L’ar­chéo­logue qui a dé­fié Daech

En Irak, être une femme, mu­sul­mane sun­nite et ar­chéo­logue a tou­jours été un dé­fi. Lay­la Sa­lih a choi­si de mettre sa vie pri­vée entre pa­ren­thèses pour dé­fendre et pro­mou­voir l’iden­ti­té cultu­relle de son pays.

Sept - - Sommaire - Eleo­no­ra Vio texte & Patrick Tom­bo­la images

Les avions sur­volent la ville à basse al­ti­tude. Les bombes ex­plosent les unes après les autres, fai­sant vi­brer l’air et trem­bler les bâ­ti­ments. Une épaisse fu­mée noire s’élève de la rive orien­tale du Tigre… A quelques cen­taines de mètres de là, Lay­la Sa­lih, en équi­libre sur un amas de gra­vats, contemple en si­lence ce spec­tacle ma­cabre. Puis, sans prê­ter at­ten­tion aux sol­dats qui in­sistent pour l’es­cor­ter, elle se di­rige vers l’en­trée du site. Tré­bu­chant entre les co­lonnes et les cha­pi­teaux ef­fon­drés sous ses pieds, elle passe sous une der­nière arche, mi­ra­cu­leu­se­ment in­tacte, al­lume la lampe torche de son té­lé­phone et des­cend len­te­ment une vo­lée de marches bran­lantes, à moi­tié en­fouies sous les ébou­lis. La lu­mière va­cillante ré­vèle ce qui res­semble à la crypte d’un lieu saint. Le fais­ceau s’ar­rête sur des sil­houettes de femmes, dé­li­ca­te­ment sculp­tées sur l’un des murs. Des larmes de joie coulent sur le vi­sage de l’an­cienne res­pon­sable du dé­par­te­ment du Pa­tri­moine de la pro­vince de Ni­nive. «Je suis au sep­tième ciel. Je n’au­rais ja­mais pen­sé dire ce­la un jour, mais sans Daech (l’acro­nyme arabe du groupe Etat is­la­mique), je n’au­rais ja­mais pu dé­cou­ vrir cet en­droit», mur­mure, émue, l’ar­chéo­logue qui a re­non­cé à sa vie pri­vée pour une car­rière dé­diée à la pré­ser­va­tion de la culture et de l’iden­ti­té ira­kiennes contre l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste Etat is­la­mique (EI).

En juin 2014, les com­bat­tants de L’EI en­traient dans Mos­soul et s’y li­vraient à des actes d’une bru­ta­li­té sau­vage. L’hé­ri­tage ar­chéo­lo­gique de ce lieu consi­dé­ré comme le ber­ceau de la ci­vi­li­sa­tion oc­ci­den­tale n’a pas été épar­gné. Daech a me­né une lutte sans mer­ci contre toute re­pré­sen­ta­tion re­li­gieuse qui ne re­flé­tait pas sa ver­sion ra­di­cale de l’is­lam, sac­ca­geant tout sur son pas­sage. En ar­ri­vant au pied de cet es­ca­lier, Lay­la vient de pé­né­trer dans les dé­combres de la mos­quée du pro­phète Na­bi You­nès, construite au XIVE siècle à l’em­pla­ce­ment d’une an­cienne église chré­tienne. Avant sa dé­mo­li­tion par L’EI, le site avait été vé­né­ré pen­dant des siècles, à la fois par les mu­sul­mans et par les chré­tiens, qui croyaient que le pro­phète Na­bi You­nès (le Jo­nas de la Bible) y était en­ter­ré.

Sans perdre de temps, Lay­la s’en­gage dans un étroit tunnel creu­sé par L’EI sous la col­line de la mos­quée. Mal­gré les

dé­bris tom­bant du pla­fond et l’air ra­ré­fié em­pli de pous­sières l’ar­chéo­logue se dé­place avec une telle ai­sance dans ce la­by­rinthe sou­ter­rain qu’il nous est dif­fi­cile de la suivre. Sou­dain, elle s’ar­rête et pointe une ins­crip­tion cu­néi­forme gra­vée dans le ro­cher. Le texte iden­ti­fie ce site comme ce­lui d’un palais as­sy­rien, cons­truit par le roi As­sa­rhad­don au VIIE siècle av. J.-C. «Au lieu de le pro­fa­ner, les com­bat­tants de L’EI l’ont lais­sé in­tact. Ils ont pro­ba­ble­ment com­pris sa va­leur et ont dé­ci­dé d’en ti­rer pro­fit», ex­plique l’ex­perte de 43 ans avec un re­gard noir, en épous­se­tant ses vê­te­ments. D’après elle, L’EI a pro­ba­ble­ment dé­truit la mos­quée si­tuée au-des­sus du palais pour sor­tir clan­des­ti­ne­ment les an­ti­qui­tés ca­mou­flées dans les sou­ter­rains.

