L’his­toire d’une balle per­due

A l’aube d’une nuit de cau­che­mars, le sou­ve­nir de cette balle qui était tout sauf éga­rée m’est bru­ta­le­ment re­ve­nu. Cette balle, c’est celle qui tue les Kurdes, qui brise leurs es­poirs, qui ba­laie les soifs de li­ber­té.

Sept - - Sommaire - Oli­vier We­ber texte & images

Le voyage avait pour­tant bien com­men­cé en ce jour d’été. Des conci­lia­bules in­ter­mi­nables au­tour du chai, le thé in­évi­table au Moyen-orient, et de longues équi­pées en voi­ture dans les mon­tagnes à la fron­tière ira­nienne puis dans la plaine, au nord de Bag­dad. Le Kur­dis­tan ira­kien, cette en­clave qui trans­pire le mythe de Si­syphe à force de cla­mer sa vo­lon­té d’in­dé­pen­dance, étire ses vastes et nou­velles fron­tières, qua­si­ment her­mé­tiques, sauf au nord: mon­ti­cules de terre, bar­rières de sable, chaînes de bé­ton, pro­mon­toires sur la ligne de front.

En chal­war, le pan­ta­lon bouf­fant ­tra­di­tion­nel, les yeux verts, che­veux en brosse qui laissent ap­pa­raître une ci­ca­trice, l’éclat d’un obus qui lui est en par­tie res­té dans le crâne, Riz­gar m’ac­com­pagne une nou­velle fois entre Kir­kouk et Bag­dad, sur les pre­mières lignes face aux com­bat­tants de l’etat is­la­mique. Tel un deng­bêj vo­lu­bile, un barde kurde, le pesh­mer­ga de tou­jours, «ce­lui qui va au-de­vant de la mort», est in­ta­ris­sable sur ses es­car­mouches dans toute la contrée. «Là, on a tué quelques sol­dats ira­kiens; plus loin, on s’est fait al­lu­mer par un char de Sad­dam Hus­sein; ici, on a dû fuir en cou­rant à tra­vers la mon­tagne, avec du pain sec que l’on a ra­mol­li dans la neige, et là-bas, tu vois ces som­mets, on s’est plan­qués avant d’être dé­ni­chés par les hé­li­co­ptères de Bag­dad, un car­nage dans nos rangs, mais on a ré­pli­qué.» Riz­gar Mus­ta­fa ra­conte ses ba­tailles, ses faits d’armes qui sont connus dans une bonne par­tie du Kur­dis­tan, mais qu’il n’évoque par pu­deur qu’au­près de ses amis. Il a re­fu­sé des postes dans les par­tis po­li­tiques et dans l’em­bryon d’etat kurde, ce­lui qui germe sur ces terres à la fois fer­tiles et in­grates, riches en li­mon et en plomb, se­mées de fer­raille et de poudre de­puis des dé­cen­nies telles des landes mar­tiales. Des re­fus qui valent au­jourd’hui au com­bat­tant une double au­ra, celle du

ré­sis­tant et celle de l’homme in­tègre qui a ­ré­sis­té aux pré­bendes.

Aux aguets, nous pé­né­trons dans une sorte de pe­tit jar­din, plan­té de pal­miers et d’arbres frui­tiers qui dansent au vent, une im­pro­bable oa­sis si près de la ligne de front, à vingt ou trente mètres, non loin de la ville de Ha­wi­jah. Sous les pal­miers ca­res­sant le ciel, des com­bat­tantes kurdes aux che­veux noués en tresse, icônes de la lutte contre les dji­ha­distes, se re­posent, tan­dis que nous dis­cu­tons avec la cheffe, Ba­ran, qui ap­proche la qua­ran­taine. C’est une femme forte, dans tous les sens du terme, en treillis vert, cour­taude et aux so­lides épaules. Membre du PKK, le par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan, for­ma­tion aux orien­ta­tions mar­xistes et clas­sée comme «or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste» par la Tur­quie, les EtatsU­nis et l’union Eu­ro­péenne, elle jure ses grands dieux que les dji­ha­distes ne pas­se­ront pas. «Et je peux vous dire qu’ici ce sont les femmes qui com- mandent,» lance-t-elle d’une voix qui ne souffre au­cun contre-ordre.

Un dis­cours éton­nant, à l’orée du champ de ba­taille avec l’etat is­la­mique se­mé de for­tins en­ter­rés, ca­ra­van­sé­rails de la li­ber­té des Kurdes. En face se terrent des cen­taines de sbires de Daech, Ira­kiens, Sy­riens, Tchét­chènes, Fran­çais, Tu­ni­siens. Un en­ne­mi in­vi­sible pour l’heure, jus­qu’à la pro­chaine at­taque, im­mi­nente, dans un vent de sable lé­ger qui n’at­té­nue en rien la cha­leur de plomb. A quelques di­zaines de mètres du poste, un Al­le­mand conver­ti à l’is­lam de­puis quelques an­nées et en­rô­lé dans les rangs de L’EI a été in­ter­cep­té lors d’une contreof­fen­sive et em­me­né vers une des­ti­na­tion in­con­nue, sans doute pour y être in­ter­ro­gé.

