter de­puis le pont tout en don­nant ses ordres, alors que ses deux vais­seaux s'écar­taient pour évi­ter les tor­pilles dé­tec­tées par le so­nar de L’USS Mad­dox et ri­pos­taient dans l'obs­cu­ri­té sur des cibles dé­si­gnées par le ra­dar du Tur­ner Joy. Le ca­pi­taine a fait état de neuf tor­pilles lan­cées sur ses na­vires. Des ba­teaux en­ne­mis au­raient été tou­chés. Au moins l'un d'entre eux a été cou­lé.»

Da­niel Ells­berg et ses col­lègues ima­ginent les vais­seaux es­qui­vant les tor­pilles et ou­vrant le feu dans une mer agi­tée, tan­dis que les avions en­ne­mis les mi­traillent. Puis, une heure plus tard, brus­que­ment, plus rien. Les com­mu­ni­ca-

tions s’ar­rêtent. Plu­sieurs avions amé­ri­cains qui pa­trouillent au-des­sus du golfe du Ton­kin ar­rivent en­fin au-des­sus du théâtre des opé­ra­tions. Il ne fait pas bon vo­ler, les nuages sont bas. Un orage éclate, des pluies tor­ren­tielles s’abattent. Le pre­mier ap­pa­reil sur zone est pi­lo­té par l'un des vé­té­rans les plus ex­pé­ri­men­tés de la Ma­rine. Croi­sant à plus de mille pieds, il de­vine les sil­houettes des na­vires et as­siste à leurs ma­noeuvres d’évi­te­ment. Il voit les ex­plo­sions orange des tirs de leurs ca­nons, mais ne dis­tingue pas de ba­teaux en­ne­mis. – Ils nous en­cerclent, in­dique l’opé­ra­teur ra­dio de L’USS Mad­dox au pi­lote. Un ba­teau nous barre la route à bâ­bord. – J’y vais, hurle le pi­lote.

L’ap­pa­reil plonge et passe en rase- mottes au­des­sus de L’USS Mad­dox. Le pi­lote scrute la nuit et tire un mis­sile vers l'en­droit où le na­vire en­ne­mi est sup­po­sé se trou­ver. La fu­sée s’abîme dans l’océan. Sur les flots, le pi­lote ne voit au­cun autre bâ­ti­ment que ceux de la Na­vy.

Trente mi­nutes plus tard, Da­niel Ells­berg re­çoit un nou­veau câble flash du ca­pi­taine Her­rick qui change tout: «Ré­vi­sion de l’ac­tion. De nom­breux contacts et tor­pilles si­gna­lés semblent dou­teux. Les ef­fets mé­téo­ro­lo­giques anor­maux dé­tec­tés par les ra­dars et les so­nars peuvent avoir été à l'ori­gine de nom­breux rap­ports. Au­cune ob­ser­va­tion vi­suelle réelle par L’USS Mad­dox. Sug­gère une éva­lua­tion com­plète avant toute ac­tion ul­té­rieure.» Il est 14 heures. Le mes­sage a été pos­té à 13h27, heure de Wa­shing­ton.

Pen­dant trente mi­nutes, des avions de re­con­nais­sance sur­volent la zone, ne dé­tec­tant au­cune trace de com­bat­tant en­ne­mi. Le ca­pi­taine Her­rick en­voie une nou­velle dé­pêche dans la­quelle il parle d’une «er­reur de bonne foi» et in­vite à la pru­dence. Il convient d'en­quê­ter avant de ré­agir. Les res­pon­sables du Pen­ta­gone ne sont pas de cet avis. «Les nou­veaux câbles d'her­rick n’ont pas ra­len­ti les pré­pa­ra­tifs d’une at­taque aé­rienne amé­ri­caine en re­pré­sailles » , sou­ligne Da­niel Ells­berg. Et pour cause, les mi­li­taires ont be­soin d’une ex­cuse pour s’en­ga­ger au Viêt­nam. Avec l’in­ci­dent du golfe du Ton­kin, ils la tiennent. Pas ques­tion d’y re­non­cer.

A l'heure du dé­jeu­ner à Wa­shing­ton, le se­cré­taire à la Dé­fense Ro­bert Mc­na­ma­ra, le se­cré­taire d'etat Dean Rusk, le conseiller de Sé­cu­ri­té na­tio­nale Mc­george Bun­dy et le di­rec­teur de la CIA John Mc­cone re­trouvent le pré­sident Lyn­don B. John­son dans la salle à man­ger du deuxième étage de la Mai­son-blanche. Ils consultent des cartes, exa­minent des pho­tos de re­con­nais­sance du Viêt­nam du Nord éta­lées sur la table. Mc­na­ma­ra pointe du doigt les cibles po­ten­tielles d'une at­taque aé­rienne amé­ri­caine. John­son ap­prouve. – Il faut frap­per le plus vite pos­sible, lâche le pré­sident. – Ce­la peut être fait en quelques heures, ré­pond Mc­na­ma­ra. – Très bien, ac­quiesce John­son. Al­lons-y!

De re­tour à son bu­reau, Mc­na­ma­ra ap­prend que l'at­taque pour­rait bien ne pas avoir eu lieu, il faut at­tendre le len­de­main pour en avoir la con­fir­ma­tion. Le se­cré­taire à la Dé­fense prend note de l’in­for­ma­tion sans mot dire, mais la ma­chine de guerre est lan­cée et rien ne l’ar­rê­te­ra. John­son tient à an­non­cer lui-même la nou­velle de «l’in­ci­dent du golfe du Ton­kin» à ses com­pa­triotes. L’at­ta­ché de presse aver­tit les chaînes de té­lé­vi­sion de se te­nir prêtes à dif­fu­ser une dé­cla­ra­tion du Pré­sident à 19 heures. Mais au der­nier mo­ment, la Mai­son-blanche dé­com­mande. L’al­lo­cu­tion est re­pous­sée d’une heure, puis deux... John­son a en ef­fet pro­mis aux mi­li­taires de ne pas s'ex­pri­mer pu­bli­que­ment avant le dé­but de l’at­taque. Or, le porte-avion USS Cons­tel­la­tion d’où doivent dé­col­ler les chas­seurs bom­bar­diers a du re­tard. Les yeux ri­vés sur sa montre, le pré­sident s’im­pa­tiente. Da­niel Ells­berg est dans le bu­reau de John Mc­naugh­ton, le bras droit du se­cré­taire à la Dé­fense, avec le di­rec­teur des af­faires de l'ex­trême-orient et d'autres membres du per­son­nel. Ils dé­pouillent les câbles en pro­ve­nance de L’USS Cons­tel­la­tion et tentent de cal­mer l’im­pa­tience de la Mai­son-blanche. Le pré­sident John­son doit ab­so­lu­ment prendre la pa­role avant 23h30, car, pas­sée cette heure, il n’y au­ra plus grand monde sur la côte Est pour suivre son al­lo­cu­tion... John­son es­saye de grap­piller de pré­cieuses mi­nutes. Ne pour­rait-il pas in­ter­ve­nir juste avant que les ra­dars nord-viet­na­miens ne re­pèrent les bom­bar­diers amé­ri­cains? «Non, ré­pondent les mi­li­taires, on per­drait l’avan­tage de la sur­prise.» Les Nord-viet­na­miens ont-ils les moyens de sa­voir d’où viennent les avions? «Non». Peu­ven­tils se pré­pa­rer aux at­taques? «Pas s’ils ignorent les ob­jec­tifs.» Le pré­sident amé­ri­cain re­garde sa montre: tant pis si les bom­bar­diers n’ont pas en­core dé­col­lé,

«Il faut frap­per le plus vite pos­sible,» lâche Lyn­don John­son.

tant pis si les Nord-viet­na­miens sont in­for­més, la côte Est s’ap­prête à s’en­dor­mir, il est 23h37. Da­niel Ells­berg et ses col­lègues as­sistent im­puis­sants à l’in­ter­rup­tion des pro­grammes té­lé­vi­sés. – Le fils de pute…, lâche l'un des mi­li­taires pré­sents. Il n’a pas res­pec­té sa pro­messe. Nos avions n’ont pas en­core dé­col­lé. Nous ne bé­né­fi­cie­rons plus de l’ef­fet de sur­prise.

« Mes com­pa­triotes, com­mence Lyn­don B. John­son, en tant que pré­sident et com­man­dant en chef des ar­mées, il est de mon de­voir de vous in­for­mer que des me­sures hos­tiles ré­pé­tées contre des na­vires amé­ri­cains en haute mer dans le golfe du Ton­kin m'ont au­jourd'hui contraint à or­don­ner à nos forces mi­li­taires de ré­pli­quer. A l’heure où je vous parle, c’est chose faite.»

Pre­mier men­songe. En fait, 64 avions amé­ri­cains frap­pe­ront quatre bases de pa­trouilles na­vales nord-viet­na­miennes quelques di­zaines de mi­nutes plus tard. John­son n’en a cure, il pour­suit par un se­cond men­songe: «Les frappes se­ront li­mi­tées, car nous, les Amé­ri­cains, sommes conscients des risques de pro­pa­ga­tion des conflits, con­trai­re­ment à d'autres. Nous ne cher­chons pas à élar­gir la guerre.» Pour les his­to­riens, l’in­ci­dent du golfe du Ton­kin mar­que­ra le dé­but de la guerre du Viêt­nam...

Da­niel Ells­berg passe le reste de cette nuit au bu­reau à pré­pa­rer la confé­rence de presse que Mc­na­ma­ra doit don­ner le len­de­main. Sa pre­mière jour­née de tra­vail au Pen­ta­gone a du­ré près de 24 heures. Les jours sui­vants, le Congrès au­to­rise le pré­sident à «prendre toutes les me­sures né­ces­saires pour re­pous­ser toute at­taque ar­mée et em­pê­cher toute agres­sion contre les forces des Etats-unis». John­son peut dé­cla­rer la guerre à la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Viêt­nam sans pas­ser par le Congrès comme le veut la Consti­tu­tion amé­ri­caine.

Reste que Da­niel Ells­berg nour­rit de sé­rieux doutes sur l’au­then­ti­ci­té de l’at­taque contre L’USS Mad­dox et L’USS Tur­ner Joy. L'in­ci­dent a jus­te­ment eu lieu alors que les Amé­ri­cains sont de plus en plus en­ga­gés au Viêt­nam, pour­sui­vant la po­li­tique en­ta­mée en 1961 par l’ad­mi­nis­tra­tion Ken­ne­dy. Pour contrer l’avan­cée des troupes com­mu­nistes nord-viet­na­miennes et de leurs al­liés du Viêt-cong (abré­via­tion de «Viêt Nam» et «cong­san», rouge, ap­pe­lé aus­si Front na­tio­nal de li­bé­ra­tion du Viêt­nam du Sud), des cen­taines de «conseillers» mi­li­taires partent chaque mois prê­ter main-forte au ré­gime sud-viet­na­mien cor­rom­pu de Ngo Dinh Diem. Les troupes amé­ri­caines pa­trouillent avec l’ar­mée sud-viet­na­mienne (ARVN) sous la di­rec­tion du com­man­de­ment d'as­sis­tance mi­li­taire des Etats-unis, le gé­né­ral Paul Har­kins, à la tête d’un contin­gent de plus de 11'300 sol­dats dans le pays en 1962. Au mo­ment où éclate l’af­faire du golfe du Ton­kin, l’ar­mée sud-viet­na­mienne vient de lan­cer une sé­rie d’as­sauts contre le Viêt­nam du Nord. Of­fi­ciel­le­ment, le se­cré­taire à la Dé­fense Mc­na­ma­ra a don­né l’as­su­rance au Congrès que les Amé­ri­cains ne sont pas im­pli­qués dans ces com­bats. Les do­cu­ments top se­cret que lit Da­niel Ells­berg chaque jour prouvent le contraire. «Cha­cune des opé­ra­tions de l’ar­mée sud-viet­na­mienne était connue et ap­prou­vée par les plus hautes au­to­ri­tés de Wa­shing­ton, ac­cuse-t-il. On peut même as­su­rer que c’étaient des opé­ra­tions amé­ri­caines.» Sans les Amé­ri­cains le gou­ver­ne­ment du Viêt­nam du Sud ne sur­vi­vrait pas long­temps. John­son le sait.

Le sé­na­teur Bar­ry Gold­wa­ter, can­di­dat ré­pu­bli­cain à la pré­si­dence, ac­cuse John­son de fai­blesses cou­pables en­vers les com­mu­nistes. Lorsque les jour­na­listes l'in­ter­rogent sur sa stra­té­gie s'il était élu, Gold­wa­ter dé­clare qu’il lan­ce­ra des bombes ato­miques sur la piste Ho Chi Minh, le ré­seau de

che­mins tra­cés dans la jungle par les Nord-viet­na­miens pour in­fil­trer le sud du pays et y ache­mi­ner armes et sol­dats. Lors des élec­tions de 1964, John­son écrase Gold­wa­ter (43 mil­lions de votes contre 27 mil­lions, du ja­mais vu). Les son­dages sont for­mels, les élec­teurs se sont mas­si­ve­ment tour­nés vers John­son pour évi­ter une es­ca­lade mi­li­taire au Viêt­nam.

A l'in­verse, ses prin­ci­paux conseillers en po­li­tique étran­gère le poussent à en­ga­ger da­van­tage en­core l’ar­mée amé­ri­caine au Viêt­nam. «Le temps des choix dif­fi­ciles est ve­nu, avance le conseiller à la Sé­cu­ri­té na­tio­nale Mc­george Bun­dy. Notre po­li­tique ac­tuelle ne peut que conduire à une dé­faite dé­sas­treuse. » John­son hé­site. Il semble comme té­ta­ni­sé. A ses proches, il confie qu'il se sent «comme un auto-stop­peur pris dans une tem­pête de grêle sur une route du Texas. Je ne peux pas cou­rir. Je ne peux pas me ca­cher. Et je ne peux pas l'ar­rê­ter.»

En cou­lisse, Da­niel Ells­berg et ses pairs pré­parent la guerre. Le ma­tin du 3 no­vembre 1964, jour de l'élec­tion pré­si­den­tielle, les conseillers de John­son se ren­contrent dis­crè­te­ment pour mettre au point les mo­da­li­tés de l’in­ter­ven­tion mi­li­taire au Viêt­nam. «Le se­cret a été bien gar­dé, as­sure Da­niel Ells­berg, même si des mil­liers de per­sonnes, dont moi, étaient au cou­rant.» L’heure n’est pas en­core aux lan­ceurs d’alerte.

Da­niel Ells­berg a gran­di dans la ter­reur des bom­bar­de­ments. Ja­mais il n’a ou­blié les images vues tout ga­min dans un ci­né­ma de Dé­troit, les images d’une Eu­rope en ruines après les pi­lon­nages al­liés. Toute sa vie, il se sou­vien­dra des seaux de sable au fond de sa salle de classe au cas où une bombe tom­be­rait sur l’école. De­puis, il sait qu’il n’y a rien de plus atroce que de bom­bar­der dé­li­bé­ré­ment femmes et en­fants. Voi­là pour­quoi quand Mc­naugh­ton lui de­mande de consti­tuer un dos­sier à charge sur les «atro­ci­tés» com­mises par leurs ad­ver­saires Viêt­cong, Da­niel Ells­berg marque un temps d’hé­si­ta­tion. Il sait per­ti­nem­ment que le se­cré­taire à la Dé­fense Mc­na­ma­ra veut s’en ser­vir pour convaincre le pré­sident de lan­cer une of­fen­sive aé­rienne contre le Viêt­nam du Nord.

Etouf­fant ses scru­pules, il se hâte dans la war room de la Mai­son-blanche où se réunissent les chefs de l'état­ma­jor et s’ins­talle à un bu­reau qui dis­pose d'une ligne di­recte avec le QG de l’ar­mée amé­ri­caine à Sai­gon, où le jour vient tout juste de se le­ver. Il dé­croche l’ap­pa­reil et lance au co­lo­nel à l'autre bout du fil: «J’ai be­soin de sang.»

«C'est pas ce qui manque ici, lui ré­pond son in­ter­lo­cu­teur. Que vou­lez-vous? Un chef de vil­lage écar­te­lé, puis dé­mem­bré par les sol­dats du Viêt-cong de­vant tous ses conci­toyens avant l’exé­cu­tion pu­blique de sa femme et de ses en­fants?» C’est exac­te­ment ce dont il a be­soin. Autre chose? Les ca­davres de deux conseillers amé­ri­cains traî­nés dans les rues d’une ville der­rière une voi­ture? Par­fait. Da­niel Ells­berg gri­bouille des notes. Dans les heures qui suivent, son rap­port at­ter­rit sur le bu­reau du pré­sident. Et quelques jours plus tard, Lyn­don B. John­son lance l'opé­ra­tion Rol­ling Thun­der (Ton­nerre rou­lant) dont l’ob­jec­tif est d’en­se­ve­lir le Viêt­nam sous un ta­pis de bombes. La guerre du Viêt­nam vient de com­men­cer,

Da­niel Ells­berg a gran­di dans la ter­reur des bom­bar­de­ments. Ja­mais il n’a ou­blié les images vues tout ga­min dans un ci­né­ma de Dé­troit, les images d’une Eu­rope en ruines après les pi­lon­nages al­liés.

les bom­bar­de­ments amé­ri­cains ne s’ar­rê­te­ront que dix ans plus tard. «C’est la pire chose que j'ai ja­mais faite», re­con­naît Da­niel Ells­berg, conscient que son rap­port a ser­vi de pré­texte à Rol­ling Thun­der.