Lay­la ra­masse quelques po­te­ries aban­don­nées sur le sol et contemple, d’un air ab­sor­bé, leurs formes et mo­tifs uniques. Comme si elle par­cou­rait les pages d’un livre, elle com­mence le ré­cit de la longue et triste his­toire du palais en­se­ve­li. Les fouilles of­fi­cielles ont dé­bu­té en 1852, sous l’au­to­ri­té du gou­ver­neur ot­to­man de l’époque. Mais ce n’est qu’à par­tir de la deuxième moi­tié du XXE siècle que les au­to­ri­tés ira­kiennes ont com­men­cé à s’in­té­res­ser au sanc­tuaire de Na­bi ­You­nès, qui marque l’em­pla­ce­ment de la ca­pi­tale du der­nier em­pire as­sy­rien de Ni­nive (As­sur­ba­ni­pal fut le der­nier grand sou­ve­rain de l’as­sy­rie an­tique, de 669 à 626 av. J.-C. en­vi­ron) Dans les an­nées 1980, les ar­chéo­logues lo­caux ont dé­cou­vert deux la­mas­sus géants (créa­tures lé­gen­daires de la Mé­so­po­ta­mie an­tique à tête hu­maine avec un corps de tau­reau ou de lion et des ailes d’aigle, qui gar­daient les temples et les palais) sur le cô­té de la col­line. Ils ont alors réa­li­sé qu’ils se trou­vaient pile de­vant l’en­trée du palais as­sy­rien, mais

im­pos­sible de pour­suivre les fouilles, les au­to­ri­tés re­li­gieuses leur in­ter­di­sant de creu­ser sous le lieu sa­cré.

Lay­la a par­ti­ci­pé à des cam­pagnes de fouilles en 2004 et 2005, mais elle non plus n’a ja­mais pu pé­né­trer dans ce palais à cause du ve­to des au­to­ri­tés sun­nites puis du dé­clen­che­ment de la guerre en 2006. «J’ai dé­ci­dé de pro­té­ger les tau­reaux ­ai­lés en les re­cou­vrant de terre, je ne pou­vais pas prendre le risque qu’ils tombent entre de mau­vaises mains, se sou­vient-elle en ca­res­sant une autre di­vi­ni­té à moi­tié en­ter­rée, mi­ra­cu­leu­se­ment res­ca­pée de la fu­rie dji­ha­diste. Mais les membres de Daech ont trou­vé et vo­lé le la­mas­su qui était en sur­face et ils ont conti­nué à creu­ser pour dé­ni­cher d’autres tré­sors en­fouis. Je suis très heu­reuse d’être ici, néan­moins je m’in­quiète du sort des an­ti­qui­tés qui ont pu être sor­ties clan­des­ti­ne­ment.» L’ar­ri­vée d’un co­lo­nel, res­pon­sable de la sé­cu­ ri­té des vi­si­teurs du tunnel, l’in­ter­rompt. Notre in­ter­lo­cu­trice ne lui laisse pas le temps de par­ler; cons­ciente des risques que nous cou­rons tous, elle se di­rige en si­lence vers l’en­trée du site.

Dans la voi­ture qui ca­hote le long des bou­le­vards de Mos­soul Est, l’in­tré­pide ar­chéo­logue cède la place à une femme plus en­cline aux émo­tions, prête à en­le­ver sa ca­ra­pace pour se ré­vé­ler un peu. Lay­la est née en 1975 dans le dis­trict de Wa­da, à quelques pâ­tés de mai­sons de l’en­droit où nous nous trou­vons. Elle a gran­di avec ses pa­rents et ses douze frères et soeurs dans une belle mai­son avec un grand jar­din. Mais ses sou­ve­nirs de cette pé­riode s’ef­facent, l’har­mo­nie de la fa­mille ayant très vite été bri­sée par la pre­mière d’une longue sé­rie de tra­gé­dies. En 1987, son frère aî­né dé­cède au cours de l’in­ter­mi­nable guerre Iran-irak. Ses pa­rents n’ar­ri­vant pas à sur­mon­ter leur cha­grin,