En te­nue de com­bat, la com­man­dante Ba­ran, che­veux courts et gestes secs, frappe du poing sur la table et les hommes s’exé­cutent, sur­sautent, ac­quiescent, ar­més ou non, l’un pro­me­nant une ca­mé­ra sur

le poste pour en­re­gis­trer ce qui se trame au­tour de la table sous les pal­miers, l’autre sur­veillant la ligne de front à quelques mètres, au-de­là du mon­ti­cule de terre. L’oa­sis et l’en­fer étran­ge­ment conju­gués. Les femmes dans cette oa­sis per­due à l’orée de la guerre semblent avoir les pleins pou­voirs. Et elles le re­ven­diquent! Au bout de la table, trois jeunes com­bat­tantes, âgées de vingt et vingt-cinq ans, des Kurdes de Tur­quie comme Ba­ran et mi­li­tantes du très doc­tri­naire PKK. Ar­mées de ka­lach­ni­kovs et ve­nues prê­ter main-forte aux frères et soeurs d’irak, elles écoutent sans cil­ler, les yeux plis­sés, le vi­sage ten­du, n’at­ten­dant qu’un seul ordre pour pas­ser à l’at­taque avec la di­zaine d’autres jeunes femmes de leur uni­té qui pa­tientent sous les pal­miers, dont cer­tains sont écrê­tés par les tirs de ro­quettes. Je sens leur in­croyable dé­ter­mi­na­tion à com­battre pour la li­ber­té et à re­pré­sen­ter le pre­mier bar­rage contre la bar­ba­rie de Daech. Splen­dides guer­rières au re­gard droit, lionnes du Kur­dis­tan qui n’ont ja­mais ­re­cu­lé de­vant l’ad­ver­si­té. Et c’est alors que le va­carme a re­pris, et c’est alors que le spectre de la balle per­due a re­sur­gi. Des bruits as­sour­dis­sants de mi­trailleuses lourdes, un cré­pi­te­ment de fin du monde, à moins que ce ne soit la proxi­mi­té de la ligne de front qui am­pli­fie les sons. Et le cau­che­mar re­naît. Ce­lui du pro­jec­tile qui me pour­suit de­puis vingt- six ans, de­puis le prin­temps kurde de 1991 et dont j’ai tou­jours re­fou­lé le sou­ve­nir.

Les trois jeunes femmes de­meurent im­per­tur­bables, tour­nant le dos aux com­bats en cours, à quelques di­zaines de mètres, au-de­là du mu­ret de terre haut de deux mètres. Elles sou­pirent, ­at­tendent les ordres de la cheffe. Et celle-ci laisse tom­ber le ver­dict: «D’abord, on prend le thé, en­suite on va tuer Daech.»

Im­pré­vi­sible Kur­dis­tan! Conti­nuel­le­ment à la li­sière de la bra­vade et de la cer­ti­tude de pé­ren­ni­ser

un Etat ou du moins un Etat en ges­ta­tion. Entre le vieux rêve d’un pays in­dé­pen­dant, re­con­nu par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, loin de l’en­clave éphé­mère, et l’an­goisse ob­sé­dante des ba­tailles qui sans cesse re­com­mencent. «On n’a en fait ja­mais ces­sé de com­battre», dit Riz­gar en re­po­sant sa tasse de thé, son­geant à s’em­pa­rer d’une arme. De­ve­nu de­puis ses faits d’armes di­rec­teur d’une école à Sou­lei­ma­niye, dans l’est du Kur­dis­tan ira­kien. Riz­gar Mus­ta­fa est à l’image de ce pays en de­ve­nir. Sur le qui- vive, in­quiet des am­bi­tions des voi­sins qui veulent dé­pe­cer le Kur­dis­tan, guère ras­su­ré sur les in­ten­tions des ca­pi­tales oc­ci­den­tales, aux hy­po­crites pro­messes de­puis le trai­té de Sèvres en 1920, lorsque les puis­sances vic­to­rieuses, qui se par­tagent les dé­pouilles de l’em­pire ot­to­man, concèdent la créa­tion d’un Etat kurde au­to­nome. Avant de re­ve­nir trois ans plus tard à Lau­sanne sur leurs en­ga­ge­ments, à la suite des pres­sions exer­cées par la Tur­quie mo­derne aux mains du gé­né­ral Mus­ta­fa Ke­mal Atatürk. En Irak, les Bri­tan­niques n’hé­sitent pas alors à ma­ter l’in­sur­rec­tion kurde avec la Royal Air Force, l’une des pre­mières opé­ra­tions de ré­pres­sion par l’avia­tion.

Le com­bat­tant Riz­gar, c’est un peu le ré­su­mé de la sa­ga des Kurdes, de leur ré­sis­tance, de leurs as­pi­ra­tions, voire de leurs rêves fra­cas­sés. Une sa­ga qui mé­lan­ge­rait comme dans une longue tra­gé­die grecque l’hé­roïsme, la lutte fra­tri­cide, la tra­hi­son, la re­vanche et l’es­poir sou­vent bri­sé, mais tou­jours re­nou­ve­lé.

