A la re­cherche des fan­tômes du Cap Ar­co­na

Je ne sais pas en­core vers quels ri­vages de l’his­toire va m’em­me­ner le grand car­go, dont le nom laisse pré­sa­ger bien des aven­tures. Sur sa coque bleue pi­quée de rouille est ins­crite la co­lère du Ciel: Na­buc­co, roi de Ba­by­lone, qui se pre­nait pour l’égal d

Sept - - Seconde Guerre Mondiale - Gé­rard A. Jaeger (texte & images)

L’air est sa­tu­ré d’un brouillard lour­de­ment an­cré sur le sol. Sou­dain, le train s’im­mo­bi­lise dans une ul­time se­cousse. Mon som­meil s’in­ter­rompt, mais un rêve m’ha­bite. Nous des­cen­dons au ter­mi­nus ma­ri­time de Zee­brugge, dans le nord de la Bel­gique. Une hu­mi­di­té gla­çante en­ve­loppe la pe­tite gare de briques rouges. Il est à peine six heures du ma­tin.

Je suis ac­com­pa­gné de ma femme, qui m’as­siste comme à cha­cun de mes re­pé­rages. C’est elle qui les or­ga­nise. Nous contour­nons le bâ­ti­ment dont les portes du hall sont en­core closes. L’agent de la com­pa­gnie ma­ri­time qui doit nous ac­cueillir de­vrait être là, mais il est en re­tard. Nous bat­tons le pa­vé, seuls au monde. Un ré­ver­bère ba­lance à sa triste po­tence une am­poule nue, qui cli­gnote, hé­si­tante, s’éteint, puis se ral­lume au gré du ha­sard. Par ha­bi­tude. Elle pro­jette dans les flaques une lu­mière agres­sive. Sur le rond­point qu’elle éclaire par in­ter­mit­tence, la pe­san­teur a fi­gé le temps. Elle lui a fait perdre son cap. Pa­tients, nous sommes en­cal­mi­nés, as­sis sur nos sacs, à la ma­nière des per­son­nages sur­réa­listes du peintre Paul De­vaux. Pour nous, comme pour eux, cette gare pré­fi­gure l’ac­cès aux contrées de l’ima­gi­naire.

Spo­ra­di­que­ment, le brouillard dé­voile un peu du pay­sage alen­tour et ses rues dé­sertes. Loin de la Bruges ro­man­tique, cet en­droit nous offre un dé­cor ci­né­ma­to­gra­phique. Ici, tout est en noir et blanc. On s’at­tend à voir des­cendre le com­mis­saire Mai­gret d’une Trac­tion d’avant-guerre. Au loin, une cloche sonne: c’est à n’y pas croire ! J’en ai la chair de poule. On s’ima­gine loin de toute ac­ti­vi­té hu­maine et pour­tant, le port qui jouxte cette ci­té fan­tôme est l’un des plus ac­tifs d’eu­rope.

Un em­ployé de la com­pa­gnie des che­mins de fer s’af­faire à dé­ca­de­nas­ser la porte du hall de la gare, à l’in­té­rieur du­quel j’aper­çois un per­co­la­teur. Je m’y rends pour y ti­rer deux ca­fés fu­mants, dont le par­fum me ré­con­forte dé­jà. Il se­coue la porte qui ré­siste à son aga­ce­ment et à ses in­vec­tives en fla­mand. Je l’as­siste vi­gou­reu­se­ment tan­dis qu’il me fait com­prendre du re­gard que son hon­neur est en jeu. Au même ins­tant, ma femme me fait signe de la re­joindre.

Et tan­dis que l’homme conti­nue de mau­dire la porte bat­tante, je com­prends qu’elle est au té­lé­phone avec le bu­reau de la com­pa­gnie. Elle m’ap­prend qu’une ava­rie sur notre ba­teau re­tar­de­ra son dé­part. Elle n’en sait pas da­van­tage.

C’est à bord d’un car­go bat­tant pa­villon fran­çais que nous em­bar­quons à des­ti­na­tion de Ham­bourg, sans autre pers­pec­tive que d’af­fron­ter les fri­mas et d’y pho­to­gra­phier les glaces dé­ri­vantes an­non­cées sur le par­cours. Par ailleurs, je se­rai at­ten­tif à la vie de l’équi­page dont les pré­oc­cu­pa­tions n’ont pas grand-chose à voir avec la ma­rine des An­ciens. La lit­té­ra­ture n’a plus droit de ci­té à bord de la «mar­chande» d’au­jourd’hui. Néan­moins, j’es­père en ap­prendre suf­fi­sam­ment sur eux pour nour­rir mon ima­gi­naire, sou­ti­rer des anec­dotes aux hommes de mer et peut-être m’aban­don­ner à l’en­vie d’écrire un ro­man de voyage. Seule­ment voi­là: rien ne se dé­roule ja­mais comme pré­vu, et ce qui s’an­non­çait comme une aven­ture per­son­nelle me fe­ra per­cu­ter de plein fouet la mé­moire col­lec­tive, en­trer par ef­frac­tion dans une pa­ren­thèse pros­crite par l’his­toire of­fi­cielle: un nau­frage in­avouable, un as­sas­si­nat col­lec­tif pro­gram­mé, dont je ne sa­vais rien parce que les livres n’en parlent pas.

Sou­dain, tan­dis que nous nous sommes mis à l’abri du cra­chin sous un avant-toit pré­caire, le mo­teur d’une voi­ture at­tire notre at­ten­tion. Mais elle s’en­gage à gauche et dis­pa­raît. Je consulte ma montre d’un geste ma­chi­nal, sans re­gar­der pré­ci­sé­ment l’heure. Par mo­ments, le brouillard se frange et tra­verse la place comme un jour­nal sou­le­vé par le vent. Au loin, dans le ma­tin qui tarde à se le­ver, il me semble dis­tin­guer le port, que je crois à proxi­mi­té. J’en per­çois la ru­meur, le bruis­se­ment des por­tiques et le chuin­te­ment des grues. Les sil­houettes re­pré­sen­ta­tives des ports: mâts de charge des­si­nant leur sque­lette sur la crasse d’un ciel noir­ci par la fu­mée des che­mi­nées, châ­teaux de tôle vis­queux s’éle­vant par-des­sus les toits des mai­sons rouges … Or ce n’est qu’un fan­tasme, une illu­sion, car nous sommes trop loin des bas­sins. J’ai cé­dé à mon im­pa­tience, qui doit se lire sur mon vi­sage.

En­fin, alors que nous ne l’avons pas en­ten­due ve­nir, une vieille Mer­cedes noire s’ar­rête à notre hau­teur. Une vitre se baisse et le chauf­feur nous in­vite à mon­ter. Il s’ex­cuse, nous ex­plique les rai­sons de son re­tard que nous avons toutes les peines du monde à tra­duire. Puis, réa­li­sant que le néer­lan­dais nous échappe, il se lance dans un com­men­taire en an­glais qui nous reste obs­cur en­core au­jourd’hui. Néan­moins, nous com­pre­nons que l’un des mo­teurs du na­vire est en panne et qu’il doit être ré­pa­ré avant de prendre la mer. Nous ne quit­te­rons donc le poste d’amar­rage qu’en fin de jour­née. Connais­sant le mi­lieu ma­ri­time et les éco­no­mies qui sont la pro­fes­sion de foi des ar­ma­teurs, je juge qu’il doit s’agir d’un in­ci­dent sé­rieux qui me­nace la sé­cu­ri­té du fret. Car à bord des lignes com­mer­ciales, ce sont les conte­neurs qui ont la prio­ri­té et l’at­ten­tion du trans­por­teur. Les hommes sont à leur ser­vice. Il en va de même dans toutes les com­pa­gnies, où le pa­villon dicte les règles.

La voi­ture a quit­té l’ag­glo­mé­ra­tion de Zee­brugge et roule main­te­nant dans la zone in­dus­trielle. Lorsque je lève les yeux des do­cu­ments d’em­bar­que­ment que je tiens entre les mains, je me rends compte que nous ap­pro­chons du point de contrôle. On ne pé­nètre pas dans l’es­pace por­tuaire sans jus­ti­fi­ca­tion dû­ment au­then­ti­fiée par la douane et les ser­vices de po­lice. Né­vral­gique, l’en­droit est sen­sible et vul­né­rable, il offre un vaste champ d’ac­tion à la me­nace. Après vé­ri­fi­ca­tion de notre iden­ti­té et de notre des­ti­na­tion, la bar­rière est le­vée. Nous pé­né­trons main­te­nant dans le saint des saints. La cir­cu­la­tion et le bruit sont in­tenses, le spec­tacle pro­di­gieux. Les re­pères ha­bi­tuels du monde volent en éclats. Il me re­vient en mé­moire un ou­vrage col­lec­tif sur les ports my­thiques dont je fus na­guère l’édi­teur: une évo­ca­tion des docks si­gnée Pierre Ma­cor­lan, Ray­mond Que­neau, Blaise Cen­drars et bien d’autres poètes du voyage. Je ne re­nie rien de mon émer­veille­ment d’alors. Les quais sont tou­jours beaux.