ils dé­cident de dé­mé­na­ger vers une mai­son voi­sine, plus pe­tite et sans jar­din. C’est là que Lay­la a pas­sé la ma­jeure par­tie de sa vie, jus­qu’en août 2014 et la fuite pour évi­ter la sol­da­tesque de Daech… «Il y a quelques mois, j’y suis re­tour­née pour voir si, après deux ans d’oc­cu­pa­tion, il res­tait en­core quelque chose, confie-telle en re­gar­dant par la fe­nêtre de la voi­ture et en poin­tant un bâ­ti­ment à moi­tié ef­fon­dré. Il ne res­tait rien. Ils avaient tout vo­lé, tout brû­lé.» A l’image des champs de ruines que nous tra­ver­sons, dé­ser­tés par les vé­hi­cules et les hu­mains. «Ar­rê­tez- vous ici » , crie sou­dain Lay­la. Sans ­at­tendre que la voi­ture ne soit ­to­ta­le­ment im­mo­bi­li­sée, elle se pré­ci­pite de­hors et reste comme fi­gée. De­vant elle se trouve l’uni­ver­si­té de Mos­soul, où, en 1996, la jeune femme de 21 ans avait pour la pre­mière fois conver­ti sa pas­sion pour l’ar­chéo­lo­gie en pro­fes­sion. Grâce à son père, sé­vère mais qui l’a tou­jours sou­te­nue, elle s’était ins­crite à la Fa­cul­té d’ar­chéo­lo­gie, tout juste inau­gu­rée. En ce lieu même, où se dressent dé­sor­mais des piles de gra­vats et de dé­bris, L’EI a brû­lé des mil­liers de livres et ré­duit en cendres l’ave­nir de plu­sieurs générations.

Lay­la avait 14 ans lors de son tout pre­mier contact avec l’ar­chéo­lo­gie, et en par­ti­cu­lier avec l’his­toire as­sy­rienne. C’était au cours d’un voyage sco­laire à Nim­rod, ca­pi­tale du royaume as­sy­rien au IXE siècle

avant notre ère. «Je me sou­viens moins de la vi­site du site que d’avoir cou­ru par­tout avec les autres en­fants, ra­conte-t-elle en riant. Je n’en re­viens tou­jours pas d’avoir été, en no­vembre 2016, l’une des pre­mières ci­viles à pou­voir re­tour­ner sur ce site, après la dé­faite de L’EI, pour éva­luer les des­truc­tions.» Le groupe ter­ro­riste a en­tiè­re­ment ra­sé les an­ciennes mu­railles de la ville, dy­na­mi­té le palais et dé­truit à coups de mar­teau presque tous les bas­re­liefs qui re­cou­vraient au­tre­fois les murs de brique du palais.

C’est en­core Nim­rod, au tra­vers d’un livre, qui a con­for­té Lay­la dans son pro­jet d’ave­nir pro­fes­sion­nel, une dé­ter­mi­na­tion sou­vent tour­née en dé­ri­sion par ses voi­sins et connais­sances. «L’ar­chéo­lo­gie sup­pose que l’on tra­vaille de­hors, avec des hommes; c’était donc très mal vu, pré­cise cette mu­sul­mane sun­nite pra­ti­quante, fron­çant les sour­cils en signe de mé­pris. La plu­part de mes voi­sins me di­saient: “tu de­vrais plu­tôt te ma­rier et avoir des en­fants!” J’ai eu de la chance, parce que ni moi ni mon père n’avons ja­mais prê­té at­ten­tion à l’opi­nion des autres.» La jeune femme n’a pas­sé qu’un an à l’uni­ver­si­té de Mos­soul. En 1998, elle part s’ins­tal­ler à Bag­dad pour ai­der sa soeur aî­née à s’oc­cu­per de ses en­fants. C’est là qu’elle dé­croche sa li­cence en ar­chéo­lo­gie, puis est nom­mée, en 2000, conser­va­trice de la ga­le­rie as­sy­rienne du mu­sée de Mos­soul.