Je suis re­tour­né avec Riz­gar sur cette ligne de front, ou du moins aux alen­tours. Les filles ont dis­pa­ru de l’en­droit, sans doute pro­mises à de nou­veaux champs de ba­taille. Comme les autres lionnes du Kur­dis­tan, elles font rem­part de leur corps contre la me­nace de l’is­la­misme ra­di­cal en Orient. El­les­mêmes l’af­firment: «Quand c’est nous les femmes qui com­bat­tons, les is­la­mistes ont peur, car ils ne veulent sur­tout pas être tués ou bles­sés par une femme. Ils n’iraient pas au pa­ra­dis…» Et de s’es­claf­fer lors­qu’elles ra­content les craintes des lâches, ceux qui ont tué et égor­gé les ci­vils, vio­lé les femmes, mis les en­fants en cap­ti­vi­té, et qui re­doutent la pug­na­ci­té de ces ama­zones.

La ré­sis­tance des Kurdes m’a tou­jours fas­ci­né, et ce­la dès les pre­miers jours, dès les pre­mières aven­tures dans les an­nées 1990 dans les ma­quis, les nids d’aigles, les ci­ta­delles per­dues, les grottes ni­chées dans les mon­tagnes. J’ar­ri­vais alors d’afghanistan. Et les Kurdes dans leur lutte ar­mée pour la li­ber­té m’ont sou­vent rap­pe­lé le cou­rage des Af­ghans. Le peuple d’afghanistan, en lutte contre le ré­gime pro­so­vié­tique de Ka­boul puis les ta­li­bans, et le peuple kurde, en butte aux des­potes orien­taux, pré­sentent maintes si­mi­li­tudes. Des tri­bus de mon­ta­gnards, de ré­sis­tants, en ré­volte contre les pou­voirs cen­traux, avec des com­bat­tants qui mettent l’ac­cent au­tant sur la bra­voure que sur la pa­role don­née. Le tout dans des dé­cors de com­men­ce­ment du monde.

Quand Riz­gar me ra­conte ses com­bats contre les troupes de Sad­dam Hus­sein, à un contre dix, alors que nous rou­lons dans les mon­tagnes de Ka­ra Dagh, au nord de Kir­kouk, je ne peux m’em­pê­cher de son­ger à ce que me di­sait le com­man­dant Mas­soud re­tran­ché dans sa val­lée du Pan­chir, ses ré­cits d’es­car­mouches, ses tours pen­dables à l’en­ne­mi, ses em­bu­scades de la der­nière chance. Alors que ­dé­filent les gorges aux pa­rois ocre, les fa­laises pen­tues, les som­mets rouges comme si les crêtes étaient ­en­flam­mées, Riz­gar n’en fi­nit plus de dé­tailler son art de la gué­rilla. Là, on a ta­pé sur la tou­relle d’un char, juste en des­sous, le point le plus sen­sible, le gar­rot. Et là-bas, tu vois, au-de­là de la piste, au se­cond la­cet, on a brû­lé deux vé­hi­cules en­ne­mis,

ils ont dé­ta­lé comme des la­pins, entre nous on en rit en­core. Des pay­sans ont maintes fois sau­vé la vie de Riz­gar. Un vil­la­geois l’a ca­ché dans un trou, au nez et à la barbe de la sol­da­tesque de Bag­dad, qui a tout brû­lé sur les hauts pla­teaux. Il a eu froid, il a eu faim, il a pleu­ré, il a crié par-de­là le bruit de ses bles­sures, au­tant pour se ras­su­rer que pour conju­rer le sort ou ef­frayer l’en­ne­mi. A l’en­tendre, je pense au mot d’ara­gon: «Un re­belle est un re­belle / Deux san­glots font un seul glas» ( La Diane fran­çaise, 1944). Et Riz­gar, qui aime les dé­tails, n’ou­blie pas de rap­pe­ler que le com­bat se­ra long en­core, contre tous les en­ne­mis que compte le Kur­dis­tan, réel ou rê­vé, des rives du Bos­phore à celles du Tigre, de la Mé­di­ter­ra­née au lac d’ur­mieh en Iran. Et les Kurdes comme les Af­ghans ne pour­ront ja­mais être dé­lo­gés de leurs mon­tagnes, aux fon­da­tions pro­fondes comme les siècles, même lorsque sonne le glas.

De­puis 1991 et le prin­temps kurde, qui s’était sol­dé à la fin de la guerre du Golfe par un exode mas­sif des po­pu­la­tions vers les mon­tagnes, dans la boue et sous le glaive du cho­lé­ra, le Kur­dis­tan d’irak jouit d’une in­dé­pen­dance de fac­to. Cou­pables dans l’âme après avoir at­ti­sé la ré­bel­lion, les Amé­ri­cains et leurs al­liés oc­ci­den­taux étaient in­ter­ve­nus. De­puis, mal­gré les luttes fra­tri­cides, mal­gré les coups de Jar­nac, les tem­pêtes et l’ire des voi­sins, le Kur­dis­tan sur­vit. Dra­peau, fron­tières, ar­mée, re­ve­nus pé­tro­liers: le Kur­dis­tan d’irak, peu­plé de 6 mil­lions d’âmes, plus 1,5 mil­lion de ré­fu­giés et dé­pla­cés de l’in­té­rieur, a tous les at­tri­buts d’un Etat. D’au­tant qu’il dis­pose de pro­di­gieuses res­sources pé­tro­lières, au­tour de Kir­kouk no­tam­ment. Et il re­pré­sente une belle ­en­clave dé­mo­cra­tique avec ses par­tis, ses ONG, ses as­so­cia­tions de droits de l’homme, sa presse qui bé­né­fi­cie d’une réelle li­ber­té, la pro­tec­tion des autres mi­no­ri­tés, dont les yé­zi­dis et les chré­tiens, le rôle im­por­tant dé­vo­lu aux femmes dans la so­cié­té. Une ano­ma­lie dé­mo­cra­tique dans un Orient en feu, sou­mis à l’ap­pé­tit des puis­sances, pla­né­taires ou ré­gio­nales, et la seule en­ti­té qui connaisse la sta­bi­li­té dans la contrée.