Lorsque le chauf­feur ra­len­tit pour contour­ner un em­pi­le­ment de conte­neurs, évi­ter les «ca­va­liers» que sont les por­tiques mo­biles ou croi­ser des cor­tèges de ca­mions, je me penche pour mieux voir, im­pri­mer dans mon sou­ve­nir la force tran­quille de cette gi­gan­tesque ma­chi­ne­rie que consti­tue l’ac­ti­vi­té d’un grand port à vo­ca­tion in­ter­na­tio­nale. Cette ruche, où l’homme et l’ou­til tiennent cha­cun leur rôle avec une pré­ci­sion d’or­fèvre, n’a de cesse de vrom­bir jour et nuit. Je me rends compte que j’ai le pri­vi­lège d’ob­ser­ver un uni­vers clos dont rien ne semble pou­voir contra­rier la marche. C’est le coeur de la mon­dia­li­sa­tion. Nous lon­geons des ki­lo­mètres d’en­tre­pôts, nous sui­vons des rails à perte de vue sur les­quels des grues au­to­ma­tiques vont et viennent pour dé­char­ger les cales. Et ce

n’est rien de dire que le tra­vail des do­ckers est à la me­sure de la tâche ti­ta­nesque qui leur est confiée. Quant aux na­vires, que l’on ap­pe­lait na­guère des «ba­na­niers», ce sont des mu­railles d’acier dont l’étrave in­cur­vée, per­cée d’énormes écu­biers, culmine à près de vingt mètres au-des­sus de nos têtes. Le long des bor­dés, leurs pe­santes aus­sières tissent des toiles en­che­vê­trées que le brouillard fait per­ler sous les ré­ver­bères.

On roule dans des flaques d’eau sau­mâtre jus­qu’au bas­sin où les au­to­ri­tés ont re­mor­qué notre car­go. Je m’in­ter­roge sur la gra­vi­té de l’ac­ci­dent qui a coû­té le rem­pla­ce­ment d’un pis­ton sur l’un des mo­teurs. L’agent ma­ri­time a re­non­cé à nous l’ex­pli­quer dans le dé­tail. Et sou­dain, sor­tant de la brume, sur­git une masse in­dé­fi­nis­sable. Une sil­houette sans vé­ri­table contour, une gra­vure, une ca­ri­ca­ture mons­trueuse comme celles qui ornent les por­tu­lans des pre­miers na­vi­ga­teurs. Grê­lé de pe­tites lueurs, le châ­teau ap­pa­raît alors au mi­lieu des conte­neurs de toutes les cou­leurs, amas­sés dans les cales et sur le pont. Ce na­vire où je vais prendre mes quarts d’ob­ser­va­tion est un énorme jeu de construc­tion. Plus que ja­mais, je sens que j’entre dans une autre di­men­sion, où ne s’en­gagent ni les vi­vants ni les morts, ain­si qu’on le di­sait dans l’an­ti­qui­té, mais seule­ment les gens qui vont sur

la mer: une race à part. Je sais que mon ima­gi­naire af­fole les com­pas, que mon sex­tant ne me donne pas le vrai nord. Mais qu’im­porte si mes illu­sions chassent pour quelque temps en­core de ma pen­sée le prag­ma­tisme des ma­rins d’au­jourd’hui.

L’agent de la com­pa­gnie nous dé­signe notre na­vire. Sur le ta­bleau de poupe, je vois qu’il est im­ma­tri­cu­lé à Mar­seille et je dis­tingue en lettres blanches le nom d’un roi qui se pre­nait pour l’égal de Dieu: Na­buc­co, roi de Ba­by­lone, que la foudre a ter­ras­sé pour sa pré­ten­tion ! In­so­lente com­pa­gnie ma­ri­time qui ose pro­vo­quer la co­lère du Ciel. Mais l’es­prit car­té­sien du com­merce n’est plus aux rai­son­ne­ments mys­tiques d’antan. Pour quelques jours, ce co­losse m’ap­par­tient. Sa coque bleue fait cer­tai­ne­ment plus de trois cents mètres de long. Tout de suite, je constate qu’il s’y dé­roule une in­tense ani­ma­tion qui le dis­tingue des autres car­gos: une agi­ta­tion sin­gu­lière, à terre et sur le pont prin­ci­pal, qui n’a rien à voir avec l’ac­ti­vi­té d’un char­ge­ment ou d’un trans­bor­de­ment. De­puis deux heures, alors que les pré­pa­ra­tifs d’ap­pa­reillage de­vraient être en cours, les mé­ca­ni­ciens tra­vaillent à pla­cer le nou­veau pis­ton. Il y en a tou­jours de re­change à bord et, par chance, l’ava­rie s’est pro­duite au port. Parce qu’en mer, dans des condi­tions qui l’au­raient ren­due dan­ge­reuse, l’opé­ra­tion pou­vait prendre beau­coup plus de temps.

La Mer­cedes s'ar­rête au bas de l’échelle de cou­pée, re­te­nue par des pa­lans le long de la coque. Nous al­lons gra­vir la cen­taine de marches, étroites et glissantes, qui mènent au pont prin­ci­pal. Je juche nos deux sacs sur mon dos, et je tente de prendre en compte le dic­ton qui com­mande au ma­rin: «Une main pour soi, une main pour le ba­teau».

C’est ain­si que j’y par­viens, cram­pon­né à la rampe d’alu­mi­nium. En le­vant la tête, je dé­couvre les hautes struc­tures du na­vire qui m’étaient in­vi­sibles du quai. Un jeune lieu­te­nant nous ac­cueille, au­quel je re­mets nos pas­se­ports et les do­cu­ments d’em­bar­que­ment. No­tam­ment deux cer­ti­fi­cats qui at­testent de notre ca­pa­ci­té à na­vi­guer sans la pré­sence d’un mé­de­cin à bord. On nous re­com­mande de re­gar­der où l’on pose les pieds, car les chausse-trappes ne manquent pas.

Le la­by­rinthe que l’on nous fait fran­chir pour nous rendre à notre ca­bine res­te­ra une énigme du­rant toute la tra­ver­sée. Il m’au­rait fal­lu dis­po­ser d’un fil d’ariane pour que je re­trouve ai­sé­ment mon che­min. Les six ca­bines du pont F ré­ser­vées aux pas­sa­gers sont vastes et confor­tables. La nôtre se si­tue face à la proue. Mal­heu­reu­se­ment, un mur de conte­neurs nous masque une par­tie de l’étrave et c’est sur les cour­sives la­té­rales que je m’ins­tal­le­rai le plus sou­vent avec mon ap­pa­reil pho­to.

Il est neuf heures. Des bruits nou­veaux me mettent en alerte: c’est l’ap­pa­reillage! Des­ti­na­tion: Ham­bourg, sans es­cale. Les heures de re­tard prises sur l’ho­raire se­ront rat­tra­pées en mer. Par bon­heur, le port de Zee­brugge per­met aux na­vires de na­vi­guer quel que soit le ni­veau de ma­rée. Comme dans l’en­semble du plat pays, le port a gagné sur les eaux. Nous ne sommes dé­jà plus dans les terres mais en­core loin du large, dans cette zone pré­caire où l’homme, pour ga­ran­tir son au­to­ri­té sur les élé­ments, se bat ici chaque jour. Pas­sé les éo­liennes et les hauts fonds, nous sommes entre les mains du pi­lote qui ne quit­te­ra le bord qu’en pleines eaux, lorsque la sé­cu­ri­té du ba­teau se­ra ga­ran­tie. Pour l’ins­tant, il faut toute son ex­pé­rience pour évi­ter de s’échouer, car le na­vire est char­gé au maxi­mum de ses ca­pa­ci­tés: plus de cent mille tonnes de port en lourd.