Elle ve­nait tout juste d’en­trer en fonc­tions lorsque l’ad­mi­nis­tra­tion de George W. Bush a com­men­cé à pré­pa­rer l’in­va­sion de l’irak. An­ti­ci­pant l’ef­fon­dre­ment du pou­voir, Lay­la et ses col­lègues s’ac­tivent trois jours du­rant à mettre dans des caisses des mil­liers d’ob­jets pré­cieux, avant de les en­voyer à Bag­dad pour qu’ils y soient gar­dés en sé­cu­ri­té. Le mu­sée ferme ses portes juste avant le dé­but des bom­bar­de­ments de la coa­li­tion me­née par les Etats-unis. De re­tour dans la ca­pi­tale ira­kienne, Lay­la se fait dis­crète et re­prend ses études. Elle ob­tient une maî­trise en ar­chéo­lo­gie, avant de pou­voir en­fin re­ga­gner Mos­soul et son mu­sée.

Le cours du Tigre di­vise la ville en deux et les com­bats qui font rage entre L’EI et une large coa­li­tion de bri­gades et di­vi­sions ar­mées em­pêchent de tra­ver­ser di­rec­te­ment d’une rive à l’autre. Le tra­jet, qui n’au­rait pu du­rer que quelques mi­nutes, se trans­forme en une épo­pée ponc­tuée de check­point contrô­lés par la po­lice, l’ar­mée et dif­fé­rents groupes eth­niques et re­li­gieux. Ar­ri­vés à des­ti­na­tion, les sol­dats qui nous es­cortent sortent en pre­mier de leur vé­hi­cule blin­dé pour ins­pec­ter la zone, des sni­pers sont tou­jours en em­bus­cade. Lay­la ne semble pas s’en in­quié­ter le moins du monde, elle prend même le temps de sa­luer et de plai­san­ter avec cha­cun des sol­dats en fac­tion de­vant le mu­sée de Mos­soul, son mu­sée. Elle acce­pte leur aide pour se his­ser dans le bâ­ti­ment à tra­vers une brèche per­cée dans le mur. A l’in­té­rieur, à l’ex­cep­tion de tas de pous­sière, de gra­vats et de restes de nour­ri­ture moi­sie, les ga­le­ries sont vides. Avant que L’EI ne s’em­pare des lieux, la plu­part des 2’200 pièces d’an­ti­qui­té des col­lec­tions avaient été pla­cées en sé­cu­ri­té, mais au moins 300 oeuvres d’art ont dis­pa­ru de­puis.

Les sol­dats char­gés de sa pro­tec­tion in­sistent pour que Lay­la marche exac­te­ment dans leurs traces, des ex­plo­sifs ou des mines étant peut-être ca­chés sous les dé­combres. Mais l’ar­chéo­logue n’écoute pas, elle a tra­vaillé ici pen­dant neuf ans et connaît le bâ­ti­ment par coeur. Elle erre d’une pièce à l’autre, es­sayant de se ­sou­ve­nir à quoi res­sem­blait cha­cune d’entre elles avant ce chaos. A la place

de son ­bu­reau s’élève dé­sor­mais ce qui pour­rait res­sem­bler à une sculp­ture d’art mo­derne, un amas de chaises ren­ver­sées, en­che­vê­trées, po­sées en équi­libre pré­caire. L’ad­mi­nis­tra­tion est noir­cie par une ex­plo­sion, des frag­ments de ce qui était peut-être une pho­to­co­pieuse jonchent le plan­cher. Entre la ga­le­rie is­la­mique et la salle as­sy­rienne, dont elle a été la conser­va­trice pen­dant de nom­breuses an­nées, Lay­la s’ar­rête brus­que­ment. «C’est la pièce où ils ont tour­né cette cé­lèbre vi­déo qui les montre en train de dé­truire des sta­tues as­sy­riennes à coups de masse, ­en­rage-t-elle en s’age­nouillant au mi­lieu des dé­bris. Je connais ce lieu mieux que per­sonne et je peux vous as­su­rer qu’on n’y a pas trou­vé le moindre frag­ment sur le sol. Cette vi­déo n’était qu’un ins­tru­ment de pro­pa­gande. En fait, Daech a tout vo­lé.»