Cette oa­sis, je l’ai vue naître, dans l’es­poir et le feu. Dans le rêve fou d’une en­ti­té kurde au­to­nome et dans la des­truc­tion pro­gram­mée par les voi­sins, dont Bag­dad, la ca­pi­tale ira­kienne. J’étais ren­tré en 1991 par le Tigre, le fleuve fron­ta­lier, en pro­ve­nance de la Sy­rie. Un pe­tit vil­lage as­sou­pi, Feysh Kha­bur, se ré­veillait brus­que­ment à l’ap­proche des com­bat­tants kurdes. J’étais four­bu par plu­sieurs jours de voyage puis d’at­tente, dont qua­torze heures de voi­ture à tra­vers la Sy­rie. On passe alors sur le fleuve en barge pour pé­né­trer dans un pays éphé­mère, l’en­clave des Kurdes, avec l’im­pres­sion de se je­ter dans la gueule du loup tan­dis que les ré­sis­tants scrutent l’autre rive bor­dée de ro­seaux. J’aper­çois un pan­neau: «Bien­ve­nue au Kur­dis­tan libre». De­vant moi, Ja­lal Ta­la­ba­ni, grosses lu­nettes car­rées, l’un des chefs de la ré­bel­lion, à la tête de L’UPK (Union Pa­trio­tique du Kur­dis­tan). Le vieux ré­sis­tant be­don­nant, en­tou­ré de di­zaines de pesh­mer­ga ar­més jus­qu’aux dents, est confiant sur la li­bé­ra­tion de sa terre. «Le pro­chain ob­jec­tif, c’est Kir­kouk puis Bag­dad, se ré­jouit-il. Nous avons ga­gné, car nous sommes pas­sés de la gué­rilla à l’in­sur­rec­tion po­pu­laire.»

L’eu­pho­rie se­ra de courte du­rée, quelques ­se­maines tout au plus. Mam Ja­lal, «l’oncle Ja­lal» comme l’ap­pellent af­fec­tueu­se­ment ses fi­dèles, je le ver­rai en­suite à dif­fé­rentes re­prises. Dans les meilleures des pos­tures, lors­qu’il se­ra de 2005 à 2014 pré­sident de la Ré­pu­blique d’irak, à la suite de Sad­dam Hus­sein, et les pires aus­si. Quelques jours après ma tra­ver­sée, je le croise dans la grande ferme d’un Kurde et nous par­ta­geons un plat de riz et de mou­ton grillé. Il est

confiant sur la li­bé­ra­tion de son peuple, sur la dé­faite de l’ar­mée de Sad­dam Hus­sein. L’irak ne su­bit-il pas alors les bom­bar­de­ments de la coa­li­tion, fer­raillant contre Bag­dad lors de la pre­mière guerre du Golfe? Je grimpe dans la mon­tagne, me rends jus­qu’à l’est du pays kurde. Et là, au bout de plu­sieurs se­maines d’eu­pho­rie, ca­tas­trophe, l’ar­mée de Sad­dam lance une grande of­fen­sive. Une nuit, dans les col­lines d’al­tun Ku­pri, j’aper­çois des cen­taines de com­bat­tants kurdes, pay­sans, sup­plé­tifs, mi­li­ciens d’un soir, gueux à vieilles pé­toires, vil­la­geois dé­si­reux de guer­royer, ma­qui­sards en­tur­ban­nés, tous mon­tant au casse-pipe, cinq par cinq, dé­bar­quant de voi­tures, de pick-up et même de trac­teurs. Deux por­teurs de lance-ro­quettes RPG-7, deux por­teurs de mu­ni­tions et un com­man­dant prêt à en dé­coudre. Le feu et la fu­reur. «Tu tires une seule fois avec le RPG-7, tu dois vi­ser la tou­relle et tu dois ga­gner, me dit alors le gé­né­ral Kos­rat Ra­sul Ali, hé­ros de la guerre des Kurdes qui de­vien­dra bien­tôt le nu­mé­ro deux de l’en­clave. Si tu rates, tu es un homme mort, car le char se re­tourne et lui il ne te rate pas.»

L’es­pé­rance de vie du por­teur de lance-ro­quettes n’est alors que de quelques se­maines en moyenne. Puis un grand si­lence en­va­hit les col­lines aux cou­leurs mi­né­rales, qui se­ront bien­tôt celles de la mort. A 21 h 30, Kos­rat donne l’ordre de la ba­taille. Ce soir­là, je vois d’im­menses feux d’ar­ti­fice par­cou­rir la mon­tagne: les Ka­tiou­cha, les fa­meux et ter­ribles orgues de Sta­line, ca­nons mul­ti­tubes russes mon­tés sur ca­mions. La mi­traille la­boure les flancs des col­lines, tra­verse les champs, per­fore les corps qui tombent comme des mouches, évince l’es­poir. Balles tra­çantes, Dou­ch­ka, mi­trailleuses lourdes 12.7, mor­tiers, lance-ro­quettes. Sang mê­lé à la terre, une fois de plus. Un goût d’apo­ca­lypse. Le bal­let des lueurs dans l’obs­cu­ri­té brise les rêves. Tirs de bar­rage contre gué­rille­ros en gue­nilles. Orgues de Sta­line contre armes dé­ri­soires, à croire que les pesh­mer­ga ont res­sor­ti les tir­ke­van, les an­tiques arcs de chasse de Ma­mé Alan, l’épo­pée cour­toise du XIVE siècle qui évoque les amours folles entre Mam, le roi des Kurdes, et la prin­cesse Bo­tan.