Tout est uni­forme au­tour de nous, la brume qui s’était un peu dis­si­pée à terre s’épais­sit à nou­veau. Il fau­dra plu­sieurs heures pour que l’ho­ri­zon se dé­tache et qu’ap­pa­raissent les pre­miers rayons du so­leil. Ce qui me per­met­tra de consta­ter que le tra­fic en mer du Nord est in­tense et que les cou­loirs de na­vi­ga­tion sont in­dis­pen­sables à la sé­cu­ri­té. De nom­breuses uni­tés nous croisent, nous en dou­blons cer­taines autres. Sur la pas­se­relle, les of­fi­ciers sont en alerte per­ma­nente, le re­gard sur les écrans et les ju­melles à por­tée de main. La mer se creuse main­te­nant que nous ga­gnons le large et j’ob­serve que le ba­ro­mètre ne cesse de chu­ter. Un of­fi­cier fait ar­ri­mer ce qui n’est pas fixé sur le sol et pour­rait de­ve­nir un pro­jec­tile fa­tal. Les pre­mières gerbes d’écume re­couvrent l’étrave qui s’en­fonce à chaque tan­gage. On nous re­com­mande de bien nous te­nir. Je me sta­bi­lise en écar­tant les jambes et je re­tiens ma res­pi­ra­tion lors­qu’une vague nous sou­lève.

Le len­de­main ma­tin, après une nuit de mer ca­pri­cieuse, la si­tua­tion mé­téo­ro­lo­gique se dé­grade net­te­ment.

Et c’est lorsque le na­vire apique vio­lem­ment, plonge et peine à se re­dres­ser que j’éprouve la plus désa­gréable sen­sa­tion. Le com­man­dant ne quitte pas la pas­se­relle. Bien cam­pé, il donne ses ordres au ti­mo­nier qui les ré­pète pour at­tes­ter qu’il les a bien com­pris. «Dix mètres de creux !» L’in­for­ma­tion m’est des­ti­née. Je dé­cèle un sou­rire, quelque chose comme un ric­tus, que je de­vine iro­nique sur le vi­sage du se­cond ca­pi­taine: se plai­rait-on à nous faire peur ?

Concen­trés sur les ins­tru­ments, les of­fi­ciers prennent la si­tua­tion au sé­rieux. De nom­breuses ru­meurs courent sur les tem­pêtes en haute mer et leurs consé­quences. Sans par­ler des nau­frages et des dis­pa­ri­tions, ni des échouages fré­quem­ment meur­triers. On ra­conte que par­fois des conte­neurs se dé­tachent des ponts et s’en vont à vau-l’eau per­cu­ter d’autres na­vires. Il est ar­ri­vé que cinq cents d’entre eux se soient ain­si ré­pan­dus sur l’océan lors d’une vio­lente tem­pête ! De tels phé­no­mènes sont rares, mais ils nour­rissent la lé­gende de la mer.

Dis­trait, je suis sou­dain sur­pris par une vague plus forte que les autres, qui vient de nous per­cu­ter par le tra­vers. La coque hurle en se dis­tor­dant, j’ai l’im­pres­sion que les sou­dures n’y ré­sis­te­ront pas! Je bas­cule, me rat­trape d’une main, tan­dis que le ti­mo­nier est lit­té­ra­le­ment je­té contre l’ar­moire conte­nant les pa­villons. L’of­fi­cier en se­cond se pré­ci­pite et ren­verse la barre. Le na­vire plonge, chuinte lon­gue­ment jus­qu’à ce que son étrave re­fasse en­fin sur­face en em­bar­quant des pa­quets de mer et d’écume. Si la si­tua­tion me semble dan­ge­reuse, je me rat­trape à l’idée qu’elle n’est pas déses­pé­rée. Le com­por­te­ment des hommes au­tour de moi me tran­quillise.

Le len­de­main, le com­man­dant nous fe­ra part de si­tua­tions bien plus cri­tiques dont cer­tains équi­pages se sont sor­tis «grâce à la pro­vi­dence». Il nous ra­con­te­ra que sor­tant du port de Ning­bo, au nord-est de la pro­vince de Zhe­jiang, en Chine, l’un de ses amis étant pré­ci­sé­ment à la pas­se­relle du Na­buc­co, trou­va sur sa route des ra­fales à plus de cent noeuds qui ra­pi­de­ment for­mèrent des creux de trente mètres ! Par pé­riodes de huit se­condes, le car­go était sou­mis à un rou­lis de cin­quante de­grés sur chaque bord. Tout ce qui n’avait pu être ran­gé sous clé vo­lait et s’écra­sait contre les pa­rois et sur les hommes qui cher­chaient vai­ne­ment à se main­te­nir

de­bout. Le se­cond ca­pi­taine fut pro­je­té contre une porte et man­qua de s’ou­vrir le crâne. «C’était de­ve­nu pour l’équi­page une course in­ouïe pour sa sur­vie». Le ba­teau était de­ve­nu in­gou­ver­nable. Et notre com­man­dant de conclure: «Tant que la com­pa­gnie ne cherche pas à nous joindre par té­lé­phone pour s’as­su­rer de la te­nue de son na­vire à la mer, il n’y a pas à s’in­quié­ter…»

Au siège de Mar­seille, on ne s’est pas alar­mé de notre sort. D’ailleurs, dès la nuit tom­bée, ce qui fut une simple tem­pête s’est apai­sée sur notre route. Pour au­tant, la mé­téo nous an­nonce de la neige pour le sur­len­de­main et la for­ma­tion de glaces dé­ri­vantes. Ce qui de mé­moire de ma­rin n’est pas ar­ri­vé de­puis dix ans à cette époque de l’an­née. Peut-être fau­dra-t-il faire ap­pel aux re­mor­queurs pour dé­ga­ger le tra­fic dans l’es­tuaire de l’elbe, et pro­ba­ble­ment jus­qu’à Ham­bourg. Cette pers­pec­tive me ré­jouit, car elle au­gure des prises de vues in­édites.

D’ici là, j’adopte le rythme de vie du bord: il n’y a pas un sec­teur du na­vire qui échappe à ma cu­rio­si­té. Des cales aux ma­chines, des ate­liers aux salles de contrôle des conte­neurs ré­fri­gé­rés, rien ne se dé­robe à mon at­ten­tion. Sur la pas­se­relle, ma pré­sence à toute heure du jour et de la nuit est en­té­ri­née par les of­fi­ciers de quart avec les­quels je m’en­tre­tiens du­rant de longues heures.

En com­pa­gnie du bos­co, je m’im­misce jusque dans les re­coins les plus se­crets du na­vire. Dans une re­mise ser­vant au sto­ckage des pièces de re­change, je dé­couvre un cer­cueil dres­sé contre une pa­roi. Il n’y a pas de mé­de­cin à bord, mais le pire est en­vi­sa­gé. Je braque mon ob­jec­tif et suis prêt à dé­clen­cher, lorsque mon guide me met la main sur l’épaule et m’en dis­suade d’un re­gard ap­puyé. Il ne dit mot, je consens. Il ne veut pas pro­vo­quer le des­tin.

A ma grande sur­prise, tan­dis qu’entre les na­vi­gants l’es­sen­tiel des dis­cus­sions portent, comme à terre, sur des ré­cri­mi­na­tions syn­di­cales et sur la fa­mille qu’on ne peut joindre qu’en de brèves oc­ca­sions, je constate qu’une cer­taine su­per­sti­tion n’en fi­nit pas de ré­gner en ce lieu où rien n’est or­di­naire. C’est sans doute pour ce­la que les hommes de mer cherchent à ne pas ou­blier la terre. Les gé­ra­niums dis­po­sés de­vant les hu­blots de leurs ca­bines prennent ici tout leur sens: ils sont un pa­ravent contre l’om­ni­pré­sent océan. J’ai pho­to­gra­phié la vie quo­ti­dienne des hommes d’équi­page es­sen­tiel­le­ment rou­mains et phi­lip­pins, dont les longues ro­ta­tions

an­nuelles en font des ma­ris et des pères dé­voués, mais ter­ri­ble­ment es­seu­lés. Dans le car­ré de l’équi­page, je suis tom­bé sur quelques vieux DVDS por­no­gra­phiques dé­lais­sés, la pous­sière qui les re­couvre ne lais­sant au­cun doute sur le dés­in­té­rêt qu’ils sus­citent. Au pro­fit sans doute des nou­velles tech­no­lo­gies. Je n’ai pas in­ves­ti­gué da­van­tage et reste aban­don­né au doute.