L’ex­perte ar­pente les cou­loirs tra­gi­que­ment dé­serts avec fé­bri­li­té. De temps à autre, elle de­mande aux jeunes mi­li­taires de l’ai­der à dé­pla­cer ou re­cou­vrir de tuiles les rares ob­jets de va­leur qui se trouvent en­core là. Bien qu’ap­pa­rem­ment im­pres­sion­nés par cette femme qu’ils ont sou­vent vue sillon­ner seule la ville dé­chi­rée par les com­bats, ils l’ex­hortent à ne pas s’at­tar­der. C’est trop ris­qué, le mu­sée est si­tué à quelques cen­taines de mètres à peine de la ligne de front. Même l’ar­chéo­logue ré­pu­tée pour sa bra­voure sait que les sol­dats ont rai­son. Ap­puyée sur l’un d’entre eux pour fran­chir à nou­veau l’ori­fice par le­quel elle était en­trée, un sen­ti­ment de ma­laise l’en­va­hit. «Daech est la pire chose qui nous soit ja­mais ar­ri­vée», mur­mu­ret-elle une fois dans la voi­ture, comme si elle se par­lait à elle-même.

Avant l’oc­cu­pa­tion de la ville par les com­bat­tants de L’EI, sa fa­mille avait dé­jà su­bi leurs foudres. Une voi­ture pié­gée a tué l’un de ses frères en 2007 et deux

­mi­li­tants ont abat­tu sa soeur Khaw­lah, res­pon­sable du lo­ge­ment au gou­ver­ne­ment, en fé­vrier 2011. De nom­breux drames se sont suc­cé­dé par la suite, mais l’ar­chéo­logue se sou­vient en­core très clai­re­ment du meurtre de sa soeur. Comme si c’était ar­ri­vé la veille. Ce jour-là, elle se pré­pa­rait à par­tir tra­vailler quand elle a en­ten­du des coups de feu près de la mai­son. C’était sou­vent le cas, à l’époque. Quelques mi­nutes plus tard, le chauf­feur de Khaw­lah l’a ap­pe­lée pour lui an­non­cer que sa soeur avait été abat­tue, as­sas­si­née par Al-qaï­da parce qu’elle re­fu­sait que les mai­sons des chré­tiens soient don­nées aux dji­ha­distes. «Quand L’EI est ar­ri­vé, le 5 juin 2014, je sa­vais per­ti­nem­ment qu’il s’agis­sait des mêmes per­sonnes qui se ca­chaient sous un nom dif­fé­rent. Alors quand l’un de mes col­lègues m’a té­lé­pho­né au tra­vail pour me dire de ren­trer im­mé­dia­te­ment chez moi, j’ai tra­ver­sé la ri­vière à pied et pas­ sé cinq jours en­fer­mée avec ma fa­mille, sans sor­tir, conti­nue-t-elle, vi­si­ble­ment trou­blée. Après tout ce que nous avions dé­jà su­bi, nous avons dé­ci­dé de ne pas rester à Mos­soul.»

Juste après la fête re­li­gieuse mu­sul­mane de l’aïd, tous les membres de la fa­mille fuient donc la ville. Ils es­pé­raient s’éta­blir au Kur­dis­tan, mais, à l’époque, les au­to­ri­tés kurdes re­fu­saient l’asile aux ré­fu­giés arabes sun­nites. Lay­la se rend alors avec son clan à Kir­kouk, avant de s’ins­tal­ler avec l’une de ses soeurs à ­Bag­dad. Em­ployée au mi­nis­tère de la Culture, elle ne peut, dans un pre­mier temps, que sur­veiller à dis­tance le mu­sée de Mos­soul et les sites his­to­riques par Fa­ce­book et té­lé­phone in­ter­po­sés. Mais quand L’EI coupe les lignes té­lé­pho­niques et châ­tie ceux qui uti­lisent un por­table, elle perd tout contact avec ses col­lègues res­tés der­rière les lignes ennemies à Mos­soul Ouest.

En mai 2016, dès que les Kurdes as­sou­plissent leurs res­tric­tions sur l’en­trée des sun­nites, elle dé­mé­nage à Er­bil, la ca­pi­tale kurde, où le reste de la fa­mille la re­joint ra­pi­de­ment. Elle pro­pose ses ser­vices au gou­ver­neur de la pro­vince de Ni­nive, un ami de la fa­mille qui a éta­bli une ad­mi­nis­tra­tion en exil après l’oc­cu­pa­tion de Mos­soul. Il lui offre un poste sans sa­voir que Lay­la dé­tient, en plus de ceux en ar­chéo­lo­gie, un di­plôme d’an­glais. Un atout lin­guis­tique qui, ra­pi­de­ment, la consacre comme la per­sonne la plus qua­li­fiée pour par­ler au nom du gou­ver­neur dans les réunions et confé­rences or­ga­ni­sées à l’étran­ger.