Sans Pa­tri­cia Marx, une jour­na­liste ra­dio ve­nue de New York pour cou­vrir une ma­ni­fes­ta­tion du mou­ve­ment es­tu­dian­tin de gauche SDS contre l'es­ca­lade mi­li­taire au Viêt­nam, l’exis­tence de Da­niel Ells­berg n’au­rait ja­mais bas­cu­lé. Il la ren­contre à l’oc­ca­sion d’un dî­ner. Elle est pa­ci­fiste, il est l'un des pla­ni­fi­ca­teurs de la guerre. Entre eux, c’est le coup de foudre. Le jeune homme lui pro­pose une pro­me­nade le len­de­main au Na­tio­nal Mall, le dé­jà cé­lèbre parc bor­dé de nom­breux mu­sées et mo­nu­ments his­to­riques de Wa­shing­ton. Elle ac­cepte à la condi­tion que Da­niel lui porte son lourd ma­gné­to­phone pen­dant qu'elle couvre la ma­ni­fes­ta­tion. «Ça fait huit mois que je n’ai pas quit­té le Pen­ta­gone, sou­pire-t-il. Vous ne pou­vez pas me de­man­der de par­ti­ci­per à un ras­sem­ble­ment pa­ci­fiste le pre­mier jour où je ne m’oc­cupe pas de guerre.»

C’est ain­si que le 17 avril 1965, par une douce ma­ti­née de prin­temps, Da­niel Ells­berg re­trouve Pa­tri­cia Marx au pied de l’obé­lisque qui do­mine le Na­tio­nal Mall. La lu­mière est douce, le bleu du ciel contraste agréa­ble­ment avec le rose des ce­ri­siers en fleur, la tem­pé­ra­ture agréable. Au­tour d’eux, des étu­diants dé­ploient des ban­de­roles. Com­bien sont-ils exac­te­ment? Ells­berg l’ignore, il s’en fiche, il n’a d’yeux que pour la jour­na­liste. La foule gros­sit, le cor­tège fi­nit par s’ébran­ler en di­rec­tion de la Mai­son-blanche toute proche. Pa­tri­cia bran­dit son mi­cro, Da­niel suit tant bien que mal, le gros ma­gné­to­phone à l’épaule. Il n’est pas trop ras­su­ré. Son ma­laise aug­mente quand il s’aper­çoit que le parc La­fayette de­vant la Mai­son-blanche est noir de monde. D’ha­bi­tude, ce genre de ma­ni­fes­ta­tion n'at­tire qu'une cen­taine de per­sonnes. Ce jour-là, ils sont 25'000, ve­nus de tout le pays. Du ja­mais vu. Un triomphe pour les or­ga­ni­sa­teurs, un évé­ne­ment à ne pas man­quer pour les mé­dias qui ac­courent. Da­niel Ells­berg ne sait plus où se mettre, il fait de son mieux pour évi­ter les ca­mé­ras et les ap­pa­reils pho­to en priant pour ne pas fi­gu­rer en une du Wa­shing­ton Post le len­de­main. A la fin de la ma­ni­fes­ta­tion, Ells­berg re­tourne au Pen­ta­gone pour prendre des nou­velles de la guerre. Il ne peut s’em­pê­cher de son­ger à Pa­tri­cia, il est amou­reux.

Les mois sui­vants, le conflit en Asie du Sud-est passe à la vi­tesse su­pé­rieure. Les bom­bar­de­ments n’ar­rivent pas à af­fai­blir les forces ar­mées nord-viet­na­miennes et leurs al­liés Viêt-cong. Le gé­né­ral West­mo­re­land sou­tient que les com­mu­nistes sont sur le point de cou­per le pays en deux le long des hauts pla­teaux du centre. Il ré­clame l’en­voi de 200'000 sol­dats tout en pré­ci­sant que «ce­la ser­vi­rait juste à pré­ve­nir une ca­tas­trophe.» Pour la pre­mière fois, Da­niel Ells­berg s’in­ter­roge: son pays pour­rait-il perdre la guerre?

Chaque ma­tin, Da­niel Ells­berg se plonge dans les câbles et les rap­ports top se­cret qui sub­mergent son bu­reau. Tous se fo­ca­lisent sur le Viêt­nam. Outre les clas­si­fi­ca­tions nor­males (top se­cret, etc.), les do­cu­ments les plus confi­den­tiels sont frap­pés du sceau «A n’être lu que par le se­cré­taire [à la Dé­fense]» et, pour les plus ré­ser­vés, «à n’être lus lit­té­ra­le­ment que par le se­cré­taire». A force de ne lire que des do­cu­ments clas­si­fiés, Ells­berg en ou­blie la no­tion même de se­cret. Un jour, il com­mu­nique à l'un de ses col­lègues un do­cu­ment «ré­ser­vé». Quelques heures plus tard, il est convo­qué par Mc­naugh­ton qu’il n’a ja­mais vu dans un tel état. Son su­pé­rieur n’ar­rête pas de ta­po­ter son bu­reau des doigts. Pas un mot pen­dant de très longues mi­nutes. Fi­na­le­ment… – Vous avez com­mu­ni­qué des do­cu­ments clas­si­fiés à une per­sonne qui n’était pas ha­bi­li­tée. On m’a dit de vous vi­rer. Si­lence. Puis, au bout de très longues se­condes. – Bon, vous êtes no­vice. Je vais vous don­ner une se­conde chance. Do­ré­na­vant, faites très at­ten­tion avec ces do­cu­ments clas­si­fiés.

Il ne croit pas si bien dire. Dans le bu­reau de John Mc­naugh­ton au Pen­ta­gone, il y a un grand ca­sier mé­tal­lique à rou­lettes dans le­quel sont sto­ckés les do­cu­ments les plus se­crets. Ells­berg a par­fois le droit de les consul­ter à l’ex­cep­tion de ceux conte­nus dans d’épais clas­seurs es­tam­pillés «Viet­nam: Mc­naugh­ton Eyes On­ly». Ceux-là sont off li­mits. Chaque soir, avant de ren­trer chez lui, Mc­naugh­ton range le ca­sier dans une pièce blin­dée. Ells­berg sait qu’il peut ac­cé­der à ces do­cu­ments, il connaît la com­bi­nai­son du coffre-fort. Nuit après nuit, il ré­siste à la ten­ta­tion. Un soir ce­pen­dant, il aper­çoit une faible lueur en pro­ve­nance du bu­reau pour­tant dé­sert de son pa­tron. Cu­rieux, il s'y rend pour consta­ter que celle-ci pro­vient de la pièce blin­dée res­tée ou­verte. N’y te­nant plus, il ouvre le ca­sier et

A force de ne lire que des do­cu­ments clas­si­fiés, Ells­berg en ou­blie la no­tion même de se­cret.

se plonge dans l'un des clas­seurs «Mc­naugh­ton Eyes On­ly». Le coeur bat­tant, il par­court les pages, dé­vore les notes de ser­vice les plus se­crètes, les rap­ports de réunions dont il n’a ja­mais en­ten­du par­ler, les câbles qu’on lui a ca­chés. Il ne se doute pas que des an­nées plus tard, les do­cu­ments en­tre­vus ce soir-là dans la pièce blin­dée joue­ront un rôle dé­ci­sif dans l’af­faire dite des Pen­ta­gon Pa­pers qui va faire bas­cu­ler son exis­tence.

Le len­de­main soir, après s’être as­su­ré que tous les bu­reaux sont dé­serts, il pé­nètre à nou­veau dans le bu­reau de son pa­tron, s’ar­rête de­vant la porte blin­dée, tourne le ca­dran dans un sens, puis dans l'autre, tire la poi­gnée à lui. Mais rien ne se passe… Il re­com­mence. La porte ne s’ouvre tou­jours pas, quel­qu’un a chan­gé la com­bi­nai­son.

Le sur­len­de­main, Da­niel Ells­berg est convo­qué par son boss. «Il m'a dit qu'il pen­sait que j’étais trop qua­li­fié pour le tra­vail que j'ef­fec­tuais, se sou­vient-il. Et il m’a of­fert un nou­veau job dans un autre bu­reau. Il n’a ja­mais par­lé du coffre-fort. Il n'au­rait pas pu être plus cor­dial.» Ells­berg ne se fait pas d’illu- sion, il a été mu­té dans un pla­card. Son nou­veau bu­reau, sans fe­nêtre, est mi­nus­cule et dé­jà oc­cu­pé par un autre ana­lyste. Sa car­rière au Pen­ta­gone est ter­mi­née, il lui faut tour­ner la page.

Le ma­jor-gé­né­ral Ed­ward Lans­dale est un dur à cuire. De­puis 1941, il est de toutes les guerres, mais tou­jours dans l’ombre. D’abord avec le pre­mier ser­vice de ren­sei­gne­ment amé­ri­cain, L’OSS, aux Phi­lip­pines, puis avec la CIA en In­do­chine et contre le Cu­ba de Fi­del Cas­tro. Dans le monde du ren­sei­gne­ment, c’est une lé­gende. Au point de ser­vir de mo­dèle à Gra­ham Greene pour son ro­man Un Amé­ri­cain bien tran­quille, qui ra­conte la guerre se­crète me­née par les Amé­ri­cains en In­do­chine contre les Fran­çais. Son op­po­si­tion au pré­sident Ken­ne­dy au dé­but des an­nées soixante lui vau­dra d'ins­pi­rer aus­si Oli­ver Stone pour le per­son­nage du gé­né­ral put­schiste dans son film JFK.

Da­niel Ells­berg ren­contre Lans­dale dé­but 1965 lors d’une réunion des mi­nis­tères et des agences concer­nées par la guerre du Viêt­nam. L’of­fi­cier y pré­sente l'équipe qui, de­puis l’am­bas­sade amé­ri­caine à Sai­gon, doit me­ner une

mis­sion aux contours mal dé­fi­nis. Le jeune homme tombe sous le charme du gé­né­ral et, fa­ti­gué d’être en­fer­mé dans un bu­reau au Pen­ta­gone, se met à son ser­vice. Avant de quit­ter Wa­shing­ton, Ells­berg fait la tour­née de ses amis en quête de contacts à Sai­gon. Un jeune et brillant jour­na­liste du New York Times, Da­vid Hal­bers­tam, lui re­com­mande chau­de­ment le lieu­te­nant-co­lo­nel John Paul Vann, un an­cien conseiller mi­li­taire amé­ri­cain de l’ar­mée sud-viet­na­mienne très cri­tique de cette guerre et tou­jours prêt à in­for­mer – dis­crè­te­ment – la presse, tel un lan­ceur d’alerte avant l’heure. «Vann est ve­nu me rendre vi­site chez moi, à Sai­gon, narre Da­niel Ells­berg. J’ha­bi­tais alors un grand im­meuble cli­ma­ti­sé ré­ser­vé aux fonc­tion­naires amé­ri­cains, avec un gar­dien à l’en­trée et un bu­reau où les vi­si­teurs de­vaient s’an­non­cer. Vann m'a dit: "Vous de­vez sor­tir de là pour vous en­tre­te­nir avec les Viet­na­miens, car ils ne vien­dront ja­mais vous voir ici." Nous avons par­lé pen­dant plu­sieurs heures de l’échec des pro­grammes amé­ri­cains dans le pays. Dis­cu­ter avec lui était une bouf­fée d'oxy­gène pur. J'ai po­sé beau­coup de ques­tions et pris au­tant de notes que pos­sible...»

Ells­berg passe une grande par­tie de l'au­tomne et de l’hi­ver 1965 en com­pa­gnie de John Paul Vann sur les routes chao­tiques du Viêt­nam du Sud. Fin mars 1966, il ar­rive dans un pe­tit ha­meau en ruines au sud de Sai­gon. «Un pe­tit groupe du Viêt-cong a vou­lu tra­ver­ser le vil­lage, lui ex­plique l'un des ha­bi­tants. Les sol­dats sud-viet­na­miens, sta­tion­nés en bas de la route, les ont vus et les ont at­ta­qués aux lances-ro­quettes. Les Viêt-congs sont re­par­tis sans ac­cu­ser de pertes.» Ells­berg ob­serve les vil­la­geois ré­cu­pé­rer tout ce qui peut l’être des dé­combres de leurs mai­sons. Une vieille femme sou­lève dé­li­ca­te­ment une tasse à thé rose in­tacte, une pe­tite fille sou­rit en ex­tra­yant une pou­pée en plas­tique par­tiel­le­ment brû­lée...

Plus tard, le jeune homme, qui sur­vole la zone à bord d’un pe­tit avion mi­li­taire, voit par le hu­blot un pay­sage aux airs de dé­sert rouge. Au­cun arbre, au­cune plante, au­cune culture, car là où l’agent orange a été pul­vé­ri­sé, l’herbe ne re­pousse pas. «Afin de dé­bus­quer l’en­ne­mi et de l’em­pê­cher de se ca­cher dans la jungle, nous avons trans­for­mé un pays que nous étions cen­sés ai­der en dé­sert», se dé­sole-t-il. Un bruit sourd, sem­blable à ce­lui des grains de maïs qui éclatent lors­qu'on fait du pop-corn, sort Ells­berg de sa triste con­tem­pla­tion. Leur avion est pris pour cible; on leur tire des­sus de­puis le sol. Le pi­lote re­quiert par ra­dio une in­ter­ven­tion de L’US Air Force et, à peine quelques mi­nutes plus tard, il as­siste, le souffle cou­pé, au spec­tacle ter­ri­fiant et «ma­gni­fique» des bombes au phos­phore qui, en ex­plo­sant, se ré­pandent dans l'air tels les pé­tales d'une énorme fleur blanche anéan­tis­sant tout sur leur pas­sage. «Lorsque le phos­phore blanc touche la chair, il brûle jus­qu'à l'os. C'est un feu que vous ne pou­vez pas éteindre», dé­taille Ells­berg.

Pour­sui­vant son voyage au bout de l’en­fer, le jeune homme ac­com­pagne les sol­dats d’in­fan­te­rie jusque dans les ri­zières. Les jour­na­listes qui le croisent se de­mandent ce qu’un em­ployé du dé­par­te­ment d’etat fait en plein mi­lieu des com­bats. Sous son casque, la cha­leur est cui­sante, les nuages de mous­tiques lui font en­du­rer le mar­tyre tan­dis qu’à chaque pause, il ar­rache ses bottes et ses chaus­settes pour se dé­bar­ras­ser de di­zaines de sang­sues.

Quand Da­niel Ells­berg dé­barque à Sai­gon, la si­tua­tion est ten­due. En dé­pit de lourdes pertes, les Nord-viet­na­miens et les par­ti­sans Viêt-cong marquent des points. Le gé­né­ral West­mo­re­land, com­man­dant des opé­ra­tions mi­li­taires amé­ri­caines, a ob­te­nu 200'000 hommes sup­plé­men­taires por­tant le contin­gent amé­ri­cain à 400'000. Six mille sol­dats ont dé­jà été tués et, alors que les com­bats s’in­ten­si­fient, près de mille de plus meurent chaque mois. Tous les soirs, les Amé­ri­cains suivent à la té­lé­vi­sion les hor­reurs de cette guerre: les cha­pe­lets de bombes dé­ver­sées sur les villes du Nord, les fu­sillades, les vil­lages en feu, les bles­sés éva­cués sur des ci­vières et les ca­davres ali­gnés dans des sacs noirs. Le pré­sident John­son as­sure que l'amé­rique gagne la guerre, mais les images montrent le contraire. Pour la pre­mière fois de­puis le dé­but de son man­dat, son taux de po­pu­la­ri­té des­cend en des­sous des 50%. Le 15 avril 1967, plus de 300'000 ma­ni­fes­tants en­va­hissent Cen­tral Park à New York, la plus grande marche pa­ci­fiste de l'his­toire amé­ri­caine.

C'est à la fin de cette an­née 67 que Da­niel Ells­berg rentre aux Etats-unis, le corps af­fai­bli par une hé­pa­tite et la ma­la­ria, l’es­prit dé­vas­té par les hor­reurs de la guerre. Dans l’avion mi­li­taire, il croise son an­cien pa­tron, le se­cré­taire à la Dé­fense Ro­bert Mc­na­ma­ra. – Mes conseillers me disent que nous avons fait beau­coup de pro­grès. Je leur ai ré­pon­du que les choses sont pires qu'elles ne l'étaient il y a un an. Qu’en penses- tu? – La si­tua­tion était mau­vaise il y a un an. On ne peut pas dire que c’est pire au­jourd’hui, c’est à peu de chose près pa­reil. – C’est exac­te­ment ce que je dis! Nous avons en­voyé en ren­fort 200'000 sol­dats et il n'y a pas eu d'amé­lio­ra­tion. Donc la si­tua­tion est vrai­ment pire!

En quit­tant Ro­bert Mc­na­ma­ra sur le tar­mac de la base aé­rienne d'an­drews, non loin de Wa­shing­ton, Ells­berg l’en­tend s'adres­ser aux jour­na­listes: «Mes­sieurs, je re­viens du Viêt­nam, nous avons réa­li­sé des pro­grès consi­dé­rables.»

Mc­na­ma­ra n’est pas le seul à af­fi­cher un op­ti­misme de fa­çade. Au Pen­ta­gone comme au dé­par­te­ment d’etat, tout le monde veut se convaincre que les Etats-unis sont en train de ga­gner la guerre. Quand Ells­berg tente de ré­ta­blir la vé­ri­té, ses in­ter­lo­cu­teurs lui re­prochent d'être trop né­ga­tif. Dans son dos, cer­tains de ses col­lègues lâchent des phrases telles que: «Le pauvre, il s’est ai­gri. Sans doute les consé­quences de son hé­pa­tite…»

Da­niel Ells­berg dé­mis­sionne et re­tourne tra­vailler chez son pre­mier em­ployeur dans les an­nées cin­quante: RAND Cor­po­ra­tion, un think tank char­gé de conseiller le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. «Après trois ans d'écoute et d'ap­pren­tis­sage, je vou­lais être à nou­veau libre de dire ce que je sa­vais de la si­tua­tion au Viêt­nam et de notre po­li­tique dans ce pays » , as­sure- t-il. Le 30 jan­vier 1968, veille du Nou­vel An viet­na­mien, le Têt qui com­mence le pre­mier jour du pre­mier mois de l’an­née lu­naire, 80'000 sol­dats du Viêt-cong et de l'ar­mée po­pu­laire viet­na­mienne at­taquent si­mul­ta­né­ment plus de cent villes à tra­vers le pays. A la té­lé­vi­sion, Wal­ter Cron­kite, star de l’in­for­ma­tion sur CBS, s’in­ter­roge de­vant des mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs: «Que se passe-t-il? Je croyais qu’on ga­gnait la guerre.»