Il fait de plus en plus froid. Du givre ap­pa­raît dé­sor­mais sur les bas­tin­gages et les ponts de­viennent glis­sants. Tout à coup, je dis­tingue une pre­mière par­celle de glace flot­tant à la sur­face. Elle longe le na­vire et dis­pa­raît. Puis une autre. Et bien­tôt la mer en est cou­verte jus­qu’à de­ve­nir blanche, les plaques dé­ri­vantes s’agré­geant pour for­mer entre elles d’im­menses ra­deaux chao­tiques. Elles on­dulent au gré des cou­rants comme de pe­tites ban­quises aléa­toires. Je les en­tends se bri­ser contre l’étrave et s’égre­ner de chaque cô­té de la coque en mil­liers de frag­ments épars, qui presque aus­si­tôt se re­cons­ti­tuent sur notre sillage. Le spec­tacle est pro­di­gieux, et plus féé­rique en­core lorsque tombe la nuit.

C’est en re­mon­tant le cours de l’elbe que la si­tua­tion de­vient dé­li­cate, en rai­son de la den­si­té du tra­fic et des condi­tions de na­vi­ga­tion ex­cep­tion­nelles que nous vi­vons. Sou­dain, je lève la tête: c’est un hé­li­co­ptère en vol sta­tion­naire au-des­sus du ba­teau. Dans un tour­billon de neige, le pi­lote qui s’ap­proche d’or­di­naire au moyen d’une ve­dette ra­pide et monte à bord en se his­sant le long d’une échelle de corde, ar­rive par les airs. Il est treuillé sur le gaillard d’avant, tan­dis que l’ap­pa­reil n’est qu’à quelques mètres des conte­neurs. Je me trouve non loin de là, mais j’ai l’ordre de ne pas uti­li­ser mon flash. L’image ne s’est donc im­pri­mée que dans ma mé­moire. Qu’à ce­la ne tienne, je m’af­faire sur d’autres cibles. Ici et main­te­nant, tout est rare, tout est unique, tout est fait pour dé­fier le re­gard.

Ham­bourg est proche. Je dis­tingue dé­jà le grand port han­séa­tique tout au­réo­lé de lu­mière. Notre car­go se fraie un che­min vers son poste d’amar­rage après de longues heures à re­mon­ter le cou­rant. Sur bâ­bord, un re­mor­queur à pleine puis­sance ma­noeuvre pour fendre l’épaisse couche de glace qui nous em­pêche d’ac­cé­der aux docks. Sur l’ai­le­ron de la pas­se­relle ex­té­rieure, le pi­lote et le com­man­dant trans­mettent leurs ordres à la ma­chine. Le bâ­ti­ment ra­len­tit, vibre et brasse les eaux noires. Il s’ap­proche à tou­cher le quai re­cou­vert de neige. Les pro­jec­teurs éclairent les la­ma­neurs qui s’af­fairent au­près des aus­sières. Le na­vire est ca­lé. Il est cinq heures du ma­tin. Dé­jà les pre­miers por­tiques se mettent en place, le dé­char­ge­ment va com­men­cer. Il s’achè­ve­ra au dé­but de l’après-mi­di. Il n’y a pas de temps mort.

Le voyage s’achève trop tôt pour nous, mais nous quit­tons le bord avec la pers­pec­tive de re­prendre une nou­velle na­vi­ga­tion vers d’autres ho­ri­zons. Une fois à terre, notre pre­mière vi­site est pour le mu­sée ma­ri­time, ins­tal­lé dans un an­cien en­tre­pôt de briques rouges. Si­tué dans le dé­dale de ca­naux qui font le charme de la vieille ci­té por­tuaire fon­dée par Fré­dé­ric Bar­be­rousse en 1189, il re­cèle un pas­sé glo­rieux ponc­tué de drames. Nous pro­gres­sons len­te­ment de vi­trines en ma­quettes, de dia­po­ra­mas en lec­tures di­dac­tiques et j’ai d’abord le bon­heur de croi­ser la route du comte Fé­lix von Lü­ck­ner, of­fi­cier de ma­rine et cor­saire de la Grande Guerre dont j’ai bros­sé le por­trait dans un livre, pri­mé par le Yacht Club de France voi­ci plu­sieurs an­nées. Son uni­forme, un mo­dèle ré­duit de son na­vire de com­merce ca­mou­flé, son pa­villon d’at­taque et quelques pages d’une cor­res­pon­dance avec son état-ma­jor me font re­mon­ter le temps. Une foule d’images et de sen­sa­tions m’ha­bitent à cet ins­tant, qui me rap­pellent mes pre­miers suc­cès de li­brai­rie.

Les salles dé­filent sur des évè­ne­ments que l’his­toire a cris­tal­li­sés. Et puis, au dé­tour d’une vi­trine sur les U-boots de la Se­conde Guerre mon­diale, une ma­quette re­tient mon at­ten­tion. Celle d'un pa­que­bot ci­vil de la Ham­burg-sü­da­me­ri­ka Li­nie, la plus cé­lèbre com­pa­gnie ma­ri­time al­le­mande de l’entre-deux­guerres. Elle est fiè­re­ment cam­pée sur un socle por­tant son nom: Cap Ar­co­na. Une im­pres­sion de ma­laise m’en­va­hit à cet ins­tant, que je dé­fi­nis mal. Ce ma­gni­fique na­vire de croi­sière aux trois che­mi­nées ar­ro­gantes an­non­cia­trices de vi­tesse et de confort, construit pour la grande aven­ture dans les mers du Sud, avec son luxe d’ima­ge­ries et sa dé­bauche de belles pro­messes, in­duit un ter­rible des­tin. Une pho­to­gra­phie le montre en flammes au coeur d’une pe­tite baie de la mer Bal­tique. Mais son nom ne m’évoque rien, seule­ment la cer­ti­tude d’un af­freux mal­heur…

Quelques lignes m’ap­prennent tou­te­fois qu’il fut cou­lé le 3 mai 1945 par une es­ca­drille bri­tan­nique, à une en­ca­blure de Neus­tadt dans le Sh­les­wig-hol­stein. Sept mille cinq cents dé­por­tés des camps d’ex­ter­mi­na­tion de Lü­beck et des en­vi­rons ve­naient d’y être en­tas­sés par les na­zis. C’était la dé­bâcle en Al­le­magne, et l’une des pré­oc­cu­pa­tions du ré­gime mo­ri­bond avait été d’ef­fa­cer les preuves de sa bar­ba­rie avant l’ar­ri­vée des Al­liés.

Tout de suite, nous dé­ci­dons d’en sa­voir plus. Cette page d’his­toire, trop som­mai­re­ment pré­sen­tée, n’en dit pas as­sez tan­dis qu’elle a pu­di­que­ment sou­le­vé la ques­tion d’un mas­sacre or­ga­ni­sé. Pour ce­la, nous dé­ci­dons de nous rendre dans la pe­tite ci­té qui en fut le té­moin. Et peut-être la com­plice. «Nous pou­vons y être de­main … c’est à moins de deux heures de route !» Ma femme ac­quiesce. «Je m’oc­cupe de louer une voi­ture», me dit-elle.

Dans l’hô­tel qui sur­plombe les an­ciens docks de Ham­bourg, nous pas­sons la soi­rée à pré­pa­rer le voyage vers Neus­tadt. L’in­ter­ro­ga­tion l’em­porte en­core sur la ré­flexion, car nous ne sa­vons pas ce que nous al­lons dé­cou­vrir. Le len­de­main ma­tin, alors que le so­leil a ra­pi­de­ment fait fondre les re­liefs tar­difs de l’hi­ver et que les ca­naux re­trouvent un peu de leur ac­ti­vi­té prin­ta­nière, nous pre­nons la di­rec­tion de la Bal­tique.

L’au­to­route tra­verse un pays plat dé­so­lé, pré­mo­ni­toire d’un choc his­to­rique dont nous avons nour­ri nos cau­che­mars. Nous nous sommes pré­pa­rés à la cer­ti­tude d’une dé­cou­verte ma­cabre que nous avons dé­peinte en toute sub­jec­ti­vi­té, en ar­gu­ties construites de toutes pièces. Pour mieux nous pré­pa­rer à ce que nous pen­sions dé­cou­vrir.