Quand l’ar­mée ira­kienne et la coa­li­tion li­bèrent Nim­rod en no­vembre 2016, Lay­la est en Jor­da­nie. Avec l’aval de l’unes­co, le gou­ver­neur la dé­pêche im­mé­dia­te­ment sur le site his­to­rique pour éva­luer les dom­mages. Il faut dire que presque tous ses col­lègues sont pié­gés dans Mos­soul. L’ar­chéo­logue s’adapte fa­ci­le­ment à ses nou­velles fonc­tions: «Je connais­sais bien la ville, j’y avais pas­sé 17 ans au dé­par­te­ment des an­ti­qui­tés», sou­rit-elle, le nez col­lé à la fe­nêtre de la voi­ture. Je n’avais peur ni des mines, ni des tun­nels, ni des com­bat­tants.» A cet ins­tant, elle in­ter­rompt son ré­cit pour de­man­der au chauf­feur de faire un dé­tour par ­Qa­ra­qosh, l’un des villages chré­tiens si­tués à l’est de Mos­soul, vi­dé de sa po­pu­la­tion, pillé et in­cen­dié par L’EI. Plu­sieurs de ses amis et col­lègues vi­vaient ici avant le cau­che­mar dji­ha­diste qui les a contraints à fuir vers le nord de l’irak. Après le mas­sacre, Lay­la avait été l’une des pre­mières à se por­ter volontaire pour ins­pec­ter ce vil­lage et les autres villes chré­tiennes. La voi­ture s’ar­rête de­vant la ca­thé­drale. Lay­la des­cend. Le si­lence, étran­ge­ment per­tur­bé par le grin­ce­ment de la porte de l’église, confère au lieu une at­mo­sphère ir­réelle. L’édi­fice est in­tact, à l’ex­cep­tion de la cloche que les membres de L’EI ont fait ex­plo­ser. Le sol en re­vanche est re­cou­vert de douilles et de man­ne­quins cri­blés de balles, preuve que L’EI avait trans­for­mé ce lieu en stand de tir. Au mi­lieu des stig­mates de cette oc­cu­pa­tion bru­tale, un autel à moi­tié en ruine se dresse en­core sur le cô­té droit. A la sur­prise gé­né­rale, c’est vers lui que

se di­rige Lay­la. «Ne me re­gar­dez pas comme ça, dit-elle sans grand suc­cès, en ajus­tant le hid­jab fleu­ri dont elle est si fière. Je suis mu­sul­mane, mais ce­la ne si­gni­fie pas que je ne vais pas à l’église de temps en temps.» Après avoir al­lu­mé une bou­gie dans ce qui reste du pe­tit sanc­tuaire, elle ajoute à voix basse: « Au­jourd’hui, plus que ja­mais, nous avons be­soin d’es­poir. Daech a mon­té les chré­tiens, les sun­nites, les chiites les uns contre les autres, mais nous de­vons faire l’ef­fort de vivre à nou­veau en­semble.» S’en­suivent quelques ­mi­nutes de si­lence contem­pla­tif, puis ­Lay­la sort de la nef, per­due dans ses pen­sées.

Dans les mois qui ont sui­vi notre re­por­tage à Mos­soul, d’avril à juin 2017, la ba­taille a fait rage, im­meuble par im­meuble, jus­qu’à ce que le Pre­mier mi­nistre ira­kien Hai­der al-aba­di pro­clame la li­bé­ra­tion de la ville, le 10 juillet 2017. Lay­la a sui­vi cette dé­li­vrance de­puis Ame­lia, en Ita­lie, à une heure de route au nord de Rome. Avec une dou­zaine d’ar­chéo­logues et d’éco­lo­gistes ve­nus du monde en­tier, elle par­ti­ci­pait à une réunion de l’as­so­cia­tion pour la re­cherche sur les crimes contre l’art ( ARCA), un groupe de re­cherche et de ré­flexion in­ter­dis­ci­pli­naires. A son re­tour en Irak, elle était cen­sée tra­vailler à plein temps pour la pro­vince de Ni­nive, re­cen­ser les des­truc­tions de la vieille ville de Mos­soul et conce­voir un plan d’ur­gence pour pré­ser­ver les églises dé­truites des com­mu­nau­tés chré­tiennes de la pro­vince. Mais les choses ne se sont pas pas­sées comme pré­vu. Si­tôt la dé­faite de L’EI of­fi­ciel­le­ment an­non­cée, les re­la­tions entre groupes eth­niques et re­li­gieux se sont à nou­veau ten­dues. Et ce sont des per­sonnes comme Lay­la, tou­jours res­tée fi­dèle à ses convic­tions tout en mé­pri­sant ceux qui jouaient la carte du sec­ta­risme,