Dans le sud de la Ca­li­for­nie où il vit dé­sor­mais, Da­niel Ells­berg dé­couvre les ar­ticles de Mar­tin Lu­ther King Jr. sur la non-vio­lence. Il est par­ti­cu­liè­re­ment im­pres­sion­né par ses ré­centes prises de po­si­tion contre la guerre du Viêt­nam. Après l'as­sas­si­nat du lea­der noir in­té­gra­tion­niste le 4 avril 1969 à Mem­phis dans le Ten­nes­see, Ells­berg re­porte ses es­poirs sur Ro­bert Ken­ne­dy. Mais le 5 juin, quelques heures à peine après avoir rem­por­té les pri­maires de la pré­si­den­tielle en Ca­li­for­nie, il est lui aus­si as­sas­si­né, à Los An­geles. «Il n'y a peut-être au­cun moyen de chan­ger ce pays», se met à pen­ser Ells­berg dans sa pe­tite mai­son de plain-pied à Ma­li­bu. Il faut dire que la guerre

Chaque ma­tin, Da­niel Ells­berg se plonge dans les câbles et les rap­ports top se­cret qui sub­mergent son bu­reau.

est au coeur de la cam­pagne pré­si­den­tielle qui op­pose le dé­mo­crate Hu­bert Hum­phrey au ré­pu­bli­cain Ri­chard Nixon. Prêt à tout pour ga­gner, Nixon tor­pille les pour­par­lers de paix com­men­cés en mai 1968 à Pa­ris, en échange des­quels le pré­sident John­son avait ac­cep­té de ces­ser les bom­bar­de­ments. Une femme d’ori­gine chi­noise joue­ra un rôle ca­pi­tal dans cette opé­ra­tion de sa­bo­tage, An­na Chen­nault, veuve du gé­né­ral amé­ri­cain Claire Lee Chen­nault et pré­si­dente des femmes ré­pu­bli­caines. Grâce à ses contacts, elle trans­met des mes­sages se­crets à Nguyen Van Thieu, pré­sident du Viêt­nam du Sud, lui re­com­man­dant de re­fu­ser de par­ti­ci­per aux né­go­cia­tions et pro­met­tant un meilleur ac­cord, une fois Nixon élu. Le stra­ta­gème fonc­tionne, Thieu an­nonce qu’il se re­tire des pour­par­lers de paix. Le soir du 6 no­vembre 1969, Ri­chard Nixon l’em­porte sur Hum­phrey; Ells­berg craint le pire pour le Viêt­nam.

Dé­but 1970, les né­go­cia­tions de Pa­ris sont tou­jours dans l’im­passe. Afin de dé­blo­quer la si­tua­tion, Nixon or­donne la re­prise des bom­bar­de­ments sur le Viêt­nam du Nord. Le 17 mars 1970, le ren­ver­se­ment du roi No­ro­dom Si­ha­nouk du Cam­bodge par le gé­né­ral Lon Nol lui donne l'oc­ca­sion d'in­ter­ve­nir di­rec­te­ment au Cam­bodge et les B-52 amé­ri­cains frappent des ob­jec­tifs le long de la fron­tière avec le Viêt­nam. Ni le Congrès et en­core moins la presse ne sont pré­ve­nus, seule une di­zaine de per­sonnes à Wa­shing­ton est dans la confi­dence car la guerre contre le Cam­bodge est se­crète et doit le res­ter.

Ce ma­tin du 9 mai 1970, alors que le pré­sident prend son pe­tit-dé­jeu­ner en com­pa­gnie de son conseiller à la Sé­cu­ri­té na­tio­nale, Hen­ry Kis­sin­ger, au bord de la pis­cine de sa mai­son de va­cances à Key Bis­cayne en Flo­ride, on peut lire en une du New York Times: «Les Etats-unis bom­bardent le Cam­bodge» – Ou­tra­geous! hurle Kis­sin­ger en fai­sant les cent pas le long de la pis­cine. – Scan­da­leux! re­prend Nixon. – Nous de­vons faire quelque chose, ful­mine Kis­sin­ger. Nous de­vons écra­ser ces gens. – Dé­cou­vrez l’au­teur de la fuite et tuez-le!

Au même mo­ment, en Ca­li­for­nie, Da­niel Ells­berg lit aus­si le New York Times. « C'était comme si les nuages s'étaient sou­dai­ne­ment ou­verts, avouet-il. Ce fut un tour­nant dans ma vie. Jus­qu’alors, je pen­sais comme mes col­lègues que les fuites dans la presse étaient

in­trin­sè­que­ment mau­vaises et qu’elles étaient le ré­sul­tat d’une traî­trise... J'avais tort. Je ve­nais de prendre conscience qu'elles pou­vaient être des actes pa­trio­tiques et cons­truc­tifs.»

Dès 1967, Ro­bert Mc­na­ma­ra, le se­cré­taire à la Dé­fense est ar­ri­vé à la même conclu­sion que Da­niel Ells­berg: les Amé­ri­cains ont échoué au Viêt­nam. Pour­quoi? Com­ment en est-on ar­ri­vé là? Pour y ré­pondre, Mc­na­ma­ra ras­semble au mois de juin une équipe dans le but de ré­di­ger l’his­toire se­crète d’une dé­faite an­non­cée. «Sur­tout, ne re­te­nez pas vos coups, si­gni­fie Mc­na­ma­ra à son bras droit, John Mc­naugh­ton. Ra­con­tez la vraie his­toire.» Toute la do­cu­men­ta­tion né­ces­saire à la ré­dac­tion se trouve dans la chambre forte que Da­niel Ells­berg a vi­si­tée clan­des­ti­ne­ment un soir de 1964. Mor­ton Hal­pe­rin, un fonc­tion­naire du Pen­ta­gone, re­crute 36 cher­cheurs, dont son ami Da­niel Ells­berg, pour étu­dier et ap­pro­fon­dir les dif­fé­rentes étapes de l'im­pli­ca­tion amé­ri­caine au Viêt­nam à par­tir de 1945. Per­sonne ne doit être mis au cou­rant de cette opé­ra­tion, sur­tout pas le pré­sident John­son qui tue­rait le pro­jet dans l’oeuf. Pour en dis­si­mu­ler les traces, Hal­pe­rin lui donne un titre in­si­gni­fiant: His­toire de la prise de dé­ci­sion amé­ri­caine au Viêt­nam. L’his­toire en re­tien­dra un autre: les Pen­ta­gon Pa­pers.

Sen­tant les doutes de son se­cré­taire à la Dé­fense sur la ques­tion viet­na­mienne, Lyn­don B. John­son le pousse vers la sor­tie. Son dé­part ne met pour­tant pas fin à l’étude. Sous la di­rec­tion de Mor­ton Hal­pe­rin, les équipes de cher­cheurs achèvent leur tâche ti­ta­nesque en jan­vier 1969. Ré­sul­tat: un mo­nu­ment

de 7'000 pages ti­ré à seule­ment quinze exem­plaires. – Se­lon vous, quelle est main­te­nant la pro­por­tion de Viet­na­miens qui sou­haitent la fin de la guerre à tout prix? ques­tionne Ells­berg. – Je sup­pose en­vi­ron 80 ou 90%, es­time Hal­pe­rin. – Dans ce cas, com­ment pou­vons-nous jus­ti­fier nos ef­forts pour pro­lon­ger une guerre dont les prin­ci­paux in­té­res­sés ne veulent pas? Pour­quoi au­rions-nous le droit de conti­nuer ne se­rait-ce qu’un jour de plus?

Après un long si­lence, Hal­pe­rin ré­pond: «C'est une très bonne ques­tion.»

En mars 1969, Da­niel Ells­berg de­mande à Mor­ton Hal­pe­rin de lui re­mettre un exem­plaire du rap­port. Il pro­met d'être dis­cret, Hal­pe­rin hé­site, puis ac­cepte. Après tout, il est nor­mal que la RAND Cor­po­ra­tion pos­sède son exem­plaire. Ells­berg se charge lui-même de trans­por­ter les do­cu­ments du Pen­ta­gone à Los An­geles avant de les en­fer­mer dans le coffre-fort de son bu­reau à la RAND. Ells­berg se croyait bien in­for­mé; la lec­ture des 47 vo­lumes de l’his­toire se­crète des re­la­tions amé­ri­ca­no-viet­na­miennes lui prouve le contraire. Il ap­prend avec ef­fa­re­ment qu’en 1945, le pré­sident Tru­man a clan­des­ti­ne­ment sou­te­nu la guerre me­née par les Fran­çais contre le peuple viet­na­mien lar­ge­ment fa­vo­rable à l'in­dé­pen­dance in­car­née par Ho Chi Minh. Il dé­couvre com­ment, après le dé­part des Fran­çais, le pré­sident Ei­sen­ho­wer a or­don­né de pi­ra­ter les élec­tions pour em­pê­cher la vic­toire d’ho Chi Minh. Les Pen­ta­gon Pa­pers n’épargnent pas non plus le pré­sident John­son et ses men­songes sur le pré­ten­du in­ci­dent du golfe du Ton­kin.

Ells­berg constate en­core que la CIA es­ti­mait que les bom­bar­de­ments mas­sifs du Viêt­nam du Nord n'avaient «au­cun ef­fet di­rect ni me­su­rable sur les opé­ra­tions mi­li­taires nord-viet­na­miennes». Les chiffres sont tout aus­si ter­ri­fiants: les bom­bar­de­ments en 1965 et 1966 ont tué quelque 36'000 Nord-viet­na­miens, dont 80% de ci­vils. Sans comp­ter les sol­dats amé­ri­cains tom­bés comme des mouches pour sou­te­nir un gou­ver­ne­ment sud-viet­na­mien «cor­rom­pu et im­po­pu­laire».

At­ter­ré, Ells­berg com­prend que, pen­dant plus de vingt ans, quatre pré­si­dents des Etats-unis ont dé­li­bé­ré­ment men­ti à leur peuple. Plus grave en­core, ces pré­si­dents n'ont ja­mais es­sayé de ga­gner une guerre qu’ils sa­vaient per­due d’avance, ils ne sou­hai­taient qu’une chose: sau­ver la face. Si Ells­berg s'en dou­tait, main­te­nant il en dé­tient la preuve. Il ne sait quoi en faire. Il hé­site... Il dé­cide alors d’en sa­voir un peu plus sur le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion contre la guerre du Viêt­nam qui se­coue les Etats-unis et se rend, en août 1969, à Phi­la­del­phie pour as­sis­ter à un congrès in­ter­na­tio­nal contre la guerre, alors même qu'il tra­vaille tou­jours pour la RAND Cor­po­ra­tion et donc in­di­rec­te­ment pour le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. Pour­quoi Ells­berg court-il ce risque? Peut-être es­pè­ret-il mettre fin à une si­tua­tion schi­zo­phré­nique qu’il vit de plus en plus mal et le contraint à al­ler consul­ter.

La réunion d’août 69 tourne très vite à la ma­ni­fes­ta­tion. Les par­ti­ci­pants exigent la li­bé­ra­tion d’un mi­li­tant pa­ci­fiste sur le point d’être condam­né à la pri­son à vie à Phi­la­del­phie. Tous les confé­ren­ciers se pré­ci­pitent au Pa­lais de jus­tice de la ville, Ells­berg les suit bien que ter­ri­ble­ment mal à l’aise. «Et si mes col­lègues et amis du gou­ver­ne­ment et de la RAND me voyaient? s'in­ter­roge-t-il le coeur bat­tant. Que di­raient-ils? Que je suis fou? Je de­vien­drai un pa­ria.» En pen­sant à l'un de ses hé­ros, Da­vid Tho­reau, chantre de la déso­béis­sance ci­vile au XIXE siècle, em­pri­son­né pour avoir pro­tes­té contre l'es­cla­vage, il re­trouve son cou­rage et se met à dis­tri­buer des tracts non sans avoir préa­la­ble­ment vé­ri­fié qu'au­cune ca­mé­ra de té­lé­vi­sion, ap­pa­reil pho­to, jour­na­liste ou po­li­cier n'est pré­sent sur place. «J'étais sur le point de de­ve­nir une per­sonne dan­ge­reuse à connaître», s'amuse-t-il.

Le 1er oc­tobre 1969, comme chaque jour, Da­niel Ells­berg se rend à son tra­vail juste à cô­té de la plage de San­ta Mo­ni­ca. Sur le toit de la RAND Cor­po­ra­tion, des gardes scrutent les alen­tours avec des ju­melles. A l’en­trée, les agents de sé­cu­ri­té en uni­forme vé­ri­fient ses pa­piers. C’est un jour comme les autres. Il blague avec ses col­lègues, fait mine de tra­vailler, mais son es­prit est ailleurs. Il ne peut s’em­pê­cher de pen­ser à ce qu’il va faire dans quelques heures, à ce qui pour­rait se pas­ser s’il se fait prendre, à ce qui va se pas­ser s’il ne se fait pas prendre.

L’après-mi­di tire à sa fin. Da­niel Ells­berg at­tend que tous ses col­lègues soient par­tis et, une fois la nuit tom­bée, après s’être as­su­ré que les lo­caux sont dé­serts, il prend son cou­rage à deux mains et ouvre son coffre-fort. A l'in­té­rieur, les 47 vo­lumes des Pen­ta­gon Pa­pers frap­pés du sceau «top se­cret». Im­pos­sible de tous les em­bar­quer. Il en choi­sit quelques- uns qu’il glisse dans sa mal­lette. Ar­ri­vé au rez-de-chaus­sée, une lé­gère ap­pré­hen­sion l’étreint à la vue des deux gardes de sé­cu­ri­té. Au-des­sus d’eux, des re­pro­duc­tions

d’af­fiches de la Se­conde Guerre mon­diale frap­pées des slo­gans: «Bouches ou­vertes, ba­teaux cou­lés » , « Ce qui se passe ici reste ici». Nor­ma­le­ment, les gardes ne fouillent pas les em­ployés. Ras­sem­blant son cou­rage, Da­niel Ells­berg se di­rige ré­so­lu vers la gué­rite qui le sé­pare de la sor­tie, il fait un signe de la main aux gardes qui lui ré­pondent en coeur: – Bonne nuit, Dan.

Une fois à l'ex­té­rieur, Ells­berg se rend dans une agence de pub où tra­vaille Lin­da Si­nay, une co­pine de son meilleur ami et col­lègue, To­ny Rus­so, qu'il a en­traî­né dans cette aven­ture. Une fois l'alarme neu­tra­li­sée, le trio se di­rige vers la pho­to­co­pieuse Xe­rox, ins­tru­ment in­dis­pen­sable à la réus­site de son plan. Tout doit être fait à la main, page après page. L'opé­ra­tion prend tel­le­ment de temps qu'ells­berg re­nonce à faire quatre co­pies de chaque pièce ain­si que pré­vu ini­tia­le­ment. Il se contente de deux exem­plaires. Après chaque co­pie, Rus­so dé­coupe avec des ci­seaux le sigle «top se­cret» en haut et en bas de chaque page, puis Ells­berg re­fait une pho­to­co­pie de la feuille tron­quée afin d’avoir un do­cu­ment «propre». Un tra­vail fas­ti­dieux, mais in­dis­pen­sable.

Dix mi­nutes après avoir com­men­cé, ils en­tendent un bruit et à tra­vers la porte d’en­trée vi­trée aper­çoivent deux po­li­ciers. Mon­tée d’adré­na­line. Ells­berg re­couvre la pile de do­cu­ments vo­lés d'une feuille vierge, se di­rige vers l’en­trée et ouvre la porte. – Y'a-t-il un pro­blème, mes­sieurs les of­fi­ciers? – Votre alarme s'est dé­clen­chée, ré­pond l'un d'eux. – Lin­da, il y a quel­qu’un pour toi, crie Ells­berg de sorte à aver­tir éga­le­ment Rus­so.

Les hommes en uni­forme entrent dans les bu­reaux et se di­rigent vers Lin­da. Ells­berg les suit. Rus­so a eu le temps et la pré­sence d’es­prit de ca­cher les do­cu­ments. – Hey Lin­da, apos­trophe l'un des flics, ça re­com­mence. – Mon Dieu, je suis dé­so­lée, cette fi­chue alarme, je ne sais pas quoi faire. – Pas de pro­blème, mais faites-la ré­pa­rer.

Une fois les po­li­ciers par­tis, Ells­berg et Rus­so se re­gardent en riant ner­veu­se­ment avant de se re­mettre au tra­vail. Dans la ma­ti­née, après avoir re­mis les pa­piers dans son coffre et en avoir pris d’autres, Ells­berg rentre chez lui pour se re­po­ser quelques heures. Trop ner­veux pour dor­mir, il en­file son maillot de bain et court se je­ter dans les vagues.

Une sen­sa­tion de bien-être l’en­va­hit, il adore cet en­droit, sa vie, son tra­vail, ses amis. Tout à coup, l’an­goisse le sub­merge. «J’ai pen­sé, avoue-t-il, que j'al­lais bien­tôt de­voir re­non­cer à tout ce­la. »

Trois jours et trois nuits plus tard, c’est un Da­niel Ells­berg épui­sé qui pique-nique avec son fils Ro­bert. Il en a en­core pour des se­maines à pho­to­co­pier les 47 vo­lumes des Pen­ta­gon Pa­pers. Mais ce n’est pas ce qui le pré­oc­cupe. Une image le hante, celle de ses en­fants lui ren­dant vi­site en pri­son. «Que vont-ils pen­ser de moi en li­sant dans la presse que je suis un traître?» se de­mande-t-il. Agée de dix ans, Ma­ry est peut-être trop jeune pour com­prendre. Mais pas Ro­bert qui, du haut de ses qua­torze ans, a dé­jà lu, à la sug­ges­tion de son père, La Déso­béis­sance ci­vile de Tho­reau et une bio­gra­phie de Gand­hi. Au cours du dé­jeu­ner, Ells­berg dé­cide de ra­con­ter à son fils l'his­toire de l'étude com­man­di­tée par Mc­na­ma­ra, ce qu'elle ré­vèle, la ma­nière dont il se l’est pro­cu­rée et ce qu’il compte en faire. Ro­bert ap­prouve. Alors son père lui de­mande s’il veut bien l’ai­der à pho­to­co­pier le do­cu­ment. L’ado­les­cent ac­cepte, il est fier de par­ti­ci­per à quelque chose de «très se­cret et de très im­por­tant».