Mais cette at­tente fut bien­tôt chas­sée par une tout autre réa­li­té. Celle d’un jour nou­veau. Je lis sur le bord de la route: «Wil­kom­men in Neus­tadt» ! La pe­tite ci­té de pê­cheurs tran­sie par les ra­fales de neige et de grêle des der­niers jours s’est ébrouée. Les gens de­visent de nou­veau sur les bancs pu­blics, se chauffent au pre­mier so­leil, vaquent à leurs oc­cu­pa­tions quo­ti­diennes avec cette gai­té non feinte qu’ont les po­pu­la­tions du Nord. Je ra­len­tis, fais un tour de ville pour prendre quelques re­pères avant de ga­rer la voi­ture non loin du mar­ché. La ville est de briques rouges, qui ré­ver­bèrent la lu­mière de mi­di. Tout ici in­vite à la sé­ré­ni­té. Les en­fants qui jouent dans les parcs face aux plages en­com­brées de mal­heur vivent au-de­là des faits.

Ce pour­rait être un pe­tit bourg sans pas­sé. Mais il se trouve qu’une ef­froyable tra­gé­die s’y est dé­rou­lée voi­ci deux gé­né­ra­tions. Or la ques­tion que je me pose est simple: peut-on faire table rase de son his­toire? Même si l’on n’est pas cou­pable, juste ga­rant des actes de nos pa­rents ou plus sim­ple­ment de ceux qui nous ont pré­cé­dés, peut-on faire comme si de rien n’était? Ma vie per­son­nelle ne m’ayant pas conduit à de telles ré­flexions, je reste spec­ta­teur du de­voir de mé­moire. A Neus­tadt, je consta­te­rai que les nou­velles gé­né­ra­tions se sont im­po­sé le de­voir de se re­cons­truire. Car je vais ap­prendre que si le nau­frage du Cap Ar­co­na et son cor­tège de vic­times sont im­pu­tables aux Al­liés, la po­pu­la­tion dont il reste peu de té­moins ne fut de toute fa­çon pas exempte de res­pon­sa­bi­li­tés. Sur Markt-platz, une mar­chande nous in­ter­pelle. Elle tient un banc de pommes jaunes aux joues rouges. Elle rit, elle doit avoir vingt ans. Elle est heu­reuse, elle ha­bite Neus­tadt in Hol­stein. Ce soir, avec ses amies, elle dé­am­bu­le­ra sur Am Strande et mar­che­ra peut-être sur la plage où tout près de là, dans les eaux re­de­ve­nues pures et bleues de la baie, se sont échoués les corps mu­ti­lés des sup­pli­ciés du 3 mai 1945. De­puis… la mer s’est dé­bar­ras­sée de ses épaves. Ja­dis écueils mons­trueux, les coques cal­ci­nées du Cap Ar­co­na, mais aus­si du Thiel­bek et de l’athen, ain­si que du Deut­schland, n’in­ter­pellent plus le re­gard.

Lorsque nous de­man­dons où se trouve le mu­sée du Cap Ar­co­na, dont nous avons ap­pris l’exis­tence la veille, les pre­miers pas­sants in­ter­ro­gés n’en savent rien. Cer­tains nous font ré­pé­ter notre ques­tion, haussent des sour­cils

«L’his­toire du Cap Ar­co­na ? Tout le monde la connaît ici. Bien sûr. Mais la ci­té a d’autres atouts tou­ris­tiques, vous sa­vez.»

du­bi­ta­tifs et nous sug­gèrent de nous ren­sei­gner au bu­reau de poste. Sur la place, un chauf­feur de taxi vient à notre se­cours et c’est en af­fi­chant le nom de la rue sur l’écran de mon té­lé­phone qu’il nous in­dique en­fin le che­min. «C’est l’adresse du mu­sée his­to­rique de la ville, et je n’en connais pas d’autres», nous dit-il en nous de­man­dant d’où nous ve­nons, si nous sommes en va­cances. Une charmante al­lée pié­tonne nous y conduit en quelques mi­nutes, et nous dé­cou­vrons une longue bâ­tisse en briques, per­cée d’un étroit pas­sage voû­té sur­mon­té d’une tour. Sur une porte dis­crète, on lit: «Mu­sée d’his­toire et d’ar­chéo­lo­gie». Rien sur le Cap Ar­co­na.

A l’in­té­rieur, on nous di­rige aus­si­tôt vers les salles prin­ci­pales et l’on nous pro­pose en an­glais un pe­tit ca­ta­logue sur une ex­po­si­tion tem­po­raire. Nous hé­si­tons. Ce­la doit se voir. Nous ne sommes pas cer­tains d’avoir pous­sé la bonne porte. C’est alors que j’aper­çois sur le comp­toir un ou­vrage en cou­ver­ture du­quel je re­con­nais le pa­que­bot de la Süd-ame­ri­ka Li­nie. La pho­to­gra­phie, qui le montre échoué dans la baie, est lé­gè­re­ment floue. «Si ce­la vous in­té­resse, nous dit-on, vous pou­vez vous rendre au sous-sol, dans un pe­tit es­pace consa­cré à

l’évè­ne­ment.» Et de nous confier la clé de la porte qui nous mè­ne­ra dans l’un des lieux les plus confi­den­tiels de l’his­toire de la Se­conde Guerre mon­diale. A l’évi­dence, la po­pu­la­tion de Neus­tadt et les tou­ristes de pas­sage ne sont pas nom­breux à fré­quen­ter cette an­nexe du mu­sée lo­cal, dont le pa­tri­moine ar­chéo­lo­gique fait en re­vanche la fier­té du conser­va­teur. «L’his­toire du Cap Ar­co­na ? Tout le monde la connaît ici. Bien sûr. Mais la ci­té a d’autres atouts tou­ris­tiques, vous sa­vez.»

Un pe­tit mu­sée pour un grand nau­frage, en somme. Car c’est der­rière une porte presque dé­ro­bée que nous em­prun­tons un pre­mier es­ca­lier. Des ci­maises re­cou­vertes de pho­to­gra­phies d’époque re­tracent ici la tra­gé­die. Comme une ch­ro­nique au ra­len­ti, une suc­ces­sion d’ins­tan­ta­nés qui sont au­tant de cha­pitres som­mai­re­ment re­te­nus par l’his­toire.

D’abord, il y a la guerre et son cor­tège de pri­son­niers. Et puis cette vo­lon­té de les ex­ter­mi­ner qui dé­fie les lois du genre hu­main. A Neuen­gamme, dans la ban­lieue de Ham­bourg, ils y sont dé­por­tés de­puis 1938. Dès 1940, le camp de­vient l’un des prin­ci­paux centres concen­tra­tion­naires d’al­le­magne. Le pre­mier cre­ma­to­rium y est ins­tal­lé deux ans plus tard et très vite le ré­gime na­zi l’ouvre à la po­pu­la­tion car­cé­rale fé­mi­nine. A la fin de l’an­née 1944, ils sont douze mille à crou­pir dans la par­tie his­to­rique du camp à la­quelle n’ont ces­sé d’être agré­gés des sa­tel­lites dans toute la ré­gion. A la fin de la guerre, ce sont qua­rante-neuf mille per­sonnes qui at­tendent ici une mort sur or­don­nance. L’abo­mi­na­tion de «la so­lu­tion fi­nale» mise en ap­pli­ca­tion par les di­gni­taires hit­lé­riens à par­tir de 1942 s’ap­plique dé­sor­mais à toute la po­pu­la­tion des camps. Celle de Neuen­gamme en fut l’ul­time vic­time.

Au prin­temps 1945, l’al­le­magne n’a pas ren­du les armes, mais les camps de concen­tra­tion si­tués sur la ligne de front que les Al­liés re­poussent chaque jour sont à por­tée de ca­non. A l’est, les Russes ont at­teint l’oder et la Neisse, à trois cents ki­lo­mètres de Lü­beck. Au sud, ce sont les An­glais qui se font me­na­çants sur la route de Neus­tadt. L’étau se res­serre, mais l’heure d’en fi­nir n’est pas tout à fait ve­nue: car si sur le plan mi­li­taire les Al­liés sont en me­sure de per­cer ra­pi­de­ment l’ul­time poche de ré­sis­tance de la Wehr­macht, c’est d’un

ater­moie­ment di­plo­ma­tique dont il est main­te­nant ques­tion entre Sta­line et Roo­se­velt. Le dé­cou­page de l’al­le­magne vain­cue est en pré­pa­ra­tion de­puis la confé­rence de Yal­ta, qui s’est te­nue deux mois et de­mi plus tôt. Pro­fi­tant de cet ac­com­mo­de­ment, Ber­lin or­donne que les camps soient épu­rés jus­qu’au der­nier pri­son­nier. Au­cun d’entre eux ne doit tom­ber entre les mains des vain­queurs. Telle est la lo­gique de la fuite en avant mise en oeuvre en ces temps de dé­bâcle mi­li­taire, afin de nier tant que faire se peut la ter­ri­fiante mise en ap­pli­ca­tion de la po­li­tique an­non­cée dans Mein Kampf. Au mois d’avril, on com­mence donc à les éva­cuer. La note adres­sée par le Reichsfüh­rer Himm­ler aux com­man­dants des camps ne souffre au­cun sur­sis.