qui en ont payé le prix. Peu de temps après son ar­ri­vée, son chef a été dé­mis de ses fonc­tions et Lay­la a per­du son poste. «Etre une femme et une ar­chéo­logue en Irak a tou­jours été un dé­fi», nous rap­pelle-telle via Skype.

At­teindre de tels postes à res­pon­sa­bi­li­té avait per­mis à Lay­la de s’im­po­ser comme une ar­chéo­logue pro­fes­sion­nelle. Pour­tant, dans cette so­cié­té pa­triar­cale et ma­chiste ira­kienne, ce­la n’a ja­mais été chose ai­sée. Avant L’EI, les hommes ne vou­laient pas qu’elle tra­vaille sur le ter­rain et, bien qu’elle fut leur su­pé­rieure hié­rar­chique, re­fu­saient de lui adres­ser la pa­role. Pen­dant l’oc­cu­pa­tion de L’EI, en tant que femme sun­nite voi­lée, elle était sou­vent vi­li­pen­dée par les mi­lices chiites et kurdes, su­bis­sant de nom­breuses at­taques ver­bales et pro­vo­ca­tions. Au­jourd’hui, elle est une fois en­core vic­time du sys­tème clien­té­liste ira­kien. Bien qu’elle af­fronte un énième dé­fi, Lay­la es­saie de rester op­ti­miste. «Mon père m’a en­cou­ra­gée à étu­dier l’ar­chéo­lo­gie parce qu’il pen­sait que les gens avaient constam­ment be­soin qu’on leur rap­pelle leurs ori­gines et iden­ti­tés com­munes, au- de­là de leurs pe­tites dif­fé­rences, pré­cise-t-elle en es­quis­sant un sou­rire. Nous n’avons pas réus­si à nous ras­sem­bler au­tour d’un pays, l’irak, ou d’une foi, l’is­lam. Un jour vien­dra, peut-être, où notre hé­ri­tage ar­chéo­lo­gique com­mun réus­si­ra là où d’autres ont échoué.»

Lay­la Sa­lih quitte le mont Na­bi You­nès, es­cor­tée par l’ar­mée ira­kienne.

La mos­quée de Na­bi You­nès a été bom­bar­dée par l’etat is­la­mique en 2014. Il n’en reste qu’un tas de gra­vats.

Ces po­te­ries, da­tant du VIIE siècle avant J.-C., ont été dé­cou­vertes dans les tun­nels creu­sés par Daech sous le site de Na­bi You­nès.

Une ins­crip­tion cu­néi­forme re­trou­vée dans l’un des tun­nels exi­gus du site de Na­bi You­nès confirme les soup­çons de Lay­la Sa­lih: elle a dé­cou­vert le palais d’as­sa­rhad­don, roi as­sy­rien du VIIE siècle avant J.-C.

Des gra­vats et des socles en marbre sont les seules re­liques de la ga­le­rie as­sy­rienne pillée par les troupes de Daech.

Des or­di­na­teurs et des pho­to­co­pieurs éven­trés et brû­lés par Daech jonchent le sol de l’an­cien bu­reau ad­mi­nis­tra­tif du mu­sée.

Lay­la Sa­lih fut par­mi les pre­miers ar­chéo­logues à vi­si­ter l’an­cienne ca­pi­tale as­sy­rienne de Nim­rod, au sud de Mos­soul. Très en­dom­ma­gé par Daech, le site an­tique est, de­puis 2016, sous pro­tec­tion de l’ar­mée ira­kienne.

Un groupe de tra­vailleurs, en­ga­gés par l’unes­co et su­per­vi­sés par Lay­la Sa­lih, ter­minent la construc­tion d’une clô­ture des­ti­née à pro­té­ger le site an­tique de Nim­rod de nou­velles at­taques.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.