Le len­de­main, un ven­dre­di, père et fils re­trouvent Lin­da à son bu­reau. Tous les em­ployés sont par­tis et la jeune femme leur tient com­pa­gnie en va­quant à ses oc­cu­pa­tions. Au bout de quelques heures, ils sont in­ter­rom­pus par des coups sourds à la porte. De nou­veau des po­li­ciers. Mais cette fois, ils sont trois. Lin­da leur ouvre. – L’alarme s’est en­core dé­clen­chée, peste l’un d’eux en ins­pec­tant les lieux.

Ce qu'il voit, ce sont une femme à son bu­reau, un homme au sol en train de dé­cou­per des feuilles de pa­pier avec des ci­seaux et un ado­les­cent qui pho­to­co­pie des do­cu­ments. Com­ment au­rait-il pu se dou­ter qu’ils étaient en train de por­ter at­teinte à la sé­cu­ri­té des Etats-unis? – Soyez pru­dents, re­com­mande le po­li­cier en sor­tant avec ses col­lègues. Plus tard dans la soi­rée, de re­tour chez sa mère, Ro­bert lui an­nonce fiè­re­ment: – J'ai ap­pris à me ser­vir d’une pho­to­co­pieuse. – C'est bien, mon ché­ri. Pour quoi faire? – Avec pa­pa, on a co­pié des do­cu­ments top se­cret. L’ex-femme de Da­vid Ells­berg dé­croche son té­lé­phone et ap­pelle le père de ses en­fants. – Je dois te par­ler tout de suite de ces do­cu­ments, hurle-t-elle dans le com­bi­né.

– Pas au té­lé­phone. – Alors où? C'est très grave.

Le soir même, ils se re­trouvent dans un res­tau­rant chi­nois. Ells­berg tente de s’ex­pli­quer. Son ex l’in­ter­rompt. – Je ne sais pas ce que tu fais, je ne veux pas le sa­voir et je ne veux pas en en­tendre par­ler. – Mais tu es contre la guerre... tente-t-il. – Ce n’est pas le pro­blème. Tu n’as pas à te ser­vir des en­fants pour com­mettre un crime.

Ells­berg la ras­sure et lui jure de ne plus im­pli­quer sa pro­gé­ni­ture dans ses af­faires illé­gales. Après avoir pris congé d’elle, il se rend à son bu­reau pour ré­cu­pé­rer un nou­veau lot de do­cu­ments à pho­to­co­pier.

De­puis qu’il a ren­con­tré Pa­tri­cia Marx en 1965, Da­niel Ells­berg est cer­tain que cette jeune et jo­lie jour­na­liste est la femme de sa vie. Mais leur his­toire n’est pas simple. Leur amour est pla­cé sous le signe de la guerre du Viêt­nam. A ses amis de gauche qui lui de­mandent com­ment elle fait pour vivre avec un homme qui tra­vaille pour le Gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, Pa­tri­cia avoue que les choses sont com­pli­quées. De son cô­té, Da­niel a du mal à convaincre sa fian­cée qu’en tra­vaillant pour le Gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, il oeuvre pour la paix au Viêt­nam. Après avoir vé­cu en­semble à Wa­shing­ton, ils se sont sé­pa­rés une pre­mière fois quand Da­niel est par­ti pour le Viêt­nam. Ils se sont re­trou­vés un an plus tard à Sai­gon avant de se quit­ter à nou­veau pour mieux s’ai­mer à Bom­bay lors d’une per­mis­sion de Da­niel. Puis, ils ont rom­pu, ap­pa­rem­ment pour de bon. Mais dé­but no­vembre 1969, Da­niel té­lé­phone à l’amour de sa vie qui ac­cepte de le re­voir. La jeune femme est à Wa­shing­ton, mais tra­verse les Etats-unis sans hé­si­ter pour le re­trou­ver. Elle frappe à sa porte quand le té­lé­phone sonne. Da­niel dé­croche en fai­sant signe à Pa­tri­cia d’en­trer. A l’autre bout du fil, l'un de ses amis de Wa­shing­ton l’in­forme que ce qu’il at­tend de­puis des mois vient de se pro­duire: «Saute dans le pre­mier avion et viens tout de suite.»

Après avoir rac­cro­ché, Da­niel se tourne pe­naud vers Pa­tri­cia et lui dit: – Je dois par­tir. Mais, cette fois-ci, tu viens avec moi.

C’est ain­si que moins de deux heures après être ar­ri­vée à San­ta Mo­ni­ca, la jour­na­liste s’en re­tourne sur la côte Est. Dans la va­lise d’ells­berg, sous une pile de vê­te­ments, les mille pre­mières feuilles des Pen­ta­gon Pa­pers. Sur le che­min de l’aé­ro­port, Pa­tri­cia se dit qu’en tra­his­sant le Gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, Da­niel va non seule­ment écrire une page de l’his­toire des Etats-unis, mais a en­fin aus­si ren­du leur his­toire pos­sible. Elle le trouve chan­gé, «plus hu­main».

Le len­de­main en fin d’après-mi­di, Ells­berg entre dans le bu­reau du sé­na­teur James William Ful­bright, une mal­lette dans chaque main. Il s'as­sied sur le ca­na­pé en face de lui et de l'un de ses as­sis­tants, les ri­deaux sont ti­rés, la pièce éclai­rée par des lampes. «Je leur ai ra­con­té les te­nants et abou­tis­sants de l'étude com­man­di­tée par Mc­na­ma­ra et ex­pli­qué pour­quoi je pen­sais que le Congrès et le pu­blic de­vaient en avoir con­nais­sance. D’au­tant plus qu'il était évident, compte te­nu des dé­ci­sions prises par Nixon, que la guerre al­lait se pour­suivre et des mil­liers d'amé­ri­cains conti­nuer à mou­rir pour rien. Il faut ar­rê­ter cette es­ca­lade in­sen­sée et cette po­li­tique de la ma­ni­pu­la­tion de l'opi­nion dé­jà pra­ti­quée par ses quatre pré­dé­ces­seurs.»

En par­cou­rant les Pen­ta­gon Pa­pers, Ful­bright et son conseiller réa­lisent qu'ils ont dans les mains de quoi faire ces­ser la guerre. « Je vais or­ga­ni­ser im­mé­dia­te­ment une au­dience pu­blique du Co­mi­té des re­la­tions ex­té­rieures du Sé­nat», fi­nit par dé­cla­rer le sé­na­teur de l’ar­kan­sas. Ells­berg quitte la ca­pi­tale le coeur plus lé­ger et rentre en Ca­li­for­nie. Les jours passent, puis les se­maines et les mois. Tou­jours rien. Chaque fois qu’il ap­pelle le conseiller de Ful­bright, on lui sert in­va­ria­ble­ment la même ré­ponse: «Soyez pa­tient, le sé­na­teur est en­core en train d’étu­dier les op­tions.» En réa­li­té, ce der­nier n’a au­cune in­ten­tion de rendre les do­cu­ments pu­bliques.

A la suite d’une in­dis­cré­tion de son ex-femme, le FBI ap­prend qu'ells­berg a pho­to­co­pié un «rap­port confi­den­tiel». Le Bu­reau en­quête. Sen­tant le vent du bou­let, il dé­cide de dé­mis­sion­ner de la RAND Cor­po­ra­tion afin de li­mi­ter au maxi­mum les dé­gâts d'image à son pa­tron et ami, et re­joint le MIT ( Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy) en jan­vier 1970. Fin août, Da­niel Ells­berg est in­vi­té à un tête à tête par Hen­ry Kis­sin­ger dont il a fait con­nais­sance à Sai­gon en 1965. Le conseiller à la Sé­cu­ri­té na­tio­nale de Nixon n’a qu’une de­mi-heure à lui consa­crer, mais il sou­haite s’en­tre­te­nir avec lui de la si­tua­tion in­ter­na­tio­nale. – Je suis très pré­oc­cu­pé par la si­tua­tion au Moyen-orient, com­mence l’émi­nence grise. Ce­la risque de dé­gé­né­rer. – Eh bien, Hen­ry, je pré­fère par­ler de votre po­li­tique au Viêt­nam, lui ré­pond Da­niel. Je pense que ce­la peut ex­plo­ser.

Et Ells­berg de se lan­cer dans un brillant ex­po­sé sur la si­tua­tion en Asie du Sud-est, plai­dant le re­trait im­mé­diat des troupes amé­ri­caines du Viêt­nam et la fin de la guerre se­crète au Cam­bodge. Kis­sin­ger le re­garde en fai­sant la moue, les yeux plis­sés, les sour­cils fron­cés, ses doigts tam­bou­ri­nant ner­veu­se­ment son bu­reau, avant de lâ­cher brus­que­ment: – Je ne veux pas dis­cu­ter de ça; sor­tez ou pas­sez à un autre su­jet. – Vous avez en­ten­du par­ler de l’étude se­crète de Mc­na­ma­ra, ren­ché­rit Ells­berg. – Oui. – L'avez-vous lue? – Non. Je de­vrais? – Je pense très sin­cè­re­ment que vous de­vriez. – Avons-nous vrai­ment quelque chose à ap­prendre de cette étude? – Il y a vingt ans d'his­toire et beau­coup de le­çons à en ti­rer, ose Ells­berg, convain­cu que Kis­sin­ger est dans le même état d'es­prit que ses pré­dé­ces­seurs, qu'il n'a donc rien à ap­prendre du pas­sé. Seule la lec­ture des do­cu­ments du Pen­ta­gone per­met­trait d'évi­ter de re­pro­duire les mêmes er­reurs com­mises de­puis des dé­cen­nies par chaque ad­mi­nis­tra­tion. – Nous pre­nons des dé­ci­sions très dif­fé­rentes main­te­nant, ré­pond sè­che­ment Kis­sin­ger. – Le Cam­bodge ne sem­blait pas très dif­fé­rent. Aga­cé, Kis­sin­ger se tor­tille dans son fau­teuil. – Vous de­vez com­prendre, le Cam­bodge a été dé­ci­dé pour des rai­sons très com­pli­quées. – Hen­ry, il n'y a pas eu de dé­ci­sion pour­rie qui n'ait pas été prise pour des rai­sons très com­pli­quées. Fin de l'en­tre­tien.

En ren­trant chez lui, Ells­berg sait qu'il a brû­lé ses der­nières car­touches. Ja­mais plus il n’au­ra ac­cès au pre­mier cercle des conseillers de la Mai­son-blanche. «Ce n’était pas vrai­ment la ma­nière de s’adres­ser à un haut fonc­tion­naire si on veut le re­voir», re­grette-t-il. Pour­tant, Ells­berg re­croise quand même Hen­ry Kis­sin­ger quelques mois plus tard au MIT. Les deux hommes se serrent la main, puis Kis­sin­ger se di­rige vers le pu­pitre pour y te­nir son dis­cours dé­sor­mais rô­dé sur la guerre du Viêt­nam. Il com­mence par ex­pli­quer pour­quoi l'ad­mi­nis­tra­tion Nixon n’a rien à voir avec la tra­gé­die en cours. Une étu­diante l’in­ter­rompt: – Alors, pour­quoi la guerre conti­nue-t-elle? – Vous me ques­tion­nez comme si notre po­li­tique était de res­ter au Viêt­nam, ré­torque Kis­sin­ger. Or les troupes amé­ri­caines vont quit­ter ce pays, nous vou­lons en sor­tir. Le nombre des vic­times est dé­jà en baisse. Ells­berg se lève.

– Dans votre pré­sen­ta­tion, vous n'avez pas men­tion­né les morts et les bles­sés viet­na­miens, ni les ré­fu­giés ni les tonnes de bombes dé­ver­sées sur le Viêt­nam du Nord. En omet­tant ces in­for­ma­tions, vous dites au peuple amé­ri­cain qu'il ne faut pas se pré­oc­cu­per de l'im­pact de la guerre sur les Viet­na­miens. Si­lence de mort dans la salle. – J'ai donc une ques­tion pour vous, pour­suit Ells­berg. Quelle est votre es­ti­ma­tion du nombre de vic­times viet­na­miennes si nous pour­sui­vons votre po­li­tique au cours des douze pro­chains mois? In­ter­lo­qué Kis­sin­ger marque une pause. – Vous nous ac­cu­sez de me­ner une po­li­tique ra­ciste, s'ex­clame-t-il. – La race n'est pas le pro­blème, ré­torque Ells­berg. Com­bien d'êtres hu­mains al­lez-vous tuer dans le cadre de votre po­li­tique au cours des douze pro­chains mois? Si­lence. – Avez-vous une es­ti­ma­tion, oui ou non? re­lance le jeune homme.

Re-si­lence, long et ten­du. L'un des or­ga­ni­sa­teurs de la confé­rence prend la pa­role: «Eh bien, c'était une longue soi­rée. Je pense que nous avons dé­jà eu as­sez de ques­tions et peut-être de­vrions-nous lais­ser le Dr Kis­sin­ger ren­trer à Wa­shing­ton.»

Au mois de jan­vier 1971, Ells­berg re­part à la charge à Wa­shing­ton. Cer­tain que le sé­na­teur Ful­bright n’ose­ra ja­mais rendre pu­bliques les Pen­ta­gon Pa­pers, il fait une nou­velle ten­ta­tive au­près d’un vieil op­po­sant à la guerre du Viêt­nam, le sé­na­teur George Mc­go­vern du Da­ko­ta du Sud. Ce­lui-ci a be­soin d'un peu de temps pour ré­flé­chir... Une se­maine plus tard, il ap­pelle Da­niel Ells­berg à son do­mi­cile: «Dé­so­lé, je ne peux pas le faire.» Mc­go­vern, qui en­tend se pré­sen­ter aux élec­tions pré­si­den­tielles, craint de nuire à son image s’il dé­voile ces do­cu­ments confi­den­tiels. – C’est fou­tu pour le Congrès, an­nonce Ells­berg à son ami To­ny Rus­so. – Tu pour­rais peut-être louer un hé­li­co­ptère et lâ­cher les do­cu­ments sur Ca­pi­tol Hill, dit-il en riant. – Ces sé­na­teurs semblent pen­ser que la di­vul­ga­tion de tels do­cu­ments ne vaut pas la peine de cou­rir des risques. – Peut-être ont-ils rai­son? in­ter­roge, prag­ma­tique, Pa­tri­cia. – Je ne peux pas en être sûr, je suis le seul à avoir lu l'en­tier de ce rap­port, dé­clare dé­pi­té Da­niel Ells­berg. Il tend alors les pa­piers à son amie…

Pa­tri­cia Marx s'en­ferme dans sa chambre pour les dé­cou­vrir, elle en res­sort une heure plus tard les larmes aux yeux: «Vous avez le de­voir de pu­blier ces do­cu­ments.» Peu après, Ells­berg quitte la côte Ouest pour prendre ses nou­velles fonc­tions au MIT à Bos­ton. «Après avoir re­mis un jeu com­plet à Ful­bright, il me res­tait une co­pie in­té­grale et une autre in­com­plète, ex­plique-t-il. Je n’avais plus ac­cès à une pho­to­co­pieuse et j’avais peur d’al­ler dans une boutique pour co­pier ces pièces qui pou­vaient conte­nir des marques in­dé­tec­tables sus­cep­tibles de tra­hir leur pro­ve­nance.» Un soir, n’y te­nant plus, Pa­tri­cia, de­ve­nue en­tre­temps sa femme, lui lance: «Ça fait des mois que tu parles de faire des co­pies, tu fe­rais mieux de t’y mettre main­te­nant. Et je vais t’ai­der.»

Bien que plus ra­pides que celle uti­li­sée pré­cé­dem­ment, les pho­to­co­pieuses des com­merces res­tent d’une len­teur déses­pé­rante pour qui re­doute à tout ins­tant d’être ar­rê­té par le FBI. Heu­reu­se­ment, dans le quar­tier uni­ver­si­taire de Har­vard, les com­merces ou­verts 24 heures sur 24 ne manquent pas. Les deux époux tra­vaillent de concert; pen­dant que l’un dort une heure, l’autre trie les pages dans l’ap­par­te­ment avant d’al­ler les pho­to­co­pier, non sans ap­pré­hen­sion. Car même s'ils ont re­ti­ré les in­dices de clas­si­fi­ca­tion, les en-têtes es­tam­pillés des sigles de la CIA, du dé­par­te­ment de la Dé­fense ou du chef de l’etat-ma­jor, les do­cu­ments sont pour le moins ex­pli­cites. Ils re­doutent qu’un em­ployé in­tri­gué par leur ma­nège et le vo­lume des do­cu­ments co­piés n’aver­tisse le FBI. Il leur faut une nuit et un jour pour ve­nir à bout de leur tâche épui­sante.

Agé de trente- cinq ans, lu­nettes rondes et che­veux noirs épais, Neil Shee­han est l'une des plumes du New York Times. Il a rou­lé sa bosse en Asie du Sud-est pour dif­fé­rents mé­dias (UPI, Reu­ters, Time, etc.) et n’a pas son pa­reil pour en­fi­ler les scoops. Quand il tient une his­toire, il ne la lâche pas, «un vrai bull­dog», se­lon ses col­lègues. Il est aus­si un ami de Da­niel Ells­berg, qu'il a lon­gue­ment fré­quen­té à Sai­gon. De re­tour à Wa­shing­ton, Neil Shee­han couvre le Pen­ta­gone.

