La ré­volte des af­fran­chis

Sept - - Sommaire -

l’en­lè­ve­ment s'est gé­né­ra­li­sé jus­qu’à de­ve­nir un phé­no­mène cou­rant dans les an­nées 50. Tan­dis que les jeunes amants y voyaient un moyen de s’af­fran­chir des obli­ga­tions pa­ren­tales et cla­niques, «les fa­milles ap­pau­vries par le sys­tème so­vié­tique ont ra­pi­de­ment adop­té cette pra­tique pour des rai­sons éco­no­miques, le ka­lim (la dot) étant par consé­quent dras­ti­que­ment ré­duit, voire abo­li » , com­mente Dja­mi­la.

Dans les an­nées 50, «la pra­tique s'est ra­di­ca­li­sée et les en­lè­ve­ments non consen­tis sont de­ve­nus la norme, plé­bis­ci­tés par les fa­milles et consa­crés par les imams, pour­suit la cher­cheuse. Après la chute de l’union so­vié­tique en 1991, nom­breux ont été ceux qui, dans un élan na­tio­na­liste, se sont em­pa­rés de l’ala ka­chuu pour en faire l’éten­dard d’une an­cienne tra­di­tion kir­ghize. Ce qui n’était à l’ori­gine qu’une es­piè­gle­rie s'est mué en un im­pé­ra­tif nui­sible à la condi­tion fé­mi­nine.»

Le gou­ver­ne­ment kir­ghize a bien vo­té une loi en 1994 in­ter­di­sant l'ala ka­chuu, «mais celle-ci ne sanc­tion­nait cette pra­tique que d’une an­née d’em­pri­son­ne­ment au maxi­mum contre trois pour un vol de bé­tail», regrette l'his­to­rienne. Un dés­équi­libre ré­ta­bli en 2012 grâce à la Cam­pagne 155, d’après la nu­mé­ro­ta­tion des ar­ticles de lois kir­ghizes sur le kid­nap­ping, ini­tiée par la so­cié­té ci­vile. De­puis 2013, les en­lè­ve­ments de mi­neurs sont dé­sor­mais pu­nis jus­qu’à 10 ans d’em­pri­son­ne­ment.

En­core faut- il que ce­la rentre dans les moeurs. Car comme le re­lève Dja­mi­la Bir­li­kou­na, « la dif­fi­cul­té ac­tuelle consiste à ce que la so­cié­té re­con­naisse cette pra­tique comme une grave vio­la­tion des droits de la per­sonne.»

Dans la ré­gion de Ka­ra­kol , celle- ci conduit par­fois jus­qu’à la mort. « L’une de mes an­ciennes élèves s’est sui­ci­dée à l’âge de 20 ans, té­moigne Dja­mi­la. Ses pa­rents ont re­fu­sé de la re­prendre chez eux après qu’elle a été kid­nap­pée.»

Les don­nées re­cueillies par le Centre pour la san­té sexuelle et re­pro­duc­tive de Bi­sh­kek, pré­si­dé par Ga­li­na Chir­ki­na, dé­montrent que de nom­breux cas d’en­lè­ve­ment se concluent par des vio­lences phy­siques et sexuelles. «Les hommes consi­dèrent les femmes comme leur pro­prié­té et pensent, par consé­quent, qu’ils peuvent en dis­po­ser to­ta­le­ment, af­firme Ga­li­na. Chaque jour, le centre re­çoit entre 10 et 20 femmes, dont deux au moins ont su­bi un rapt.»

C’est en amont, dans les vil­lages, que le com­bat est à me­ner en prio­ri­té se­lon Ga­li­na: «Notre mis­sion ac­tuelle est d’in­for­mer les jeunes gé­né­ra­tions sur leurs droits sexuels et re­pro­duc­tifs.» Pour cette rai­son, «plu­sieurs co­mi­tés lo­caux qui luttent contre le kid­nap­ping et les dis­cri­mi­na­tions faites aux femmes ont été in­té­grés à un ré­seau na­tio­nal.

Nous avons consta­té de­puis que la mé­thode de l’en­lè­ve­ment avait com­plè­te­ment dis­pa­ru dans huit des vil­lages as­so­ciés. Dé­sor­mais pour s’y ma­rier, ils ont re­cours à des ma­riages ar­ran­gés.»

Abro­ger to­ta­le­ment le ma­riage par en­lè­ve­ment au Kir­ghi­zis­tan, la res­pon­sable du centre y croit «mais, ce­la pren­dra en­core du temps, beau­coup de temps, car il faut mo­di­fier en pro­fon­deur le re­gard de la so­cié­té sur cette pra­tique.»

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