Ce sont plu­sieurs mil­liers de dé­por­tés que l’on fait alors conver­ger vers la mer Bal­tique, où les at­tend une flotte im­pro­vi­sée. Seuls quelques hauts di­gni­taires connaissent le plan dia­bo­lique de la mis­sion. Une fois char­gés sur les ba­teaux, le but est de les cou­ler avec leur car­gai­son hu­maine … Il n’y a pas d’images de cet exode, mais seule­ment le té­moi­gnage d’une poi­gnée de mi­ra­cu­lés. Ce­pen­dant, la conver­gence de leurs sou­ve­nirs en dit tel­le­ment, dans l’hor­reur et dans l’ef­froi, qu’elle en brosse un ta­bleau qui dé­fie l’ima­gi­na­tion. Je­tés sur les routes en di­rec­tion de la mer, on les conduit à marche for­cée, sans nour­ri­ture et sans re­pos, ma­lades, épui­sés, mou­rants avant même de par­tir. Ceux qui tombent sont abat­tus, leur ca­davre aban­don­né aux chiens. En­vi­ron dix mille d’entre eux par­viennent néan­moins à re­joindre Lü­beck et ses plages. Ils pensent alors que l’his­toire joue en leur fa­veur. Et lors­qu’ils aper­çoivent les ba­teaux qui les at­tendent, ils se bercent de l’es­poir qu’ils vont être éva­cués, de l’illu­sion que le cau­che­mar va s’ar­rê­ter.

Ce qui les at­tend main­te­nant me laisse in­cré­dule. Comme un ka­léi­do­scope géant, les images tour­noient sur les murs et donnent le ver­tige. La pièce où je me trouve seul est un car­rou­sel in­fer­nal qui donne la nau­sée. Je suis dans un train fan­tôme lan­cé dans le cou­loir de la mort. Un fris­son me par­court que je ne ré­prime pas. De cha­cune de ces images, des cris étouf­fés tentent de s’échap­per. Ce sont au­tant d’ap­pels qui se font échos dans ce lieu lour­de­ment ha­bi­té.

Je me penche alors sur la grande ma­quette ex­po­sée au centre de la se­conde salle. Fier am­bas­sa­deur de l’in­gé­nie­rie al­le­mande et de la paix, le Cap Ar­co­na fut lan­cé en 1927 au temps de la ré­pu­blique de Wei­mar. Fleu­ron de sa com­pa­gnie, il est mis en ser­vice ré­gu­lier sur la ligne de Rio de Ja­nei­ro, qu’em­prun­tait à la même époque le Graf Zep­pe­lin pour la plus grande gloire de l’al­le­magne. Il en faut peu à mon ima­gi­na­tion pour que tout s’anime sous mes yeux. Les bals dans la grande salle des fêtes, les ren­contres entre gens du monde… la lé­gè­re­té des an­nées folles. Sur le Cap Ar­co­na, la vie est en­core douce et l’in­sou­ciance un art de vivre.

Ré­qui­si­tion­né le 25 août 1939, il est alors af­fec­té au trans­port de troupes et dé­mem­bré, sa­cri­fié aux ob­jec­tifs de guerre. En 1942, comme un au­gure fu­neste, il sert de dé­cor au long mé­trage com­man­dé par Goeb­bels sur la ca­tas­trophe du Ti­ta­nic. Dans ce film, la pro­pa­gande na­zie im­pute le nau­frage à l’in­cu­rie de l’équi­page bri­tan­nique. En 1944, tan­dis qu’il opère un trans­fert stra­té­gique de sol­dats vers la Nor­vège, une tur­bine étant tom­bée en panne, il est re­mor­qué dans un chan­tier na­val scan­di­nave pour y être ré­pa­ré. Ra­pa­trié, il sert en­fin de ca­serne flot­tante pour les of­fi­ciers de la Wehr­macht jus­qu’à sa res­ti­tu­tion à son pro­prié­taire le 14 avril 1945. Trois se­maines avant les évè­ne­ments de Neus­tadt.

Au terme de leur marche vers la mort, les dé­por­tés sur­vi­vants se pré-

Une fois à bord du Cap Ar­co­na, les pri­son­niers se­ront sa­cri­fiés, cou­lés en eaux pro­fondes et por­tés dis­pa­rus. Telle doit être la ver­sion fan­tôme de l’his­toire éla­bo­rée par la SS.

sentent sur le port de Lü­beck. A l’ancre, le Cap Ar­co­na dé­coupe dans la brume sa cé­lèbre sil­houette. La fu­mée qui s’échappe de ses trois hautes che­mi­nées si­gni­fie que ses chau­dières sont ali­men­tées pour un dé­part im­mi­nent. A quai, deux car­gos at­tendent de char­ger les pri­son­niers qu’ils doivent trans­bor­der sur le pa­que­bot. Ce sont le Thiel­beck et l’athen, dont les com­man­dants res­pec­tifs ont ten­té d’échap­per à cette «opé­ra­tion spé­ciale». Car ils ont com­pris ce que l’ami­rau­té at­tend d’eux. Une fois à bord du Cap Ar­co­na, les pri­son­niers se­ront sa­cri­fiés, cou­lés en eaux pro­fondes et por­tés dis­pa­rus. Telle doit être la ver­sion fan­tôme de l’his­toire éla­bo­rée par la SS.

Or, si le com­man­dant du Thiel­beck, John Ja­bob­sen, est rem­pla­cé par un of­fi­cier moins scru­pu­leux, le ca­pi­taine de l’athen, Fritz Nob­mann, est me­na­cé d’être fu­sillé s’il n’ob­tem­père pas. Le 20 avril com­mence donc le bal­let des trans­bor­deurs. Mais sur le Cap Ar­co­na, le com­man­dant Hein­rich Ber­tram n’en­tend pas qu’un acte d’in­di­gni­té ma­ri­time souille sa mé­moire, celle de son équi­page et de son ba­teau. Aus­si, lorsque les deux car­gos se pré­sentent à la cou­pée du pa­que­bot, il in­ter­dit de pro­cé­der à l’em­bar­que­ment des dé­por­tés. La dé­ci­sion de Ber­tram est pour l’heure sans ap­pel. Les deux car­gos rentrent donc au port où les au­to­ri­tés na­zies mul­ti­plient les ob­jur­ga­tions. Une suc­ces­sion d’in­ti­mi­da­tions com­mence, qui va du­rer plus d’une se­maine. Cam­pé dans son re­fus, le ré­cal­ci­trant ca­pi­taine ha­sarde même une am­bas­sade au­près de la Krieg­sma­rine, en s’adres­sant à l’ami­ral En­gel­hardt en per­sonne, res­pon­sable du trans­port na­val. Son acte est-il hu­ma­ni­taire ou po­li­tique ? On l’ignore. Les deux, peut-être. A bout d’ar­gu­ments, alors que le di­rec­teur de la Ham­burg-ame­ri­ka Li­nie lui-même a vai­ne­ment ten­té d’in­flé­chir les di­gni­taires na­zis, Hein­rich Ber­tram fi­nit par rendre les armes sous la me­nace d’être à son tour exé­cu­té.