Au soir du 2 mars 1971, Ells­berg, de pas­sage dans la ca­pi­tale, lui de­mande l’hos­pi­ta­li­té. Ells­berg est fa­ti­gué, il vient de se heur­ter à un nou­veau re­fus d’un membre du Congrès. Les deux hommes parlent toute la nuit. Le len­de­main ma­tin, Shee­han de­mande à l'un des res­pon­sables du New York Times l'au­to­ri­sa­tion de consul­ter une co­pie d'une étude gou­ver­ne­men­tale sur la guerre du Viêt­nam que pour­rait lui four­nir l'une de ses sources. Il l'ob­tient. Ain­si, dix jours plus tard, Shee­han re­trouve Da­niel et Pa­tri­cia dans l'ap­par­te­ment de son frère Spen­cer à Bos­ton, et com­mence à lire. – Je peux faire une co­pie? de­mande-t-il. – Non, ré­pond Ells­berg. Pas tant que je ne suis pas sûr que le New York Times va vrai­ment pu­blier le rap­port. – J’ai be­soin d’un peu de temps. Il faut que je lise tout le texte, que je fasse des vé­ri­fi­ca­tions.

Ells­berg re­met une clé de l'ap­par­te­ment à Shee­han en lui pré­ci­sant qu'il peut res­ter au­tant qu’il veut pour lire, mais qu’il ne doit pas em­por­ter la moindre page. De re­tour à Wa­shing­ton,

Shee­han montre ses notes au chef du bu­reau du New York Times qui n’a ja­mais rien vu de pa­reil, c’est une mine d’or. Quatre jours plus tard, Neil Shee­han est de re­tour à Bos­ton. Il des­cend sous un faux nom au Tread­way Mo­tor Inn de Cam­bridge, ac­com­pa­gné de son épouse, elle aus­si jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion. Ils pro­fitent de l'ab­sence des époux Ells­berg pour se rendre à l'ap­par­te­ment mu­nis de sacs à pro­vi­sions vides. Neil et Su­san se rendent en­suite dans une boutique pour faire des pho­to­co­pies et re­mettent tous les pa­piers à un em­ployé. Le­quel tique en voyant le seau «top se­cret» sur cer­taines feuilles. Mais Neil sort sa carte de presse de la Mai­sonB­lanche et lui ex­plique que ces pièces viennent tout juste d’être dé­clas­si­fiées.

Les époux Shee­han tra­vaillent tout le week-end: une pre­mière pho­to­co­pieuse étant tom­bée en panne, il faut chan­ger de ma­ga­sin. Le sa­me­di soir, Neil, qui n’a plus de cash, ré­veille le chef du bu­reau lo­cal du New York Times qui lui ap­porte en cou­rant 600 dol­lars en es­pèces sans sa­voir à quoi cet ar­gent est des­ti­né. Le len­de­main soir, ils rentrent à Wa­shing­ton avec cinq sacs bour­rés de do­cu­ments.

Cou­rant avril, Ells­berg ap­pelle Shee­han à plu­sieurs reprises. Au dé­but, le jour­na­liste af­firme que ses ré­dac­teurs en chef n’ar­rivent tou­jours pas à se dé­ci­der, puis il pré­tend avoir d’autres his­toires à cou­vrir, en­fin il ne dé­croche même plus le té­lé­phone. Ells­berg ima­gine alors que le New York Times a lui aus­si pris peur. Mais il se trompe, Neil Shee­han tra­vaille avec achar­ne­ment sur ce que son di­rec­teur ap­pelle «la plus grande his­toire du siècle» et il veut tout sim­ple­ment faire les choses à sa ma­nière, li­mi­ter le risque de fuites qui rui­ne­raient à tout ja­mais ses chances de pu­blier les dos­siers in­ter­dits. Que la Mai­son-blanche vienne à ap­prendre ce qui se passe, et il peut dire adieu à son ex­clu­si­vi­té.

Quelques jours plus tard, au cours d’une réunion dans le bu­reau du di­rec­teur du New York Times, les dis­cus­sions sur les risques en­cou­rus par la pu­bli­ca­tion de do­cu­ments top se­cret en temps de guerre sont plus qu’ani­mées entre les res­pon­sables du quo­ti­dien. L'his­toire est-elle suf­fi­sam­ment im­por­tante pour dé­fier le gou­ver­ne­ment? «Après la pu­bli­ca­tion, Nixon in­vo­que­ra cer­tai­ne­ment la loi sur l'es­pion­nage de 1917 qui sti­pule que toute per­sonne qui "com­mu­nique ou trans­met vo­lon­tai­re­ment" des do­cu­ments re­la­tifs à la dé­fense na­tio­nale à d'autres per­sonnes non au­to­ri­sées peut être condam­née à une très lourde peine de pri­son et à une forte amende», ex­plique l’avo­cat du quo­ti­dien.

La loi a été conçue pour em­pê­cher de com­mu­ni­quer à l’en­ne­mi des in­for­ma­tions sus­cep­tibles de nuire aux Etats-unis. Ce n'est évi­dem­ment pas l'in­ten­tion du New York Times dont la mis­sion est d'in­for­mer la po­pu­la­tion. Le jour­nal compte in­vo­quer le Pre­mier amen­de­ment qui ga­ran­tit la li­ber­té de pa­role et de presse. L’avo­cat sou­ligne qu’une fois l'af­faire por­tée de­vant les tri­bu­naux, tout est pos­sible: «Alors, soyez très dis­crets, parce que toutes les per­sonnes pré­sentes dans cette pièce ont pris part à un crime.»

Les pa­trons du New York Times dé­cident de ne pas conser­ver les Pen­ta­gon Pa­pers dans la ré­dac­tion. Neil Shee­han et une équipe de choc, com­po­sée des meilleurs en­quê­teurs, sont char­gés d'ins­tal­ler des bu­reaux, des ma­chines à écrire, des bibliothèques et trois grands coffres-forts dans la suite 1106 de l'hô­tel Hil­ton à Man­hat­tan. Fin avril, ce sont donc seize per­sonnes, ré­dac­teurs, jour­na­listes et se­cré­taires, qui dé­pouillent les mil­liers de pages du rap­port. Chaque soir, brouillons et notes fi­nissent dans une dé­chi­que­teuse spé­cia­le­ment ins­tal­lée dans les sous-sols du quo­ti­dien.

De son cô­té, Da­niel Ells­berg va consul­ter un pro­fes­seur de droit de Har­vard qu'il connaît. Mais à peine a-t-il com­men­cé à ra­con­ter son his­toire que l’avo­cat l’in­ter­rompt: «Je dois vous ar­rê­ter tout de suite. Je crains de ne pas pou­voir par­ti­ci­per à cette dis­cus­sion. Vous sem­blez dé­crire des plans pour com­mettre un crime. En tant qu'avo­cat, je ne peux pas y par­ti­ci­per.» Ells­berg se lève fu­rieux et hurle: «Je vous ai par­lé de 7'000 pages de preuves de crimes de guerre, de crimes contre la paix, de meurtres à grande échelle, de vingt ans de crimes sous quatre pré­si­dents, cha­cun conseillé par un pro­fes­seur de Har­vard.» Rien.

Cou­rant mai, un jour­na­liste du New York Times ap­proche Ells­berg à Cam­bridge. Il pré­pare un livre sur l’in­ci­dent du golfe du Ton­kin. Im­pres­sion­né par son éner­gie, sa pers­pi­ca­ci­té et sa dé­ter­mi­na­tion à ré­soudre le mys­tère, Da­niel Ells­berg lui parle du rap­port com­man­di­té par Mc­na­ma­ra, mais ne lui dit pas qu’il en pos­sède un exem­plaire ni ne men­tionne Neil Shee­han. Par contre, il lui laisse lire quelques bonnes feuilles qui l’in­té­ressent. Le jour­na­liste re­part ra­vi. Son livre s’an­nonce ex­plo­sif.

Le 12 juin 1971, en fin d’après-mi­di, le jour­na­liste rap­pelle Da­niel Ells­berg. Il est au bord des larmes et ho­quette ces quelques mots: «Dan, c'est une ca­tas­trophe! Mon livre sort dans quelques

se­maines, mais per­sonne n’en par­le­ra.» Pour­quoi, s'en­quiert Ells­berg? «Cette étude dont j'ai lu une par­tie chez vous, elle est dans les mains du New York Times qui va la pu­blier dans son in­té­gra­li­té dès de­main. L’im­meuble est bou­clé, toute per­sonne qui veut en­trer ou sor­tir est contrô­lée; la di­rec­tion craint que le FBI dé­barque avant que le jour­nal ne soit im­pri­mé. Ils s’at­tendent à des pour­suites.»

Ells­berg est sous le choc, ce­la fait des se­maines qu’il n’a plus eu de nou­velles de Neil Shee­han. Il ha­sarde un «vous êtes cer­tain?» «Les ro­ta­tives sont sur le point de tour­ner», as­sure le jour­na­liste. Le coeur bat­tant la cha­made, Ells­berg té­lé­phone alors à Neil Shee­han au jour­nal. Pas de ré­ponse. Ells­berg est fu­rieux. Neil au­rait au moins pu avoir la dé­cence de l’aver­tir afin qu’il prenne ses pré­cau­tions, d’au­tant plus qu’il a en­tre­po­sé une co­pie com­plète du rap­port dans l’ap­par­te­ment du frère de Pa­tri­cia à Bos­ton. Il ap­pelle son ami Ho­ward Zinn, pro­fes­seur à l'uni­ver­si­té de Bos­ton et mi­li­tant an­ti­guerre, qui lui conseille de le lui ame­ner im­mé­dia­te­ment.

A 18 heures, les ro­ta­tives s’ébranlent et tournent bien­tôt à plein ré­gime. Les pre­miers exem­plaires sont dé­po­sés dans la suite 1106 du Hil­ton. En voyant la une, Shee­han pousse un cri de joie. Il dé­croche son té­lé­phone pour ap­pe­ler Ells­berg. Il lui doit bien ça. Pas de ré­ponse.

Da­niel Ells­berg et Pa­tri­cia dînent dans un res­tau­rant avec Ho­ward Zinn et son épouse. Ells­berg est exas­pé­ré, il ne com­prend pas le si­lence de Shee­han. Ses amis le rai­sonnent, l'im­por­tant c'est que les do­cu­ments du Pen­ta­gone ap­pa­raissent au grand jour. Après le dî­ner, les deux couples vont voir Butch Cas­si­dy et le Sun­dance Kid, puis mangent des glaces en dé­am­bu­lant dans les al­lées du Har­vard Square. A mi­nuit, ils se pré­ci­pitent dans l'un des kiosques du mé­tro pour ache­ter l’édi­tion his­to­rique du New York Times. Sur trois co­lonnes à la une, ce titre: «Les ar­chives du Viêt­nam: une étude du Pen­ta­gone dé­taille trois an­nées d’es­ca­lade amé­ri­caine.» A un ami qu’il croise en sor­tant de la sta­tion du mé­tro une pile de jour­naux entre les mains, Ells­berg lance: « Je vais sans doute de­voir quit­ter la ville pen­dant quelque temps…»

La Mai­son-blanche ne ré­agit pas im­mé­dia­te­ment à la pu­bli­ca­tion des Pen­ta­gon Pa­pers. Ap­pa­rem­ment, le pré­sident Nixon ne prend pas la me­sure de l’évé­ne­ment, le rap­port concer­nant d'après lui avant tout ses pré­dé­ces­seurs. Peut-être même pour­rait-il s’en ser­vir pour se dé­doua­ner? Un coup de fil de Kis­sin­ger le fait chan­ger d’avis; les pièces pu­bliées étant clas­sées top se­cret, leur di­vul­ga­tion re­lève donc de la tra­hi­son en temps de guerre. Nixon dé­cide de confier le dos­sier à son mi­nistre de la Jus­tice, le pro­cu­reur gé­né­ral John Mit­chell.

Le 14 juin, le New York Times pu­blie une deuxième salve d’ex­traits du rap­port. Le len­de­main, alors que le quo­ti­dien pour­suit ses ré­vé­la­tions, ses di­ri­geants re­çoivent une mis­sive de John Mit­chell qui leur in­time de sus­pendre la pu­bli­ca­tion et de res­ti­tuer les co­pies des Pen­ta­gon Pa­pers en leur pos­ses­sion. Le New York Times re­fuse. L’après-mi­di même, le dé­par­te­ment de la Jus­tice dé­pose une in­jonc­tion de­vant le Tri­bu­nal de dis­trict fé­dé­ral de New York pour mettre un terme aux fuites. Dans les heures qui suivent, un juge ac­corde une « ordonnance d'en­trave tem­po­raire » . Pour la pre­mière fois de­puis la ré­vo­lu­tion amé­ri­caine au XVIIIE siècle, la jus­tice bloque un jour­nal sur son sol. Le 16 juin, le quo­ti­dien ne pa­raît pas.

La co­lère de Da­niel Ells­berg contre Neil Shee­han est re­tom­bée. Com­ment en vou­loir au jour­na­liste après avoir vu l’im­por­tance ac­cor­dée par le New York Times au rap­port Mc­na­ma­ra? Il se sent même re­de­vable en­vers lui. Aus­si, quand l'un de ses amis lui sug­gère de re­mettre une co­pie des do­cu­ments au Wa­shing­ton Post, LE concur­rent du New York Times, Ells­berg hé­site; ce se­rait une tra­hi­son. Fi­na­le­ment, il se rend aux ar­gu­ments de son ami, car la seule ma­nière de pour­suivre la pu­bli­ca­tion du rap­port est d’en re­mettre un exem­plaire à un autre jour­nal. Le 16 juin, l'as­sis­tant du ré­dac­teur en chef du quo­ti­dien, Ben Bag­di­kian, re­çoit cet étrange mes­sage: «Ap­pe­lez Mis­ter Bos­ton de­puis un té­lé­phone sé­cu­ri­sé » , sui­vi d’un nu­mé­ro de té­lé­phone. Bag­di­kian se pré­ci­pite dans la ca­bine té­lé­pho­nique la plus proche. A l'autre bout du fil, une voix d'homme, qu'il re­con­naît pour avoir tra­vaillé avec Ells­berg à la RAND Cor­po­ra­tion, lui dit ce­ci: «Un vieil ami a un mes­sage im­por­tant pour vous. Don­nez-nous le nu­mé­ro d'un té­lé­phone payant où mon ami peut vous ap­pe­ler dans quelques mi­nutes.» Bag­di­kian lui com­mu­nique ce­lui du té­lé­phone voi­sin qui sonne peu de temps après. La voix lui de­mande alors: «Si je peux vous ob­te­nir ce que vous vou­lez, est-ce que vous le pu­blie­rez?»

La suite de l’his­toire de Bag­di­kian tient plus de la co­mé­die que du po­lar. Sui­vant les ins­truc­tions lais­sées par Ells­berg, le jour­na­liste se lance dans un jeu de piste qui le mène d'un mo­tel de Bos­ton à un ap­par­te­ment de Cam­bridge où un jeune homme bar­bu lui re­met les fa­meux Pen­ta­gon Pa­pers. La co­pie du rap­port est en désordre et, en rai­son des dif­fé­rentes étapes de «dé­clas­si­fi­ca­tion» sau­vage ef­fec­tuées à coup de ci­seaux par Da­niel Ells­berg, les pages ne sont plus nu­mé­ro­tées. Il faut donc d'abord re­cons­ti­tuer le rap­port. Heu­reu­se­ment, Ben Bag­di­kian bé­né­fi­cie de l’aide des époux… Ells­berg qui l’ont re­joint au mo­tel. Pour com­pli­quer le tout, Da­niel «net­toie» tous les do­cu­ments en re­ti­rant en-têtes et autres in­di­ca­tions bu­reau­cra­tiques, cer­tains lui ayant re­pro­ché, après la pu­bli­ca­tion par le New York Times, d’avoir li­vré des codes se­crets à l’en­ne­mi.

Le jour­na­liste et le couple Ells­berg passent la nuit en­tière à dé­cou­per notes de bas de page et ré­fé­rences tem­po­relles tout en tri­ant les cha­pitres. Peu avant l’aube, Pa­tri­cia rentre à la mai­son pour se re­po­ser pen­dant que les deux hommes achèvent leur tra­vail. Ils ont pra­ti­que­ment fi­ni quand on frappe à la porte. Un ami d'ells­berg ap­porte une boîte conte­nant un se­cond jeu du rap­port in­ter­dit. Da­niel veut que le jour­na­liste ra­mène un exem­plaire sup­plé­men­taire à Wa­shing­ton. Pour en faire quoi? Il re­ce­vra des ins­truc­tions ul­té­rieu­re­ment. Le jour­na­liste re­gimbe. Jouer les in­ter­mé­diaires dans une af­faire qu’il ne maî­trise pas, ce n’est pas vrai­ment son truc. C’est à prendre ou à lais­ser. Il prend.

La va­lise de Bag­di­kian n’est pas as­sez grande pour conte­nir les deux exem­plaires et pas ques­tion de les faire voya­ger en soute. Le jour­na­liste se trim­balle donc avec les boîtes en ba­gage ac­com­pa­gné. Pour faire te­nir en­semble les quelque 14'000 pages, il lui faut de la fi­celle. Pas fa­cile d’en trou­ver en pleine nuit à Bos­ton. La clô­ture du mo­tel lui four­nit les quelques mètres né­ces­saires. Bag­di­kian achète deux billets en pre­mière classe, un pour lui et l'autre pour les pho­to­co­pies, comme ça per­sonne ne lui di­ra rien. Le Wa­shing­ton Post est prêt à prendre le re­lais du New York Times.

A six heures du ma­tin, une fois Bag­di­kian par­ti pour l’aé­ro­port, Da­niel Ells­berg ap­pelle son épouse pour qu’elle vienne le cher­cher. Mais il est tel­le­ment épui­sé qu'il s’en­dort en l'at­ten­dant. Quand sa femme le ré­veille, ils dé­couvrent en­semble, stu­pé­faits, que la té­lé­vi­sion dif­fuse des images en di­rect du porche de leur mai­son de Hilliard Street que Pa­tri­cia vient de quit­ter. Il y a des pho­to­graphes, des ca­me­ra­men et deux agents du FBI qui frappent à leur porte. La voix off du jour­na­liste an­nonce que le FBI re­cherche un dé­nom­mé Da­niel Ells­berg, sus­cep­tible de l'ai­der à en­quê­ter sur la fuite de do­cu­ments se­crets du Pen­ta­gone.