Ta­la­ba­ni ne m’avait-il pas confié qu’il crai­gnait une contre-at­taque très vio­lente de Bag­dad? Dans les col­lines d’al­tun Ku­pri, c’est l’anar­chie la plus com­plète. «Ne ti­rez pas sur les autres pesh­mer­ga! » hurle un com­man­dant à quelques di­zaines de mètres de moi, lais­sant en­tendre qu’il a su­bi des pertes dues à des «tirs amis», comme on dit dans les états­ma­jors. En face de moi, à quelques cen­taines de mètres, sur le flanc gauche de la col­line, j’aper­çois la tête blonde de Jim Hill, le ­re­por­ter de CNN. Avec son ca­me­ra­man et son pre­neur de son, il se cache, tente d’échap­per à la pluie d’acier. Je perds en­suite sa trace et ne le re­trou­ve­rai que dix jours plus tard. Il est maître-na­geur comme moi, et nous avons tra­vaillé plus jeunes dans des se­cours en mer, lui aux Etats-unis, moi en Mé­di­ter­ra­née. Pour plai­san­ter, on s’était lan­cé comme une bra­vade quelques jours plus tôt, coin­cés pen­dant quinze heures dans un mi­ni­bus, que ce­la nous ser­vi­rait bien un jour si nous de­vions tra­ver­ser une ri­vière en cas d’at­taque de Bag­dad. Jim et moi, on ne croyait pas si bien dire…

Cette oa­sis, je l’ai vue naître, dans l’es­poir et le feu. Dans le rêve fou d’une en­ti­té kurde au­to­nome.

Je vois des hommes fra­cas­sés, des jambes en sang, des ventres ou­verts. Là, une traî­née d’or jaune qui zèbre le ciel. Plus loin, une voi­ture qui ex­plose, des hommes qui tombent, cer­tains avec des râles, d’autres sans bruit. C’est étrange, le con­cert de sons sur un champ de ba­taille, qui en­gendre l’ef­froi et qui vous in­dique en même temps la porte de sor­tie de ce grand théâtre, quand elle existe. Cré­pi­te­ment trom­peur des mi­trailleuses face aux blin­dés, illu­sion des fu­sils contre les dinosaures d’acier qui dé­vorent tout sur leur pas­sage et fauchent les vies comme les es­pé­rances. Une jambe sec­tion­née vient frap­per sur un ro­cher. Une tête se dé­croche. Le sang coule dans les champs et sur les flancs de la col­line. Je me re­lève du sol dé­trem­pé, j’at­tends le pro­chain sif­fle­ment qui dé­chi­re­ra la nuit avec un bruit sec et mé­tal­lique et je plonge puis me re­lève en­core. On s’écorche les ge­noux, ils sont en sang, mais on ne va pas se plaindre car on est en vie, et c’est quand même l’es­sen­tiel, même si l’on n’ar­rive plus à prendre de notes, le pan­ta­lon en loques, les chaus­sures re­cou­vertes de sang, et j’en ris un ins­tant par ré­flexe de sur­vie, puis je peste, un ric­tus aux lèvres qui m’échappe et que je ne peux ré­pri­mer, je mau­grée parce que tout ce­la ne fait que re­com­men­cer, car la guerre n’est qu’un éter­nel re­com­men­ce­ment et la guerre au Kur­dis­tan en­core plus. Dans trois ou quatre heures, je pren­drai un maigre re­pas de pain et un thé avec les sur­vi­vants, qui fe­ront comme si de rien n’était mal­gré la dé­bâcle. Je note dans mes car­nets: «Les Kurdes son­tils condam­nés à ne pas avoir d’etat?»

J’as­siste à une bou­che­rie sans nom, comme j’en ver­rai en­core beau­coup dans la contrée et dans tout le Moyen-orient, ci­vils et mi­li­taires mé­lan­gés. De­puis 1945, 95% des vic­times de tous les conflits au monde sont des ci­vils. Une pro­por­tion qui aug­mente en­core de­puis quelques an­nées, à se de­man­der si les ar­mées qui se battent ne veulent pas évi­ter à tout prix de faire des vic­times par­mi les mi­li­taires en­ne­mis. Les sol­dats meurent peu dans les guerres d’au­jourd’hui, tan­dis que l’on mas­sacre les in­no­cents.