Pen­dant ce temps, les dé­por­tés s’en­tassent sur le port et de nou­veaux convois ve­nus de tout le nord de l’al­le­magne ne cessent d’aug­men­ter leur nombre. Au bout de plu­sieurs jours et des di­zaines de trans­ferts, le Cap Ar­co­na est lit­té­ra­le­ment sur­peu­plé. A telle en­seigne que les sol­dats en fac­tion s’en plaignent à leurs of­fi­ciers. Dans l'un des rares écrits consa­crés à l’évè­ne­ment, le dé­por­té fran­çais Lu­cien Re­vert di­ra plus tard que « les ré­serves d’eau du ba­teau [ étaient] in­suf­fi­santes. La dys­en­te­rie, la soif et à nou­veau la fa­mine [ fai­saient] des ra­vages dans cette mul­ti­tude. L’an­goisse, confie­ra-t-il au mé­mo­ria­liste An­dré La­roze, la peur, mais aus­si la ma­la­die [ron­geaient] les corps et les es­prits. Cer­tains [res­taient] amorphes, comme pé­tri­fiés pen­dant que d’autres [sem­blaient] frap­pés de fo­lie dans cette tombe gi­gan­tesque et obs­cure.» Car hor­mis l’en­tas­se­ment dans les ca­bines et les cour­sives, les pri­son­niers sont je­tés à fond de cale, amas­sés sur les ponts où rien n’est évi­dem­ment pré­vu pour les re­ce­voir. «Il ne res­tait plus un mètre car­ré de libre jusque dans la ma­chi­ne­rie, ex­pli­que­ra l’un des mi­ra­cu­lés du nau­frage, mais il en ar­ri­vait tou­jours!» L’équi­page du pa­que­bot est im­puis­sant. Il tente l’im­pos­sible, mais tout effort est vain pour adou­cir les maux de ces pas­sa­gers de l’en­fer. C’est trop de pi­tié pour la SS, qui rem­place bien­tôt les ma­rins ci­vils par des mi­li­taires.

Le 2 mai 1945, le Cap Ar­co­na, le Thiel­beck et l’athen mouillent tou­jours dans la baie. Le grand pa­que­bot est même si près de la côte oc­ci­den­tale que les ha­bi­tants de Neus­tadt peuvent suivre le va-et-vient des trans­bor­de­ments. On y dis­tingue net­te­ment des hommes en armes dont les ordres portent jus­qu’au ri­vage. L’ef­fer­ves­cence est par­tout sur les ba­teaux, mais en ville aus­si. Ré­gu­liè­re­ment sur­vo­lée par des avions de re­con­nais­sance bri­tan­niques, la po­pu­la­tion cède ré­gu­liè­re­ment à la pa­nique. Beau­coup d’ha­bi­tants s’ap­prêtent à ga­gner le Da­ne­mark après l’an­nonce du sui­cide d’adolf Hit­ler à Ber­lin. Cer­tains se bar­ri­cadent chez eux en at­ten­dant l’ar­ri­vée des Al­liés, tan­dis que d’autres se pré­parent à ré­sis­ter pour l’hon­neur. Il en est aus­si qui s’aban­donnent au fa­ta­lisme. L’ins­tinct de sur­vie et la con­vic­tion po­li­tique nour­rissent d’étranges at­ti­tudes lors­qu’ils se confondent.

De­puis peu, le Haut-com­man­de­ment al­le­mand s’est ins­tal­lé dans la ré­gion, de­ve­nue le der­nier ré­duit na­zi. Et le plan se­cret des di­gni­taires ac­cu­lés par la pro­gres­sion des Al­liés est de fuir au Da­ne­mark. Les ser­vices de ren­sei­gne­ments bri­tan­niques en sont convain­cus, si bien qu’ils mettent tout en oeuvre pour les en em­pê­cher. Or, pen­dant ce temps, de nou­veaux dé­por­tés ar­ri­vés de Po­logne abordent en­core et tou­jours le Cap Ar­co­na. A tel point que les SS eux-mêmes re­fusent de les lais­ser mon­ter. Dans la confu­sion gé­né­rale, cer­tains pri­son­niers ar­rivent

à quit­ter le pa­que­bot en em­bar­quant sur les trans­bor­deurs et re­gagnent clan­des­ti­ne­ment Lü­beck. Mais alors qu’ils se croient épar­gnés, ils vont être les pre­mières vic­times du plan d’ex­ter­mi­na­tion. De re­tour à terre, ils tom­be­ront sous le feu des bat­te­ries te­nues par les jeu­nesses hit­lé­riennes, pos­tées là sous la me­nace d’of­fi­ciers ac­cu­lés aux pires ex­tré­mi­tés.

Le temps presse pour les Al­liés, dont les états-ma­jors sont in­for­més du dé­part im­mi­nent de quatre na­vires qu’on leur dit char­gés de sol­dats prêts à consti­tuer une poche de ré­sis­tance à la fron­tière da­noise. S’ils y par­viennent, la guerre peut se pro­lon­ger de plu­sieurs se­maines et le ma­ré­chal Mont­go­me­ry, com­man­dant la Hui­tième ar­mée al­liée, ne veut pas prendre ce risque. Il faut donc les in­ter­cep­ter. Le préam­bule du drame est écrit, la tra­gé­die est scel­lée. L’étau ne se des­ser­re­ra plus sur les sa­cri­fiés d’un mal­en­ten­du stra­té­gique. Dans le chaos, l’his­toire s’en amen­de­ra.

A Lü­beck, au même mo­ment, des of­fi­ciers bri­tan­niques tentent d’ob­te­nir des in­for­ma­tions sur les pri­sons flot­tantes au­près des dé­lé­gués de la Croix-rouge sué­doise. Ils ap­prennent alors que des mil­liers de dé­por­tés se trouvent à bord des ba­teaux ci­blés par les Al­liés ! Ils in­ter­viennent im­mé­dia­te­ment au­près de l’état-ma­jor de Mont­go­me­ry, mais les com­mu­ni­ca­tions sont dif­fi­ciles. Ils pa­tientent, in­sistent. Lors­qu’ils en­tendent pas­ser au-des­sus de leur tête la pre­mière vague de bom­bar­diers … Quatre es­ca­drilles suc­ces­sives de chas­seurs Ty­phoon de la Se­cond Tac­ti­cal Air Force sont en ap­proche.

Il est 14 heures 30, ce 3 mai 1945, et la vi­si­bi­li­té est par­faite. Le ca­pi­taine Mar­tin Scott Rum­bold vient de lan­cer l’at­taque. Les cibles se dé­tachent net­te­ment dans la baie. Les pi­lotes fondent sur leurs proies. Les mi­trailleuses dé­ciment les hommes qui se trouvent sur les ponts et qui sautent à la mer. Ils n’ont au­cun gi­let de sau­ve­tage et toutes les em­bar­ca­tions ont été dé­lo­gées de leur bos­soir. Mais le pire est à ve­nir. A l’in­té­rieur du na­vire, dans la nuit des cales, des mil­liers d’hommes sont pris au piège, in­ca­pables de quit­ter leur pri­son. Ils mour­ront ici, pié­ti­nés, étouf­fés ou noyés. Ils n’ont plus au­cun es­poir. Le che­min s’ar­rête là. Et c’est peut-être mieux ain­si, car un in­fime es­poir peut conduire à la fo­lie quand il ne peut s’ac­com­plir. Dans la fosse com­mune où ils se trouvent dé­jà, tout est ac­com­pli. Ils peuvent s’aban­don­ner sans re­mords. Lâ­cher prise. Presque plaignent-ils ceux qui se dé­battent pour sur­vivre, là-haut sous la mi­traille. Mais à mou­rir pour mou­rir, ceux qui re­con­naissent les Al­liés dans leurs agres­seurs s’aban­donnent à une ul­time ré­volte. Car d’autres ap­pa­reils achèvent le mas­sacre. Sur chaque na­vire, ils larguent leurs bombes. Avec une pré­ci­sion ter­rible, elles éventrent les coques et dé­vastent tout sur leur pas­sage.

Les of­fi­ciers et sol­dats qui sur­veillent les dé­por­tés tentent de mettre à la mer les em­bar­ca­tions qu’ils avaient soi­gneu­se­ment dis­si­mu­lées pour s’en ser­vir lors du sa­bor­dage ini­tia­le­ment pré­vu par les au­to­ri­tés. Mais beau­coup d’entre eux par­ta­ge­ront le sort de leurs pri­son­niers. Les na­vires ex­plosent et le feu se ré­pand par­tout, pié­geant par mil­liers les vic­times de cet ul­time ho­lo­causte. Pour un souffle de vie, une mince chance d’en sor­tir vi­vant, ceux qui sont tom­bés à la mer s’en­tre­tuent pour un ra­deau de for­tune.