Les époux Ells­berg se re­gardent, ef­fa­rés. Ce n’est pas tom­bé loin. Res­ter dans une chambre d’hô­tel ré­ser­vée au nom d’un jour­na­liste du Wa­shing­ton Post ne leur semble pas être une bonne idée. Ren­trer chez eux, non plus. Pas ques­tion de se li­vrer pour au­tant avant que leur plan ne soit ter­mi­né. Ils plongent alors dans la clan­des­ti­ni­té...

Au dé­but de leur ca­vale, les époux Ells­berg changent tous les jours de mo­tel et s’en­re­gistrent sous de faux noms. Ils ont l’im­pres­sion d’être le centre du monde, que les jour­naux ne parlent plus que d’eux. Et ce n'est pas faux. Pour les re­trou­ver, le FBI a lan­cé «la plus grande chasse à l’homme de­puis l’en­lè­ve­ment du bé­bé Lind­bergh dans les an­nées 1930». Pour­tant, au­cun man­dat d’ar­rêt n'a en­core été émis contre Da­niel Ells­berg et, of­fi­ciel­le­ment, le Bu­reau veut juste l’in­ter­ro­ger à titre de té­moin.

Les Feds le cherchent par­tout, même à l’étran­ger. Le seul en­droit qu'ils n'in­ves­tissent pas, c’est Cam­bridge. «A l’époque, se sou­vient Da­niel Ells­berg, il était pos­sible de de­man­der

de l'aide à un jeune en pré­tex­tant une ac­tion an­ti­guerre et de l’ob­te­nir.» L’ami char­gé de lui trou­ver des points de chute est le pre­mier sur­pris de la fa­ci­li­té de sa tâche. Il lui suf­fit de sol­li­ci­ter des per­sonnes croi­sées lors de ras­sem­ble­ments pa­ci­fistes: «J'ai be­soin de votre ap­par­te­ment pen­dant quelques jours, ne me po­sez pas de ques­tions.» Tout le monde ac­cepte. En quelques jours, le couple de fuyards dis­pose de di­zaines de planques dans toute la ville et ne dort ja­mais deux soirs de suite au même en­droit. Des amis leur ap­portent ré­gu­liè­re­ment des vê­te­ments propres et de quoi se la­ver.

Le 18 juin, le Wa­shing­ton Post prend le re­lais du New York Times. On peut lire en une et en lettres ca­pi­tales: «LES DO­CU­MENTS REVELENT L'EF­FORT DES ETATS-UNIS EN 1954 POUR RE­TAR­DER L'ELEC­TION AU VIET­NAM.» La ré­ac­tion de la Mai­son-blanche ne se fait pas at­tendre. A trois heures de l'après-mi­di, le ré­dac­teur en chef Ben Brad­lee re­çoit un ap­pel du mi­nistre de la Jus­tice qui lui in­time l'ordre de ces­ser la pu­bli­ca­tion des an­nales du Pen­ta­gone. «Je suis sûr que vous com­pren­drez que je doive res­pec­tueu­se­ment dé­cli­ner», ré­pond Brad­lee. Quelques heures plus tard, le Wa­shing­ton Post se voit in­ter­dire toute pu­bli­ca­tion jus­qu'à ce qu’un tri­bu­nal sta­tue au fond sur la plainte du gou­ver­ne­ment.

Pa­tri­cia et Da­niel Ells­berg sont dé­ter­mi­nés à pour­suivre leur com­bat jus­qu’à ce que l’in­té­gra­li­té des Pen­ta­gon Pa­pers soit ren­due pu­blique. Pour ce­la, ils peuvent comp­ter sur l’aide cru­ciale de Mis­ter Bos­ton, l'un de leurs meilleurs amis qui a tra­vaillé au Congrès et pos­sède une so­lide con­nais­sance des mé­dias. Il s’oc­cupe de la sé­cu­ri­té du couple. Tous les jour­naux qui ont eu af­faire à lui se plaignent de me­sures de pru­dence plus strictes que né­ces­saire qu’il édicte. Mais ça marche. Il dis­tri­bue les Pen­ta­gon Pa­pers d’un bout à l’autre des Etats- Unis avec suc­cès. Le FBI n’est ja­mais ar­ri­vé à in­ter­cep­ter un seul de ses en­vois, pas plus qu’il ne réus­sit à l'iden­ti­fier.

La stra­té­gie de Mis­ter Bos­ton est simple: dis­til­ler les ré­vé­la­tions au compte-gouttes, jour­nal après jour­nal. Son but: main­te­nir l’his­toire en vie. Sa tâche est d’au­tant plus ai­sée que les ré­dac­tions se bous­culent au por­tillon en dé­pit des risques de pour­suites ju­di­ciaires sans pré­cé­dent. Après le Wa­shing­ton Post, le Bos­ton Globe. Un choix évident, ce quo­ti­dien lo­cal est l'un des plus fa­rouches op­po­sants à la guerre. Le 22 juin, en une du Bos­ton Globe: «Les do­cu­ments se­crets du Pen­ta­gone ré­vèlent le rôle du Pré­sident Ken­ne­dy dans la guerre du Viêt­nam.» Dans les heures qui suivent, un juge cen­sure le quo­ti­dien. Le len­de­main, le Chi­ca­go Sun-times prend le re­lais, puis le St. Louis PostDis­patch, le L.A. Times et les onze pu­bli­ca­tions du groupe Knight.

Da­niel Ells­berg est contac­té, via un pro­fes­seur du MIT, par le pres­ti­gieux heb­do­ma­daire Time qui veut l’in­ter­vie­wer et le mettre en cou­ver­ture. C’est ten­tant, mais Ells­berg dé­cline la pro­po­si­tion de crainte de se mettre à dos les autres jour­naux aux­quels il a re­fu­sé des en­tre­tiens. L’heb­do­ma­daire re­vient à la charge en lui pro­po­sant trois pages où il pour­rait dire ce qu’il veut sans au­cune cen­sure. Plus ten­tant en­core... C'est tou­jours non. Time me­nace alors de ne rien pu­blier sur l'af­faire, mais Ells­berg tient bon. Fi­na­le­ment, le ma­ga­zine lui an­nonce qu’il lui consa­cre­ra sa une s'il ré­pond à cette ques­tion: «Quelle est la cou­leur de vos yeux?» Sur le pre­mier pro­jet de cou­ver­ture, l’illus­tra­teur lui avait des­si­né des yeux mar­ron, alors qu'ils sont bleus. «C’était seule­ment la deuxième fois que Time fai­sait une cou­ver­ture sur une per­son­na­li­té sans l’avoir ren­con­tré, ju­bile Ells­berg. La pre­mière fois, c’était en 1943 avec Hit­ler.»

Pour que sa vic­toire soit com­plète, le lan­ceur d'alerte doit convaincre les puis­santes chaînes de té­lé­vi­sion d'en­trer elles aus­si dans la danse. Toutes avaient dé­cli­né ses in­for­ma­tions au dé­but, mais main­te­nant que l’his­toire a pris une di­men­sion

na­tio­nale, elles se dis­putent l’ex­clu­si­vi­té d’un en­tre­tien. Ells­berg se doit d’ac­cep­ter et porte son choix sur CBS News. Le 22 juin dans la soi­rée, Gor­don Man­ning, vice-pré­sident de CBS News et res­pon­sable du jour­nal té­lé­vi­sé de Wal­ter Cron­kite, le plus re­gar­dé des Etats-unis, re­çoit un ap­pel de Mis­ter Bos­ton. Quelques heures plus tard, il fait le pied de grue de­vant la bi­blio­thèque du cam­pus de Har­vard. Un jeune homme bar­bu sort des buis­sons et le conduit à une voi­ture qui fonce dans les rues de Bos­ton avant de pi­ler de­vant un im­meuble. «Dan vous at­tend au troi­sième étage», lui dit sim­ple­ment le chauffeur.

A une heure du ma­tin, Gor­don Man­ning quitte le bâ­ti­ment avec des mil­liers de pages ex­traites du rap­port top se­cret. Une lé­gère pluie tombe alors qu'il re­monte vers son hô­tel. Une voi­ture de po­lice s’ar­rête à sa hau­teur. – Une pe­tite pro­me­nade sous la pluie? iro­nise le po­li­cier, ça m’a l’air lourd ce que vous por­tez. – Ouais, mais je suis jeune. – Al­lez, mon­tez, vous al­lez vous faire trem­per.

Man­ning prend place à cô­té du po­li­cier, les em­bar­ras­sants do­cu­ments sur ses ge­noux, le souffle court jus­qu’à ce que la voi­ture le dé­pose de­vant son hô­tel quelques mi­nutes plus tard. Le len­de­main, Wal­ter Cron­kite, l’an­chor­man le plus po­pu­laire des Etats-unis, pé­nètre dans le hall de l'hô­tel Com­man­der à Bos­ton en es­sayant de ne pas at­ti­rer l’at­ten­tion. – Mis­ter Cron­kite! s’ex­clame le di­rec­teur de l'hô­tel en se di­ri­geant vers lui. Que puis-je faire pour vous?

– J’ai be­soin de pas­ser un coup de fil de­puis le té­lé­phone payant du sous-sol. – Ab­surde, pro­teste le di­rec­teur, vous pou­vez uti­li­ser mon té­lé­phone pri­vé dans mon bu­reau.

Pas ques­tion. Les ins­truc­tions d’ells­berg trans­mises par Man­ning sont for­melles: Cron­kite doit at­tendre un contact au sous-sol de l'hô­tel de­vant le té­lé­phone pu­blic à cô­té des toi­lettes. Tan­dis que le pré­sen­ta­teur pa­tiente, il est as­sailli par des fans et des chas­seurs d’au­to­graphes. «Pour­quoi n'at­ten­dez-vous pas dans mon bu­reau, Mon­sieur Cron­kite?» in­siste le di­rec­teur. Le jour­na­liste dé­cline l’in­vi­ta­tion. Le di­rec­teur s’en va et la foule se ta­rit. Cron­kite fait les cent pas de­vant les wc. Il est sur le point de par­tir quand un jeune homme s’ar­rête à sa hau­teur et hoche la tête avant de re­par­tir. Il le suit jus­qu’à une voi­ture qui at­tend de­vant l'hô­tel. Après maints dé­tours, il entre dans une pe­tite mai­son grise de Cam­bridge où il re­trouve une équipe de la CBS ar­ri­vée par des routes tout aus­si tor­tueuses. Da­niel Ells­berg est là, lui aus­si. La pre­mière in­ter­view d’un lan­ceur d’alerte de l’his­toire de la té­lé­vi­sion peut com­men­cer.

Le soir du 23 juin 1971 sur CBS, Wal­ter Cron­kite ouvre son jour­nal té­lé­vi­sé ain­si: «Au cours de la contro­verse, un seul nom a été men­tion­né comme la source pos­sible des do­cu­ments du New York Times, Da­niel Ells­berg, un an­cien du dé­par­te­ment d'etat et pla­ni­fi­ca­teur du Pen­ta­gone de­ve­nu fan­tôme. Il a ac­cep­té d'être in­ter­viewé dans un lieu se­cret, mais a re­fu­sé de dis­cu­ter de son rôle dans la pu­bli­ca­tion des­dits do­cu­ments. Je lui ai de­man­dé ce qu'il consi­dé­rait être les ré­vé­la­tions les plus im­por­tantes à ce jour dans ce dos­sier. Voi­ci sa ré­ponse: "Je pense que la le­çon à ti­rer de cette af­faire est que les ha­bi­tants de ce pays ne peuvent pas se per­mettre de lais­ser le pré­sident gou­ver­ner seul le pays, sans l'aide du Congrès et de la po­pu­la­tion, même en ma­tière de po­li­tique étran­gère"»

Le jeu­di 24 juin, douze des prin­ci­paux jour­naux amé­ri­cains (dont le Phi­la­del­phia In­qui­rer, le Mia­mi He­rald et le De­troit Free Press) pu­blient à leur tour des ex­traits des Pen­ta­gon Pa­pers. C’en est trop. La Mai­son-blanche se re­tourne en force contre Da­niel Ells­berg. A Los An­geles, un grand ju­ry est convo­qué pour se pro­non­cer sur son in­cul­pa­tion. Mis­ter Bos­ton té­lé­phone à l'un de ses contacts sur place de­puis une ca­bine té­lé­pho­nique si­tuée en face de la planque des époux Ells­berg. Pru­dent, il parle à mots cou­verts, par al­lu­sions, et sur­tout ne s’at­tarde pas. Il fait bien. Quelques mi­nutes à peine après avoir rac­cro­ché, deux voi­tures des forces de l’ordre s’ar­rêtent de­vant la ca­bine. Des po­li­ciers en uni­forme en des­cendent, ins­pectent les lieux et scrutent les alen­tours. Une heure plus tard, les époux Ells­berg sont à l'abri dans une nou­velle cache.

Alors que la Cour d'ap­pel de New York sta­tue contre le New York Times, celle de Wa­shing­ton donne rai­son au Wa­shing­ton Post. De son cô­té, le grand ju­ry in­culpe, le ven­dre­di 25 juin à Los An­geles, Da­niel Ells­berg pour vol et pos­ses­sion non au­to­ri­sée de do­cu­ments clas­si­fiés, et vio­la­tion de la loi sur l'es­pion­nage. Un man­dat d'ar­rêt est lan­cé contre lui. Da­niel Ells­berg té­lé­phone à son avo­cat Char­lie Nes­son.

– Vous de­vez vous pré­sen­ter à la po­lice im­mé­dia­te­ment, lui re­com­mande l’homme de loi. – Je ne peux pas faire ça, j'ai en­core des exem­plaires à dis­tri­buer. – Vous n’avez pas le choix. Si vous ne le faites pas, vous se­rez consi­dé­ré comme fu­gi­tif. – Tant pis. Je n’ai pas fi­ni. – Vous avez be­soin de com­bien de temps? – Quelques jours. Jus­qu'à lun­di ma­tin. – Je vais voir ce que je peux faire.

Char­lie Nes­son prend contact avec le mi­nis­tère de la Jus­tice pour l'in­for­mer que son client est dis­po­sé à se consti­tuer pri­son­nier à condi­tion qu’il soit li­bé­ré sous cau­tion avant le week-end. Re­fus. – Il se li­vre­ra lun­di. – Il ne peut pas faire ça. – Il ne vien­dra pas avant. – Oh, ben, de toute ma­nière le FBI ne l'a pas trou­vé. – Vous sa­vez que mon té­lé­phone est sur écoute? – Oh mon Dieu, vous plai­san­tez? s'étrangle le fonc­tion­naire qui rac­croche au plus vite.

Char­lie Nes­son an­nonce la bonne nou­velle à Ells­berg et convoque, quelques heures plus tard, une confé­rence de presse: son client a l’in­ten­tion de se rendre au Pa­lais de jus­tice de Bos­ton le lun­di 28 juin à 10 heures afin de se li­vrer au Pro­cu­reur fé­dé­ral. Le lan­ceur d’alerte pro­fite du week-end pour or­ga­ni­ser l’ex­pé­di­tion des deux der­nières co­pies des Pen­ta­gon Pa­pers au Ch­ris­tan Science Mo­ni­tor et au quo­ti­dien new-yor­kais News­day.

Le lun­di 28 juin 1971 au ma­tin, Me Char­lie Nes­son re­joint les époux Ells­berg dans leur der­nière planque pour les ac­com­pa­gner à la Cour fé­dé­rale. Il s'at­tend à ce que la presse y soit pré­sente en masse. Pour l’oc­ca­sion, Da­niel Ells­berg a re­vê­tu son unique com­plet-ves­ton, dis­crè­te­ment ré­cu­pé­ré par un proche. « A l’époque, on croyait que quel­qu’un de bien ha­billé avait une chance de s’at­ti­rer les bonnes grâces du ju­ry», sou­rit Ells­berg. L’avo­cat est ner­veux. Le mi­nis­tère de la Jus­tice a don­né des ins­truc­tions pré­cises au FBI: hors de ques­tion de lais­ser le lan­ceur d’alerte se pré­sen­ter libre au Pa­lais de jus­tice. Il faut l’in­ter­cep­ter coûte que coûte avant son ar­ri­vée et le pré­sen­ter à la presse me­not­té et en­chaî­né. Le di­rec­teur du FBI a mo­bi­li­sé ses agents, le Bu­reau veut se ven­ger. Ce­la fait deux se­maines qu’il traque en vain Ells­berg sans par­ve­nir à l’em­pê­cher de dis­tri­buer des mil­liers de pages top se­cret d’un bout à l’autre des Etats-unis.

Le taxi qui conduit les époux Ells­berg et leur avo­cat suit un iti­né­raire soi­gneu­se­ment pla­ni­fié, hors des grands axes. Da­niel Ells­berg peau­fine les dé­cla­ra­tions qu'il va faire de­vant la foule de jour­na­listes pré­sents. Il doit être bref, concis, clair. Réa­li­sant qu’il n’au­ra peut-être pas l’oc­ca­sion de s’ex­pri­mer, il grif­fonne sur un bloc le conte­nu de son in­ter­ven­tion afin que son épouse la lise le cas échéant.

Le Post Of­fice Square est noir de monde. Des cen­taines de sym­pa­thi­sants, cer­tains bran­dis­sant des pan­cartes, ont re­joint les jour­na­listes. Le trio est hap­pé par la foule sans même que les fé­dé­raux pré­sents sur place ne puissent in­ter­ve­nir. «J'ai vu tel­le­ment de vi­sages fa­mi­liers, ex­plique Ells­berg, que je me suis de­man­dé si j’as­sis­tais à mon an­ni­ver­saire-sur­prise, à une émis­sion de la ca­mé­ra in­vi­sible ou à une ex­pé­rience de mort im­mi­nente quand le "qua­si dé­funt" ren­contre au bout d’un tun­nel de lu­mière tous ceux qu’il a ai­més.»