La nuit a re­cou­vert très vite ce dé­cor de fin du monde comme des té­nèbres op­por­tunes. A chaque dé­part d’obus, nous plon­geons vers le sol, dans des sem­blants de tran­chée. Ton­nerre d’illu­mi­na­tions tan­dis que les gerbes de poudre jettent des éclairs sur le pay­sage meur­tri. J’as­siste alors à une scène in­croyable, une scène que j’ai ra­re­ment vue, après avoir cou­vert une ving­taine de conflits et ­sé­jour­né

avec une quin­zaine de mou­ve­ments de gué­rilla. Brus­que­ment, peu après mi­nuit, dans une uni­té de com­bat­tants, un pesh­mer­ga se dis­pute avec un autre: - Il ne faut pas y al­ler! - Com­ment ça? Tu as peur? - On va au casse-pipe. Si on des­cend main­te­nant dans la plaine, on est morts dans une heure. - Al­lez, un peu de cou­rage!

Le ton monte. Pour un peu, les deux hommes s’étri­pe­raient. Je crains un nou­veau tir ami, tout aus­si meur­trier. Un autre pesh­mer­ga, Os­man, avec qui je passe une par­tie de la nuit sur le champ de ba­taille, pré­fère en rire: - Que veux-tu, c’est comme ça, on veut se mettre d’ac­cord dans un groupe, même avant de mou­rir. Tu ne trouves pas que c’est vrai­ment dé­mo­cra­tique?

Fa­çon de voir les choses, j’avoue. «Quel est le prix cou­rant de la bra­voure?» s’in­ter­ro­geait He­ming­way en 1923, au re­tour de la guerre de Smyrne, sur les ruines de l’em­pire ot­to­man. Le feu re­prend aus­si­tôt, un peu plus bas. Os­man me confie que les pertes sont énormes – plu­sieurs cen­taines de morts. J’aper­çois des corps que l’on charge dans les voi­tures, sur des ban­quettes en­san­glan­tées, et qui re­partent aus­si vite sur des pistes im­pro­bables, phares éteints, à la lueur de la lune et des ex­plo­sions. Le Kur­dis­tan semble ce jour-là sai­gner de tous ses pores. Les Ira­kiens gagnent la ba­taille. Dans les yeux du com­man­dant Ka­der, je lis toute la tra­gé­die du peuple kurde.

Je re­monte bien vite dans la mon­tagne et croise Mas­soud Bar­za­ni dans sa ci­ta­delle de Sa­la­hed­din, l’une des an­ciennes sta­tions cli­ma­tiques de Sad­dam Hus­sein que les re­belles ont ré­cu­pé­rée et qui do­mine la plaine d’er­bil en contre­bas d’une route à la­cets hau­te­ment gar­dée. L’oeil alerte, constam­ment en dia­logue à voix basse avec l’un de ses lieu­te­nants, des hommes lour­de­ment ar­més à quelques pas, Kak Mas­soud, comme on l’ap­pelle, Frère Mas­soud, la tête

coif­fée d’un tur­ban rouge et blanc, semble in­quiet. «Sad­dam Hus­sein a per­du contre les Amé­ri­cains, alors il veut se ven­ger contre nous les Kurdes», me souffle le vieux com­bat­tant Ah­met Omar, 60 ans dont la moi­tié à guer­royer dans les mon­tagnes, pour 25 di­nars ira­kiens par mois, une mi­sère, lorsque la solde est ver­sée. Je n’ai plus au­cune nou­velle de l’autre chef de la ré­sis­tance, Ja­lal Ta­la­ba­ni, qui de­vien­dra bien vite le ri­val de Mas­soud. As­sis sur une chaise et sous un arbre, à 1’000 mètres d’al­ti­tude, ce­lui-ci ré­pond à mes ques­tions, ten­du. Bar­za­ni ne parle plus de vic­toire et semble sans cesse re­gar­der vers les mon­tagnes sur sa gauche, comme s’il at­ten­dait quel­qu’un.

Sur­gissent alors der­rière lui, sur la col­line et sous les arbres, deux hommes en pan­ta­lon bouf­fant, le vi­sage éma­cié, le souffle court. Je pense un ins­tant à deux gardes du corps ou deux com­bat­tants de re­tour du front, mais l’un est éton­nam­ment blond. Je connais le se­cond, un jour­na­liste fran­çais, Xa­vier. L’autre est un pho­to­graphe amé­ri­cain, Ko­stas, qui parle toutes les langues de la ré­gion ou presque et qui me per­met­tra de sor­tir du piège dans le­quel nous al­lons nous four­rer. Ils dé­barquent tous les deux d’un long tra­jet à pied, par les mon­tagnes, avec les re­belles du PKK. Ils ont été ar­rê­tés par la po­lice turque, re­lâ­chés puis in­ter­ro­gés dans la mon­tagne par la ré­bel­lion avant de pou­voir pas­ser la fron­tière. Leur iti­né­raire n’est qu’une ré­pé­ti­tion de ce qu’il nous ar­ri­ve­ra dans quelques jours aux trois fron­tières, entre l’irak, la Sy­rie et la Tur­quie.

Bar­za­ni lui est sur ses gardes. Il ré­pond en­core à quelques-unes de mes ques­tions puis se lève brus­que­ment pour fi­ler vers le nord. Je ne le re­ver­rai pas avant long­temps. Je me re­tourne. Les com­bat­tants de­viennent fé­briles, les chauf­feurs des voi­tures et des ca­mions s’ac­tivent puis des guet­teurs donnent le si­gnal du dé­part. «Les Ira­kiens sont en bas! hurle un com­bat­tant. On dé­gage!»