Tan­dis qu’une foule d’images se per­cutent en moi, la ma­quette du Cap Ar­co­na s’est ani­mée sous mes yeux. Si pré­ci­sé­ment que je me glisse dans le dé­dale de sa coque in­cen­diée,

m’in­si­nue dans ses pièges et cô­toie son in­nom­mable puan­teur. C’est une pho­to­gra­phie nau­séa­bonde de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, toutes res­pon­sa­bi­li­tés confon­dues. Où que je porte les yeux, ce n’est que dé­so­la­tion. Des chaus­sures dé­for­mées, des vê­te­ments de dé­por­tés en lam­beaux, des ga­melles tor­dues et noir­cies réunis au­près de quelques ves­tiges du na­vire. Peu de choses en réa­li­té pour ex­pri­mer l’in­di­cible. Pour se rap­pe­ler ce sa­cri­fice hu­main, au cours du­quel sept mille cinq cents per­sonnes ont pé­ri. Cette ter­rible comp­ta­bi­li­té consti­tue le crime le plus meur­trier de toute l’his­toire ma­ri­time, ci­vile et mi­li­taire.

Toutes les cibles ont été at­teintes. Le Thiel­beck et l’athen, plus proches de la côte, n’ont pas cou­lé: ils gisent cal­ci­nés sur les hauts fonds. Quant à l’an­cien Deut­schland IV, trans­for­mé en na­vire-hô­pi­tal, il est hors d’état de na­vi­guer. Les dé­por­tés qui s’y trou­vaient ont eu plus de chance et s’en sont mieux sor­tis que les pri­son­niers du Cap Ar­co­na, qui s’est re­tour­né, aux trois- quarts im­mer­gé. Au­tour des ca­davres et des res­ca­pés qui ont ten­té de ga­gner le ri­vage si­tué à moins de trois ki­lo­mètres, la mer est cou­verte d’huiles lourdes et de dé­bris fu­mants.

Quelques pas­sages à basse al­ti­tude des bom­bar­diers per­mettent aux avia­teurs de me­su­rer les consé­quences de l’at­taque. Un pi­lote fran­çais, qui avait in­té­gré la RAF, di­ra qu’il a re­con­nu le pa­que­bot sur le­quel il avait em­bar­qué en 1927 pour sa croi­sière inau­gu­rale. Mais le pa­villon na­zi qui flot­tait à sa poupe lui avait ôté tout état d’âme. Puis l’es­ca­drille re­prend de l’al­ti­tude et dis­pa­raît, tan­dis que les pre­mières em­bar­ca­tions hé­sitent en­core à quit­ter leur poste d’amar­rage pour ve­nir se­cou­rir les nau­fra­gés. Ce sont des ba­teaux de pêche et de plai­sance dont les pro­prié­taires ont as­sis­té au bom­bar­de­ment.

Sur zone, c’est un champ de ca­davres que cette flot­tille de for­tune tra­verse en cher­chant des sur­vi­vants. Sur les plages bien­tôt re­cou­vertes de corps en­che­vê­trés, les ha­bi­tants

sont in­ca­pables d’une quel­conque ré­ac­tion, ils ne peuvent qu’ob­ser­ver. Des femmes pleurent, cachent le vi­sage de leurs en­fants dans leur ta­blier. Neus­tadt est sous le choc.

Quelques dé­froques de vic­times sont ex­po­sées dans la pe­tite salle. Elles ont ap­par­te­nu à des mar­tyrs ano­nymes que la mer a ren­dus à l’his­toire. Je m’in­si­nue dans cha­cun des cli­chés qui té­moignent de cette in­dé­cence, je m’y dé­place pu­di­que­ment, à tâ­tons. Je suis sur la plage et je porte mon re­gard sur l’in­vrai­sem­blable. C’était le 3 mai 1945. C’est main­te­nant. Ce ne sont que quelques ob­jets du drame, une mo­deste mois­son pour une tra­gé­die.

Quelques des­sins re­tiennent en­core mon at­ten­tion: une gra­vure de l’in­cen­die du Cap Ar­co­na ra­conte le trau­ma­tisme d’un nau­fra­gé, un au­to­por­trait ter­ro­ri­sé m’ar­rête et m’in­ter­pelle… Ce sont au­tant de cris jaillis d’oeuvres bru­tales dont l’ex­pres­sion­nisme est tran­chant. Or il est temps que je sorte de cette im­mer­sion pro­fonde. Il faut que je re­voie le so­leil. La mar­chande de pommes du mar­ché. Je dois sor­tir d’ici, car je suis vi­vant.

En même temps que moi, un groupe de per­sonnes en­thou­sias­mées par les ves­tiges ar­chéo­lo­giques de la ville quitte le mu­sée. Je re­des­cends main­te­nant la rue pié­tonne. La joie de vivre est par­tout. Plus bas, c’est un bras de mer qui pé­nètre dans le vieux quar­tier où des ter­rasses ac­cueillent les pre­miers es­ti­vants. Le long du quai où m’at­tend ma femme, un vieux grée­ment pro­pose une pro­me­nade en mer.

Deux gé­né­ra­tions se sont suc­cé­dé de­puis le drame. Elles ont ap­pré­cié la part d’his­toire qui leur ap­par­tient et les iden­ti­fie, et quand bien même elles en portent les stig­mates, elles se sont la­vées de toute com­pli­ci­té. Le culte de la res­pon­sa­bi­li­té a pris fin.

Ce n’est donc pas la jeu­nesse qu’il faut ac­ca­bler de re­mords, mais le brouillon de l’his­toire qu’il est in­dis­pen­sable de mettre au propre afin de re­con­naître ce qu’elle fut vrai­ment.

Au dé­but des an­nées 1950, l’épave du Cap Ar­co­na fut dé­pe­cée, tan­dis que les trois autres na­vires ont été ren­floués. Ce­pen­dant, pen­dant plus de vingt ans, la mer n’a ces­sé de re­je­ter des os­se­ments comme au­tant de rap­pels à la po­pu­la­tion. Au­jourd’hui, Neus­tadt a pris la me­sure du drame qui s’est in­vi­té sur ses plages et mis en place les re­pères mé­mo­riels qui s’im­posent.

Dans le Schles­wig-hol­stein, on trouve cinq stèles com­mé­mo­ra­tives. Le mé­mo­rial prin­ci­pal est éri­gé sur la plage, face à l’an­cienne épave du pa­que­bot mar­tyr. Un sen­tier pé­destre longe le ri­vage où les ha­bi­tants viennent prendre le so­leil et se bai­gner les jours d’été. Des plai­san­ciers tirent des bords à quelques en­ca­blures de là. Ils ne pro­fanent pas les vic­times des nau­frages, ils existent à l’ombre de leur pas­sé. Ils ne les ont pas ou­bliés, ils avancent sim­ple­ment dans leur propre vie, sans en­combre ni far­deaux. Parce qu’ils savent toute l’igno­mi­nie de la tra­gé­die dont leur ville s’est ren­due com­plice, peu ou prou. Mais ce de­voir est ache­vé pour elle.

On ne peut pas en dire au­tant des Al­liés et des Bri­tan­niques en par­ti­cu­lier, qui se sont désho­no­rés faute de re­con­naître les faits dans leur to­ta­li­té. Ja­mais de­puis la fin de la guerre, ils n’ont of­fi­ciel­le­ment pris acte de leur par­ti­ci­pa­tion à cet épi­sode in­digne du 3 mai. Leur amné­sie a pré­fé­ré trans­fé­rer toute la culpa­bi­li­té sur le vain­cu. L’his­toire ne doit ja­mais men­tir par omis­sion, car tôt ou tard la dé­clas­si­fi­ca­tion des ar­chives ap­porte la preuve de la vé­ri­té. En 2045, la Grande-bre­tagne se­ra dans l’obli­ga­tion de s’ex­pli­quer. Or cent ans après les faits, la vé­ri­té pour­ra s’avé­rer cho­quante pour les nou­velles gé­né­ra­tions. Car on ignore tout de ce que contient en fin de compte la boîte de Pan­dore …

Dans ma tête, ce qui était épars se met en place. Nous avons main­te­nant de la route à faire et je cède le vo­lant à ma femme. Elle me de­mande si je sais com­ment va s’ar­ti­cu­ler mon re­por­tage. Plu­sieurs images me re­viennent à l’es­prit, qui s’ins­crivent dans la chro­no­lo­gie de cette page en­core sans titre pour l’his­toire. Je re­vois le port de Zee­brugge, où tout a com­men­cé pour nous. Je me sou­viens que «l’air était sa­tu­ré d’un brouillard lour­de­ment an­cré sur le sol». Nous ve­nions de des­cendre du train et nous ne sa­vions rien de ce qui al­lait suivre.

#Dé­por­ta­tion

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.