Sur les marches du Pa­lais de jus­tice, des di­zaines de po­li­ciers at­tendent sans bou­ger. «Bons joueurs, ils ont at­ten­du que je vienne à eux, ils ne se sont pas pré­ci­pi­tés pour me pas­ser les me­nottes.» Da­niel Ells­berg étreint ses amis, serre les mains des autres, tous l’en­cou­ragent tan­dis qu’il avance vers les di­zaines de jour­na­listes qui l’at­tendent. Il n’en avait ja­mais vu au­tant. Une fo­rêt de mi­cros se tend vers lui. «Je pense avoir fait un bon tra­vail en tant que ci­toyen, com­mence-t-il. Je ne pou­vais plus ca­cher ces in­for­ma­tions à mes conci­toyens. Cette dé­ci­sion est la mienne et je suis prêt à en as­su­mer les consé­quences. Mon seul re­gret est de ne pas avoir agi plus tôt […] Es­pé­rons que la vé­ri­té nous li­bé­re­ra de cette guerre.» Un jour­na­liste l’in­ter­pelle: – Avez-vous peur d’al­ler en pri­son? – Et vous? N’iriez-vous pas en pri­son pour contri­buer à mettre un terme à cette guerre?

Sui­vi de son épouse et de son avo­cat, Da­niel Ells­berg se di­rige en­suite vers les po­li­ciers. Ils ne prennent même pas la peine de lui pas­ser les me­nottes. Cer­tains af­fichent même un large sou­rire en es­cor­tant le trio jus­qu'au bu­reau du par­quet fé­dé­ral. Une fois les portes du Pa­lais de jus­tice re­fer­mées, la foule en­tonne des chants pa­ci­fistes ponc­tués de slo­gans, bien dé­ci­dée à at­tendre le re­tour du hé­ros. Le nombre des ma­ni­fes­tants a en­core gros­si quand, deux heures plus tard, Ells­berg res­sort… libre après le ver­se­ment d’une cau­tion de 50'000 dol­lars. Il est of­fi­ciel­le­ment in­cul­pé et a l’in­ten­tion d'uti­li­ser son pro­cès comme tri­bune pu­blique. Il sou­rit à la foule qui l’ova­tionne. Tous les grands jour­naux ont pu­blié des ex­traits des do­cu­ments du Pen­ta­gone, les net­works té­lé­vi­sés ne parlent que de ça. La Cour su­prême s’ap­prête à se pro­non­cer en fa­veur du New York Times et du Wa­shing­ton Post. Mais il sait que ce n’est pas fi­ni. Une nou­velle bombe est sur le point d’ex­plo­ser.

Pour com­prendre ce qui va se pas­ser, il faut se sou­ve­nir que le 15 juin – soit un peu plus de quinze de jours au­pa­ra­vant – Da­niel Ells­berg a re­mis deux exem­plaires des Pen­ta­gon Pa­pers à Ben Bag­di­kian du Wa­shing­ton Post. Trois jours plus tard, à quelques heures de la pu­bli­ca­tion des­dits ex­traits par le quo­ti­dien, Bag­di­kian gare sa voi­ture sur le par­king de l’hô­tel May­flo­wer, comme conve­nu. Un vé­hi­cule s'ar­rête der­rière lui. Un homme en des­cend, se di­rige vers le coffre de la voi­ture du jour­na­liste, l’ouvre et, sans rien dire, prend la se­conde co­pie du rap­port. Le jour­na­liste l’a re­con­nu, c’est Mike Gravel, le sé­na­teur de l’alas­ka, un fa­rouche op­po­sant à la guerre du Viêt­nam. Mike Gravel est l'un des po­li­ti­ciens contac­tés par Ells­berg alors qu’il ten­tait en­core la voie par­le­men­taire pour par­ve­nir à ses fins. Il est le seul à ne pas s’être dé­sis­té. Mieux, il a trou­vé une ma­nière de rendre le rap­port pu­blic. C'est ce qu'il s'ap­prête à faire en ce ma­tin du 29 juin.

Avant de par­tir pour son tra­vail, Mike Gravel se fait un la­ve­ment, boucle une cein­ture lom­baire et at­tache une poche de plas­tique à sa jambe pour col­lec­ter son urine. Il lui fau­dra te­nir au moins trente heures de­bout. La veille au soir, dans un hé­mi­cycle dé­sert, le sé­na­teur a convo­qué pour le len­de­main ma­tin une ses­sion spé­ciale de son sous-co­mi­té sur les bâ­ti­ments et les ter­rains, l'un des dos­siers les moins pres­ti­gieux du Sé­nat. Sûr de son coup, il pé­nètre dans une salle du Congrès dé­serte à l’ex­cep­tion de quelques em­ployés. Per­sonne à l’ho­ri­zon pour s’op­po­ser à son plan. A neuf heures et quart, il dé­clare la ses­sion ou­verte. «J'ai en ma pos­ses­sion le rap­port top se­cret du Pen­ta­gone, dit-il en sor­tant des mil­liers de pages de sa grosse sa­coche. Ne pas le rendre pu­blic se­rait un aban­don du de­voir et de la mo­rale.» Et Gravel com­mence à lire les do­cu­ments l’un après l’autre. Il sait que per­sonne ne peut plus l’ar­rê­ter tant qu’il n’a pas cé­dé la pa­role, ce­la s’ap­pelle du fi­li­bus­te­ring, de l’obs­truc­tion par­le­men­taire. Un sté­no­graphe prend note de cha­cun de ses pro­pos. Gravel va lire pen­dant des heures. D’abord, de­vant quelques rares tou­ristes, puis des jour­na­listes ac­cou­rus avec des ca­mé­ras et des mi­li­tants pa­ci­fistes. On se croi­rait dans un film de Frank Ca­pra. A l’aube du jour sui­vant, le sé­na­teur craque et se met à pleu­rer. En­fin, épui­sé, il s'ar­rête avant de re­prendre la pa­role: «Je de­mande le consen­te­ment una­nime de tous les

Sui­vi de son épouse et de son avo­cat, Da­niel Ells­berg se di­rige en­suite vers les po­li­ciers. Ils ne prennent même pas la peine de lui pas­ser les me­nottes. Cer­tains af­fichent même un large sou­rire en es­cor­tant le trio jus­qu'au bu­reau du par­quet fé­dé­ral.

membres du sous-co­mi­té pour in­sé­rer le reste des do­cu­ments du Pen­ta­gone à nos tra­vaux. Une ob­jec­tion?» Au­cune, il est le seul membre du sous-co­mi­té pré­sent. Adop­té à l’una­ni­mi­té. L’in­té­gra­li­té des Pen­ta­gon Pa­pers est dé­sor­mais consi­gnée et ac­ces­sible à tous. Mais la Mai­sonB­lanche n’a pas dit son der­nier mot.

Dès son élec­tion, le pré­sident Nixon a pris l’ha­bi­tude d’en­re­gis­trer toutes ses conver­sa­tions. C’est ain­si que l’on sait exac­te­ment ce qui a été dit dans le bu­reau ovale de la Mai­son-blanche le 17 juin 1971, quatre jours après la pre­mière pu­bli­ca­tion des Pen­ta­gon Pa­pers par le New York Times. Nixon dis­cute de la si­tua­tion avec deux de ses conseillers les plus re­tors, Ri­chard Hal­de­man et John Ehr­lich­man, et son se­cré­taire d’etat Hen­ry Kis­sin­ger. Ils viennent d’ap­prendre le nom de ce­lui qui a ba­lan­cé le rap­port top se­cret au New York Times, Da­niel Ells­berg. – C’est ce fils de pute d’ells­berg, com­mence Kis­sin­ger. Je le connais bien. – Vous le connais­sez? s’of­fusque Nixon. – Bien. Tout d'abord, il est... – Il est fou, n'est-ce pas? coupe Hal­de­man. – Il est fou, concède Kis­sin­ger. – Pour­quoi l'ont-ils em­bau­ché au dé­par­te­ment de la Dé­fense? s'en­quiert Nixon. – Eh bien, Mon­sieur le Pré­sident, re­prend Kis­sin­ger, c’est un drôle de type, un gé­nie. C’est l'élève le plus brillant que je n’ai ja­mais eu. C’était un fau­con. Il s’est por­té vo­lon­taire pour al­ler au Viêt­nam. Il était fou, il par­cou­rait le Viêt­nam avec une ca­ra­bine. Quand il ar­ri­vait dans des ré­gions te­nues par la gué­rilla, il ti­rait sur les pay­sans dans les champs. – Un tueur né, ren­ché­rit Ehr­lich­man. – Con­ti­nuez, s’im­pa­tiente Nixon. – Eh bien, il a tou­jours été un peu dés­équi­li­bré et... sau­vage, pour­suit Kis­sin­ger. La der­nière fois que je l’ai vu lors d’une confé­rence au MIT, il s’en est pris à moi et m’a ac­cu­sé d'être un meur­trier.

Une se­maine plus tard, les mêmes pro­ta­go­nistes se re­trouvent à nou­veau dans le bu­reau ovale. – Da­niel Ells­berg est l'homme le plus dan­ge­reux d'amé­rique, avance Kis­sin­ger. Il doit être ar­rê­té à tout prix. – Il nous le faut, ré­pète Nixon. Ne vous pré­oc­cu­pez pas de son pro­cès. Ras­sem­blez tout ce que vous pou­vez sur lui. On va l’avoir à tra­vers la presse.

Quelques jour plus tard, Nixon re­nou­velle ses ins­truc­tions au mi­nistre de la Jus­tice et à son at­ta­ché de presse en pré­ci­sant: «Je me fiche de la fa­çon dont vous le faites, mais faites-le! […] J’ai be­soin d’un vrai fils de pute qui doit se cas­ser le cul et se sa­lir les mains, in­siste Nixon. Vous voyez ce que je veux dire. […] Il se­ra pla­cé sous mes ordres di­rects. Pour une fois, j’ai be­soin de quel­qu’un d’aus­si dur que moi. Nom de Dieu, vous pen­sez que le New York Times se pré­oc­cupe des ar­gu­ties lé­gales? Ces fils de putes m’as­sas­sinent... Nous fai­sons face à un en­ne­mi, à un com­plot. Ils uti­lisent tous les moyens. Nous al­lons uti­li­ser tous les moyens. Est-ce clair? […] Agis­sez en de­hors de la Mai­sonB­lanche, mais ne vous faites pas prendre.»

Pour di­ri­ger sa bande de «fils de putes», Ehr­lich­man s’adresse à Egil Krogh, un avo­cat connu pour être très scru­pu­leux et obéis­sant, qui va ser­vir de liai­son entre le FBI et la Mai­son-blanche. Ehr­lich­man lui ex­plique que Nixon n'est pas sa­tis­fait de l'en­quête du FBI sur Da­niel Ells­berg et qu’il a dé­ci­dé de mon­ter sa propre équipe. Egil Krogh doit col­la­bo­rer avec l'un des hommes d’hen­ry Kis­sin­ger et en­voyer ré­gu­liè­re­ment des rap­ports à Ehr­lich­man, qui in­for­me­ra Nixon.

La pre­mière re­crue est un an­cien agent du FBI âgé d’une qua­ran­taine d’an­nées, Gor­don Lid­dy. Droit comme un i, af­fu­blé d’une grosse mous­tache,

«Da­niel Ells­berg est l'homme le plus dan­ge­reux d'amé­rique, avance Kis­sin­ger. Il doit être ar­rê­té à tout prix.»

il est ré­pu­té très in­tel­li­gent, fé­ro­ce­ment loyal et to­ta­le­ment in­con­trô­lable. « Je peux tuer un homme avec un crayon en quelques se­condes», a-t-il l'ha­bi­tude de se van­ter. Le deuxième «fils de pute» est Eve­rette Ho­ward Hunt. Un an­cien de la CIA qui a par­ti­ci­pé au coup d’etat (réus­si) contre Ár­benz Guzmán au Gua­te­ma­la et à ce­lui (ra­té) contre Fi­del Cas­tro à Cu­ba, dont le nom est as­so­cié à l’as­sas­si­nat du pré­sident Ken­ne­dy. Cette cel­lule s’ins­talle dans la salle 16 au rez-de-chaus­sée de l’old Exe­cu­tive Of­fice Buil­ding si­tué en face de la Mai­son-blanche. Son nom, la Spe­cial In­ves­ti­ga­tion Unit. Bla­gueur, l'un de ses membres fait re­mar­quer que leur mis­sion étant de s’at­ta­quer aux fuites, il se­rait plus ap­pro­prié de les ap­pe­ler les «plom­biers».

Les «plom­biers» com­mencent donc par pas­ser au crible la vie de leur proie. Ils écoutent tous les en­re­gis­tre­ments dis­po­nibles, se plongent dans les ar­chives du FBI, du mi­nis­tère de la Dé­fense et du dé­par­te­ment d’etat. Ils scrutent sa vie amou­reuse, ses ami­tiés, ques­tionnent ses amis et sa fa­mille. Ils in­ter­rogent le conseiller fi­nan­cier et le mé­de­cin de Pa­tri­cia Ells­berg et vont même jus­qu’à consul­ter les ra­dio­gra­phies den­taires de Da­niel chez son den­tiste. A quelles fins? Mys­tère. Puis, ils se rendent dans un camp de nu­distes à Sand­stone Ranch fré­quen­té par les époux Ells­berg. Ils traînent par­mi les nu­distes tout en se gar­dant bien de se dé­vê­tir. «Même s’ils avaient été nus, se sou­vient le di­rec­teur du Sand­stone Ranch, tout en eux tra­his­sait les agents du gou­ver­ne­ment.»

En ce dé­but d’an­née 1972, Gor­don Lid­dy et Eve­rette Ho­ward Hunt, les deux «plom­biers» de la Mai­son-blanche, croient avoir dé­ni­ché la faille qui leur per­met­tra d’anéan­tir Da­niel Ells­berg à tout ja­mais. En 1968, peu après son re­tour du Viêt­nam, le lan­ceur d’alerte a consul­té un psy­chiatre à Los An­geles, le doc­teur Le­wis Fiel­ding. Sans doute lui a-til li­vré toute sorte de dé­tails in­times et po­ten­tiel­le­ment em­bar­ras­sants. Ni une ni deux, Lid­dy et Hunt dé­cident de «vi­si­ter» le ca­bi­net du psy­chiatre et d’y pho­to­gra­phier

le dos­sier Ells­berg. A Egil Krogh, le chef de la Spe­cial In­ves­ti­ga­tion Unit, Lid­dy as­sure qu’il a dé­jà ef­fec­tué ce genre d’opé­ra­tion quand il était au FBI, ce­la s'ap­pe­lait des black bags, des sacs noirs.

Le 11 août, Krogh en­voie un mé­mo à John Ehr­lich­man re­com­man­dant qu’«une opé­ra­tion se­crète soit en­tre­prise pour exa­mi­ner tous les dos­siers mé­di­caux en­core dé­te­nus par le psy­cha­na­lyste d'ells­berg». Ehr­lich­man trace un «E» à cô­té du mot «Ap­prou­ver» avec ce com­men­taire: «A condi­tion que vous nous ga­ran­tis­siez de ne pas lais­ser de traces.» Hunt et Lid­dy lui pro­mettent d'uti­li­ser des tech­niques d'es­pion­nage pro­fes­sion­nelles. Steve, un spé­cia­liste de la di­vi­sion des ser­vices tech­niques de la CIA, leur re­met des faux pa­piers: cartes de sé­cu­ri­té so­ciale, cartes d'adhé­sion à des clubs, billets d'avion usa­gés, etc. Il leur four­nit aus­si des dé­gui­se­ments, per­ruques, grosses lu­nettes avec des verres aus­si épais que des culs de bou­teilles, et un dis­po­si­tif de «mo­di­fi­ca­tion de la marche» pour Lid­dy, un in­sert de plomb qui, pla­cé dans une chaus­sure, en­traîne une forte clau­di­ca­tion. En­fin, une blague à ta­bac dis­si­mu­lant à l’in­té­rieur une ca­mé­ra mi­nia­ture 35 mm.

Fin août, Lid­dy et Hunt se rendent en Ca­li­for­nie pour re­pé­rer les lieux. Ils pho­to­gra­phient le bâ­ti­ment où se trouve le bu­reau du psy­chiatre. Souf­frant le mar­tyre, Lid­dy se dé­bar­rasse du dis­po­si­tif de «mo­di­fi­ca­tion de la marche», peste contre la blague à ta­bac/ap­pa­reil pho­to dont il a le plus grand mal à se ser­vir. Un soir, ils pé­nètrent dans les bu­reaux du psy­chiatre après avoir convain­cu une femme de mé­nage de leur ou­vrir la porte. Gor­don Lid­dy prend des pho­tos de l’en­droit pen­dant que Hunt ba­varde avec la femme en es­pa­gnol. Les deux «plom­biers» n’ont plus qu’à ren­trer à Wa­shing­ton.

D’un point de vue tech­nique, leur mis­sion n’est pas un suc­cès. La seule pho­to ex­ploi­table est celle de Lid­dy po­sant fiè­re­ment de­vant le bâ­ti­ment du psy­chiatre. Mais les deux hommes ont prou­vé que l’opé­ra­tion était réa­li­sable. Au der­nier mo­ment pour­tant, Krogh or­donne à Hunt et Lid­dy de ne pas ef­fec­tuer le tra­vail eux-mêmes; il ne veut pas cou­rir de risques, Hunt et Lid­dy tra­vaillant di­rec­te­ment pour la Mai­son-blanche. C'est Ber­nard Bar­ker, un Cu­ba­no-amé­ri­cain vi­vant à Mia­mi et ayant tra­vaillé pour la CIA, qui est char­gé de la mis­sion, sous la res­pon­sa­bi­li­té de Hunt et Lid­dy. Bar­ker re­crute sa propre équipe de cam­brio­leurs. Pour les fi­nan­cer, Krogh s’adresse à Charles Col­son, avo­cat de la Mai­son-blanche, qui lui fait par­ve­nir du cash.