Les rues se vident sou­dai­ne­ment. En quelques mi­nutes, me voi­là dé­ta­lant avec les com­bat­tants dans un pick-up sur­char­gé. On roule vers le nord, par des val­lées en­cla­vées et des som­mets im­pro­bables, la boue dans les roues, la mi­traille dans le dos, la chasse de Sad­dam dans les cieux. Les com­bats re­doublent d’in­ten­si­té et sont tout proche, dans les la­cets, à ­l’en­trée de la pe­tite ville de Sa­la­hed­din, paisible jusque-là, heu­reuse de connaître elle aus­si, fut-ce le temps d’une sai­son, le prin­temps kurde et un par­fum de li­ber­té. Les hé­li­co­ptères de Bag­dad grondent au-­des­sus de nos têtes. Je songe le soir même au ro­man de Kes­sel, Une Balle per­due, qui se dé­roule à Bar­ce­lone pen­dant la guerre d’es­pagne. «La balle par­tit vers le ciel, mais la cour se vi­da sou­dain de ba­dauds. La ­pa­nique ga­gna la rue.» Bar­za­ni s’at­tarde un peu dans le vil­lage de Cha­q­la­wa, où sur­vient une im­por­tante ba­taille avec les Ira­kiens du­rant la­quelle plu­sieurs blin­dés en­ne­mis sont dé­truits. Puis il est ex­fil­tré par les mon­tagnes vers l’iran. Des pesh­mer­ga tirent des balles tra­çantes en l’air, geste ha­bi­tuel en cas de vic­toire. C’est en fait le si­gnal de la dé­faite, voire de la dé­bâcle. Ta­la­ba­ni pen­dant ce temps se terre dans une mai­son à moi­tié dé­truite, sur­vo­lée par la chasse ira­kienne, ac­com­pa­gné de mon ami Ah­mad Ba­mar­ni qui fut res­tau­ra­teur à Pa­ris. Un homme fin, in­tel­li­gent, cou­ra­geux, et pour qui la pa­role don­née a un sens. Ils n’ont que peu de mu­ni­tions, vaines de toute fa­çon pour contrer la puis­sance de feu de Sad­dam Hus­sein. Mais Ta­la­ba­ni est un gué­rille­ro ru­sé et par­vient avec Ah­mad à ­se­mer ses pour­sui­vants, comme il me le ­ra­con­te­ra plus tard. Ce­lui-ci de­vien­dra am­bas­sa­deur d’irak en Suède. Nos che­mins se croi­se­ront à nou­veau à plu­sieurs re­prises, mais sur des ter­rains plus di­plo­ma­tiques et feu­trés, à L’ONU et ailleurs.

Sur la piste, je vois les villages qui se vident, les mon­tagnes qui se rem­plissent de pay­sans, fa­milles, vieillards, tous ter­ro­ri­sés, à pied, à dos de mu­let, en trac­teurs, dans des ca­mions. Un in­croyable vent de pa­nique souffle sur les mon­tagnes. Elles sont par­cou­rues de fris­sons, elles sont ha­bi­tées par la peur, elles trans­pirent la han­tise de la grande ré­pres­sion, de la grande fau­cheuse qui s’abat à nou­veau sur les âmes et les corps. Tous les drames de ce peuple d’orient dé­filent sous mes yeux. J’en suis triste pour eux. Le prin­temps kurde s’achève dans le fra­cas. Les ci­me­tières d’orient sont peu­plés de rêves anéan­tis. Et les de­meures du Kur­dis­tan res­semblent à un mu­sée des es­poirs dis­pa­rus.

Je change à plu­sieurs re­prises de vé­hi­cule, ca­mion, mi­ni­bus, voi­ture tout ter­rain, ta­lon­né par les forces de Sad­dam Hus­sein. Je longe à plu­sieurs re­prises des pré­ci­pices et le chauf­feur prie pour que le bord ne s’af­faisse pas. A la fin, je monte dans un mi­ni­bus. Les pas­sa­gers sont ner­veux. Si nous conti­nuons sur Za­kho, à la fron­tière turque, nous se­rons rat­tra­pés par les sol­dats ira­kiens, dont les blin­dés ont em­prun­té la grande route d’er­bil. Un pas­sa­ger s’em­pare alors d’un pis­to­let et me­nace le chauf­feur, qui ne veut sur­tout pas oc­cu­per la grande route. Il y est contraint et le mi­ni­bus file plein ouest, en di­rec­tion des trois fron­tières. L’un des oc­cu­pants de la ca­bine, Ako, nous conseille alors de nous ca­cher dans les ma­rais, à quelques ki­lo­mètres de là. On aban­donne le bus. Deux com­bat­tants m’ac­com­pagnent. Lorsque je me ré­fu­gie dans une mai­son en ruines et ou­verte à tous les vents, ils me suivent. En face, la mon­tagne cou­verte d’ar­bustes et par­se­mée de rocs blan­châtres semble calme. Mais une balle me frôle un ins­tant plus tard, à quelques di­zaines de cen­ti­mètres sur ma droite. Un bruit mat, qui tra­verse l’at­mo­sphère et qui ré­sonne en­core à mes oreilles. Une balle per­due et sans être per­due, des­ti­née à tout le peuple kurde, une balle qui a fen­du des coeurs, fra­cas­sé des têtes, ba­layé les es­poirs, écrasé les rêves. Nulle troupe pour­tant à l’ho­ri­zon dans ce que les mi­li­taires turcs ap­pellent «les Mon­tagnes mau­vaises». Au­rais-je rê­vé? Sans doute s’agit-il d’un sni­per ca­ché dans les arbres sur le ver­sant ou dans une autre ruine. Der­rière nous, à quelques ki­lo­mètres, s’étend la fron­tière turque, entre la ville de Za­kho dé­jà aux mains des Ira­kiens et la fron­tière sy­rienne, à la confluence du fleuve Kha­bur et du Tigre.