Une se­maine plus tard, un ven­dre­di soir, Ho­ward Hunt com­pose le nu­mé­ro de té­lé­phone du ca­bi­net du psy­chiatre de­puis une ca­bine té­lé­pho­nique de Los An­geles. Pas de ré­ponse. Il ap­pelle en­suite son ap­par­te­ment. Une voix d’homme ré­pond. L’an­cien agent de la CIA rac­croche et grimpe dans sa voi­ture de lo­ca­tion. Di­rec­tion l’ap­par­te­ment du doc­teur Le­wis Fiel­ding afin d’ins­pec­ter les lieux. Au fond d’une al­lée sombre, il re­père la Vol­vo du psy­chiatre. Les lu­mières de son ap­par­te­ment sont al­lu­mées. «C’est bon, il est chez lui, tout se passe comme pré­vu», an­nonce Ho­ward Hunt par tal­kie-wal­kie. «Bien re­çu», ré­pond Gor­don Lid­dy qui est au pied du pe­tit im­meuble où se trouve l’of­fi­cine du mé­de­cin. A ses cô­tés, Ber­nard Ba­ker et deux Cu­bains an­ti­cas­tristes ré­gu­liè­re­ment man­da­tés par la CIA.

Aux alen­tours de mi­nuit, bien après le dé­part de la femme de mé­nage, Ba­ker et ses hommes se di­rigent vers le bâ­ti­ment tan­dis que Gor­don Lid­dy se dis­si­mule dans les four­rés, un poi­gnard à la main, prêt à pas­ser à l’ac­tion au cas où... Par la suite, il af­fir­me­ra

à son contact à la Mai­son-blanche qu’il n’au­rait pas hé­si­té à s’en ser­vir pour pro­té­ger ses hommes. Les cam­brio­leurs sont re­mar­qua­ble­ment mal­adroits. La porte de l’im­meuble est ver­rouillée et ils n'ar­rivent pas à la cro­che­ter. Ils re­tournent à la voi­ture pour y te­nir une mi­ni-confé­rence. Que faire? Bri­ser la vitre de la porte d’en­trée? Ris­qué, ça pour­rait at­ti­rer l’at­ten­tion. For­cer la fe­nêtre du pre­mier étage? Bonne idée, le bruit d’une cli­ma­ti­sa­tion voi­sine est suf­fi­sam­ment puis­sant pour mas­quer la ma­noeuvre.

Cinq mi­nutes plus tard, les trois pieds ni­cke­lés font ir­rup­tion dans le bu­reau du psy­chiatre après en avoir for­cé la porte à l’aide d’un pied de biche. Ils sortent de la va­lise que trans­porte l’un d’entre eux leurs ins­tru­ments de tra­vail: un ap­pa­reil pho­to, des rou­leaux de pel­li­cule, de la corde pour s’en­fuir par la fe­nêtre si né­ces­saire, des bandes adhé­sives et un rou­leau de plas­tique noir des­ti­né à mas­quer les fe­nêtres. La fouille peut com­men­cer... Pen­dant ce temps, au pied du lo­ge­ment du psy­chiatre, Ho­ward Hunt, de­bout dans l’obs­cu­ri­té, at­tend. Il n’ose pas al­ler aux nou­velles, les tal­kies-wal­kies ne doivent être uti­li­sés qu’en cas d'ur­gence. Quand les lu­mières de l’ap­par­te­ment s’éteignent en­fin, il se di­rige vers sa voi­ture. Un coup d’oeil vers l’im­passe et son sang se fige. La Vol­vo n’est plus là! «Fuck!» Le mé­de­cin est-il re­tour­né à son ca­bi­net? Les hommes de Bar­ker au­raient-ils dé­clen­ché une alarme in­vi­sible? «George, c'est Ed­ward, chu­chote Hunt dans son tal­kie-wal­kie. Rap­port. Je ré­pète: George, c'est Ed­ward. Rap­port.» Pas de ré­ponse. Nou­velle ten­ta­tive. Tou­jours rien. Hunt dé­marre sa voi­ture en trombe et prend la di­rec­tion du théâtre des opé­ra­tions, priant pour ne pas ar­ri­ver trop tard. L’en­droit est calme. Pas de voi­tures de po­lice en vue. Il se gare non loin de la voi­ture de Lid­dy dans la­quelle il se glisse. – Qu'est-ce qui se passe? de­mande Lid­dy à son ami au bord de la pa­nique. – La voi­ture du doc­teur a dis­pa­ru. – Merde. – Où sont les gar­çons? – En­core à l’in­té­rieur. – Ils de­vraient avoir fi­ni à cette heure. – Ils ont pris du re­tard. La femme de mé­nage a ver­rouillé les portes. On a dû im­pro­vi­ser. Lid­dy prend son wal­kie-tal­kie. – George à Lea­der, George à Lea­der. A vous. A vous.

Pas de ré­ponse. Il re­garde Hunt. «Pu­tain qu'est-ce qui se passe?» «On va les cher­cher», dé­cide Hunt. «Sa­lo­pe­rie de tal­kie-wal­kie à la con!» en­rage en­core Lid­dy au mo­ment où ils pé­nètrent dans l’al­lée. Un bruit de pas, Lid­dy agrippe son poi­gnard. C'est Bar­ker et ses hommes qui se di­rigent vers eux. Vingt mi­nutes plus tard, l’équipe se re­trouve dans une chambre de mo­tel pour dé­bou­cher le cham­pagne et fê­ter une opé­ra­tion ron­de­ment me­née. Il n’y a pour­tant pas de quoi. – Eduar­do, dit Bar­ker en uti­li­sant la ver­sion es­pa­gnole de l’alias de Hunt, il n'y avait rien là-bas. – Rien? – Nous avons fouillé tous les pu­tains de dos­siers du bu­reau, il n'y avait ab­so­lu­ment rien. Pas la moindre trace de Ells­berg. Hunt et Lid­dy se re­gardent stu­pé­faits. – Vous êtes ab­so­lu­ment sûr? de­mande en­core Lid­dy. Bar­ker hoche la tête. – Je suis dé­so­lé, George, mais c'est comme ça.

Avant de re­par­tir, les «plom­biers» ont sac­ca­gé le bu­reau pour faire croire à un cam­brio­lage or­ga­ni­sé par un jun­kie. L’anec­dote re­tien­dra qu’in­ter­ro­gé un peu brus­que­ment par la po­lice, l'un des dro­gués du coin re­con­naî­tra avoir per­pé­tré ce lar­cin, chose pour­tant im­pos­sible puis­qu’il se trou­vait alors en pri­son.

Lid­dy ne se dé­cou­rage pas. Il a cou­tume de dire que, dans son bou­lot, il y a au­tant de fo­rages in­utiles que dans le do­maine du pé­trole. Il pro­pose alors de cam­brio­ler l’ap­par­te­ment du psy­chiatre. Re­fus de la Mai­son-blanche. La Spe­cial In­ves­ti­ga­tion Unit n’a pas dit son der­nier mot. Une or­ga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale va re­mettre un prix à Da­niel Ells­berg lors d’une cé­ré­mo­nie qui doit avoir lieu dans la salle de bal d’un grand hô­tel de Wa­shing­ton. Les «plom­biers» dé­cident de pas­ser à l’ac­tion et de faire em­bau­cher l’un d’eux comme ser­veur. Au cours de la ré­cep­tion, il lui se­ra fa­cile de glis­ser une pas­tille de LSD dans la bois­son de Ells­berg afin de le dis­cré­di­ter à tout ja­mais lors de son dis­cours de re­mer­cie­ment. Tout à fait le genre de plan foi­reux que la CIA adore. Elle leur four­nit du LSD, mais «les plom­biers» s’y prennent trop tard pour se faire em­bau­cher. Ca­ram­ba en­core ra­té!

Ils dé­cident de pas­ser une nou­velle fois à l’ac­tion le 3 mai 1972, alors que Da­niel Ells­berg doit prendre la pa­role lors d'une ma­ni­fes­ta­tion contre la guerre du Viêt­nam de­vant le Ca­pi­tole. Hunt et Lid­dy font ve­nir Ber­nard Bar­ker de Mia­mi avec une équipe de huit gros bras. Leur mis­sion: in­ter­rompre le dis­cours du dé­la­teur et le rouer de coups. Pas pour le tuer, juste de quoi l’en­voyer à l’hô­pi­tal pour quelques jours. Dans l’après-mi­di, l’équipe de Bar­ker re­joint les ma­ni­fes­tants. Les Cu­bains en cos­tume-cra­vate font tache. Ells­berg prend la pa­role et en­tend des cris: «traître», «com­mu­niste». Au loin, il dis­tingue une bous­cu­lade.

Les pro­vo­ca­teurs tentent de se frayer un che­min à coups de pieds et de poings. Rien à faire, la foule est trop dense, les pa­ci­fistes ne les laissent pas avan­cer, cer­tains même ri­postent. Fi­na­le­ment, la po­lice met fin à la pi­toyable ex­pé­di­tion en les ex­fil­trant sans autre forme de pro­cès.

Quelques jours plus tard, un fait di­vers ano­din va chan­ger la donne et le cours de l’his­toire amé­ri­caine. Dans la nuit du 17 juin 1972, la po­lice ar­rête en fla­grant dé­lit cinq «cam­brio­leurs» dans les bu­reaux oc­cu­pés par le Par­ti dé­mo­crate dans l’im­meuble du Wa­ter­gate à Wa­shing­ton. L’en­quête est confiée au FBI qui re­monte jus­qu’aux or­ga­ni­sa­teurs du cam­brio­lage, Ho­ward Hunt et Gor­don Lid­dy, et jus­qu’à leurs com­man­di­taires à la Mai­son-blanche. Deux jour­na­listes du Wa­shing­ton Post s’em­parent de l’af­faire, le scan­dale du Wa­ter­gate éclate. L’évé­ne­ment au­ra une por­tée consi­dé­rable puis­qu'il en­traî­ne­ra la dé­mis­sion du pré­sident Nixon le 9 août 1974. Il ne se­ra pas non plus sans in­ci­dence sur la des­ti­née de Da­niel Ells­berg, quand les en­quê­teurs dé­cou­vri­ront que les «plom­biers» du Wa­ter­gate s’en étaient pris au­pa­ra­vant au lan­ceur d’alerte.

Même s’il se sait sur­veillé, Da­niel Ells­berg ne fait pas le lien entre son af­faire et le Wa­ter­gate. Alors qu’il s’ap­prête à vivre le mo­ment le plus dé­li­cat de sa car­rière de lan­ceur d’alerte, les mésa­ven­tures de ces bras cas­sés sont le der­nier de ses sou­cis. Son pro­cès pour vio­la­tion de l’es­pion­nage act est sur le point de s’ou­vrir au tri­bu­nal de Los An­geles. Il risque d’être condam­né à 115 ans de pri­son.

Le 17 jan­vier 1973, le juge Mat­thew Byrne prend place dans son fau­teuil vert face à la grande salle du tri­bu­nal de Los An­geles, pleine à cra­quer. Il a 42 ans et s’est taillé une ré­pu­ta­tion d'in­tel­li­gence et d'équi­té. Il sait que le pays a les yeux ri­vés sur lui. Ce pro­cès est de ceux qui font ou dé­font les car­rières. A sa gauche, dix femmes et deux hommes au titre de ju­rés. Jour­na­listes, mi­li­tants pa­ci­fistes et cé­lé­bri­tés se sont dé­pla­cés en masse. As­sis sur un banc au pre­mier rang, Da­niel Ells­berg et son ami To­ny Rus­so écoutent avec in­quié­tude le pro­cu­reur Da­vid Nis­sen les ac­cu­ser «d'avoir com­pro­mis la sé­cu­ri­té na­tio­nale de l'amé­rique». A la sor­tie de cette pre­mière au­dience, Da­niel Ells­berg ne cache pas son pes­si­misme. «Je risque vrai­ment de fi­nir ma vie en pri­son», dit-il a l'un de ses amis jour­na­listes.

Da­niel Ells­berg prend la pa­role après deux mois d’au­diences. Il est maigre, très maigre. An­xieux, très an­xieux. Les des­si­na­teurs de presse ont du mal à le cro­quer. Il com­mence presque dans un mur­mure en ra­con­tant com­ment au dé­but de la guerre il était dans le camp des fau­cons, pla­ni­fiant les pre­mières cam­pagnes de bom­bar­de­ment. Deux ans au Viêt­nam l’ont fait chan­ger d’avis. Il dé­crit un pays dé­vas­té, les fo­rêts trans­for­mées en dé­sert par les pro­duits chi­miques dé­ver­sés par les Amé­ri­cains, les vil­lages cal­ci­nés, les en­fants tués ou es­tro­piés. A la fin de son in­ter­ven­tion, il s’écroule sur sa chaise en larmes.

Dé­but avril, pro­fi­tant d’une sus­pen­sion des dé­bats, le juge Mat­thew Byrne s’oc­troie une pe­tite ba­lade sur l'une des fa­laises qui sur­plombe l’océan Pa­ci­fique non loin de San Cle­mente. Il n’a pas choi­si l’en­droit par ha­sard, la mai­son du pré­sident Ri­chard Nixon est à moins de dix mi­nutes. D’ailleurs, le juge n’est pas seul. A ses côtes, John Ehr­lich­man. Ce der­nier sait qu’il s’avance en ter­rain mi­né. «Si ce que je dis vous em­bar­rasse, vous pou­vez à tout mo­ment par­tir sans rien dire, ex­plique-t-il au juge. Si vous êtes gê­né, nous pou­vons aus­si avoir cette conver­sa­tion plus tard.» Le juge flaire une ma­noeuvre, mais ne de­vine pas la­quelle. Il au­rait dû cou­per court à la conver­sa­tion, mais la ten­ta­tion est trop forte. «Le pré­sident cherche un nou­veau di­rec­teur pour le FBI, re­prend Ehr­lich­man. Il vou­drait sa­voir si vous êtes in­té­res­sé.»

A cette époque, la cam­pagne des «plom­biers» contre Da­niel Ells­berg n’est connue que des seuls in­té­res­sés. Mais Nixon se doute que tôt ou tard les en­quê­teurs qui tra­vaillent sur le Wa­ter­gate fi­ni­ront par faire le lien avec le cam­brio­lage du psy­chiatre de Da­niel Ells­berg. Quel­qu’un fi­ni­ra bien par par­ler. Les ma­gis­trats du dos­sier Wa­ter­gate se­raient alors dans l’obli­ga­tion d’in­for­mer le juge Mat­thew Byrne à qui il ap­par­tien­dra d’in­clure (ou non) l’af­faire dans son pro­cès. Quelques jours plus tard, Byrne ren­contre à nou­veau Ehr­lich­man dans un parc de San­ta Mo­ni­ca: il est très in­té­res­sé par la pro­po­si­tion de Nixon.

Le 6 avril 1973, me­na­cé d’ar­res­ta­tion, John Dean, l'un des avo­cats de la Mai­son-blanche, prend peur. Il se met à table et ba­lance tout ce qu’il sait sur les «plom­biers», leurs liens avec la pré­si­dence et sur­tout leurs opé­ra­tions contre Da­niel Ells­berg. Nixon est in­quiet. Il té­lé­phone au nu­mé­ro deux du dé­par­te­ment de la Jus­tice char­gé de l’en­quête sur le Wa­ter­gate et lui in­time l'ordre de «ne pas tou­cher à l’af­faire Ells­berg. C’est une ques­tion de sé­cu­ri­té na­tio­nale. Je ne veux pas que vous ou­vriez ce dos­sier.»

Le 27 avril, le juge Byrne de­mande à Da­niel Ells­berg, To­ny Rus­so et leurs avo­cats de s’ap­pro­cher de lui. A voix basse, il leur ap­prend que, le di­manche 15 avril 1973, il a re­çu des in­for­ma­tions se­lon les­quelles

Gor­don Lid­dy et Ho­ward Hunt ont cam­brio­lé le bu­reau du psy­chiatre de Ells­berg pour ob­te­nir des dos­siers confi­den­tiels. Puis, s’adres­sant à Da­niel Ells­berg, il tente: « Je ne crois pas qu’il faille rendre pu­blique cette in­for­ma­tion. » «Vous plai­san­tez?» s’in­surge Da­niel. Coin­cé, le juge Byrne est contraint de dif­fu­ser l’in­for­ma­tion. Il n’a pas ter­mi­né d'ex­po­ser les faits que les jour­na­listes se sont dé­jà pré­ci­pi­tés hors de la salle d’au­dience vers les ca­bines té­lé­pho­niques.

A peine trois jours plus tard, le 30 avril 1973, des mil­lions d’amé­ri­cains fi­gés de­vant leur té­lé­vi­seur suivent la brève al­lo­cu­tion du pré­sident Nixon: «Au­jourd'hui, lors d'une des dé­ci­sions les plus dif­fi­ciles de ma pré­si­dence, j'ai ac­cep­té les dé­mis­sions de deux de mes col­la­bo­ra­teurs les plus proches, Bob Hal­de­man et John Ehr­lich­man. Deux des meilleurs ser­vi­teurs de l’etat que j'ai eu le pri­vi­lège de connaître.» L’évé­ne­ment est consi­dé­rable, il marque le dé­but de la fin du se­cond man­dat du pré­sident Nixon

Ce jour même, le Wa­shing­ton Star-news ré­vèle la pre­mière ren­contre entre le juge Ma­thew Byrne et John Ehr­lich­man «afin de dis­cu­ter d'un poste gou­ver­ne­men­tal de haut ni­veau». C’est dire si l’au­dience du pro­cès Ells­berg s’an­nonce ten­due. De­vant une salle comble, le juge Byrne, pâle, dé­fait et ner­veux, prend la pa­role et parle de sa ren­contre avec Ehr­lich­man. Il as­sure n’avoir ja­mais dis­cu­té du pro­cès Ells­berg, mais omet de men­tion­ner qu’il a vu le conseiller de Nixon une deuxième fois, à sa propre de­mande. Les avo­cats d’ells­berg ré­clament l’aban­don des pour­suites contre leur client. Le juge re­jette leur de­mande et dé­cide qu’il n’y a pas ma­tière à in­ter­rompre le pro­cès.

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