Cette balle, nul doute qu’elle m’était des­ti­née. Les deux pesh­mer­ga sont for­mels. Un mi­racle qu’elle m’ait épar­gné. Et pour­tant, pen­dant des an­nées, je vais l’ou­blier. Je vais la re­fou­ler, sû­re­ment parce que je se­rai le té­moin d’autres tra­gé­dies en che­min, sur des champs de ba­taille en Orient, dans les ma­quis d’afrique, dans les val­lées af­ghanes avec le com­man­dant Mas­soud, le Lion du Pan­chir, et d’autres ré­sis­tants. Je vais ou­blier le bruit mat de la balle se fi­chant dans le mur de la mai­son­née en ruines, avec si peu de pous­sière, je vais ou­blier le sif­fle­ment ra­pide, sour­nois, qui aver­tit au der­nier mo­ment, lors­qu’il est dé­jà trop tard. Il est vrai que l’on n’en­tend ja­mais la balle qui vous frappe. «Si vous les en­ten­dez, c’est parce qu’elles sont dé­jà pas­sées», com­men­tait He­ming­way

dans l’une de ses dé­pêches sur la guerre d’es­pagne. Le sou­ve­nir de cette balle qui était tout sauf éga­rée me re­vien­dra bru­ta­le­ment, à l’aube d’une nuit de cau­che­mars sur des guerres que l’on dit ou­bliées, peu­plées d’en­fants so­li­taires, de fa­milles dis­lo­quées, de fron­tières sur­mon­tées de bar­be­lés. Et cette balle, c’est celle qui tue les Kurdes, qui brise leurs es­poirs, qui ba­laie les soifs de li­ber­té. Un tir qui était au­tant des­ti­né au voya­geur de pas­sage qu’à tout le peuple du Kur­dis­tan.

Quelques heures plus tard, je plonge dans un pe­tit bois, des taillis plu­tôt, face à la fron­tière turque, in­fran­chis­sable en rai­son d’un champ de mines qui en­toure l’en­droit et des com­bats qui font rage aux alen­tours. Je ­dé­niche un abri près d’une ca­se­mate dé­truite, mais les obus pleuvent aus­si­tôt. J’at­tends que la nuit tombe pour pro­fi­ter de l’obs­cu­ri­té et re­joindre un bois plus four­ni. Les deux pesh­mer­ga qui m’ac­com­pagnent haussent les épaules en avouant qu’ils s’en moquent dé­sor­mais: il leur reste deux balles cha­cun et veulent se sui­ci­der le soir même. Je pense alors au mot de Dos Pas­sos lors­qu’il tente de s’aven­tu­rer en pays kurde, de­puis la fron­tière ira­nienne: «Le vé­hi­cule est re­par­ti et je suis res­té seul avec les mouches.»

Les hé­li­co­ptères nous sur­volent. Je compte quatre pas­sages. «Plus beau­coup d’es­poir», écris-je dans mes car­nets. Je tente un pas­sage cô­té turc, au-de­là de la ri­vière gla­cée Kha­bur, mais im­pos­sible: les sol­dats de l’autre rive tirent eux aus­si. Et le champ de mines, lui, n’a pas bou­gé… Je passe trois jours dans l’eau, avec pour toute nour­ri­ture une orange que je dé­vore, écorce com­prise. Je n’ai plus rien à boire de­puis deux jours et l’eau des ma­rais est to­ta­le­ment sau­mâtre. Pour trom­per la faim et la peur, j’écoute les pesh­mer­ga à mes cô­tés en me sou­ve­nant du vers du poète kurde: «Si tu ne peux of­frir du pain de blé, offre au moins des pa­roles suaves.»

Dans ce no man’s land im­pro­bable, Jim, le re­por­ter de CNN, et Ko­stas, le pho­to­graphe de News­week, me re­joignent. En­semble, du­rant des heures, nous concoc­tons un plan pour nous ti­rer de cette nasse: le pre­mier, Jim, est maître-na­geur comme moi; le se­cond parle le turc. Nous dé­pas­sons le bois, par­ve­nons à mar­cher sur le champ de mines sans dé­clen­cher au­cune ex­plo­sion, les jambes fla­geo­lantes lors de cette rou­lette russe, à l’abri néan­moins des angles de tir ira­kiens. Puis nous dé­ployons une ban­de­role sur la­quelle nous ré­su­mons notre si­tua­tion en grosses lettres, en pas­sant au sty­lo sur cha­cun des ca­rac­tères des cen­taines de fois afin de les gros­sir et qu’ils se voient de loin. «Tra­ver­sez le fleuve et nous vous ti­rons des­sus», hurle alors un sol­dat turc dans un haut-par­leur.

On s’aven­ture un peu plus loin, en évi­tant les mines se­mées des deux cô­tés du fleuve en crue. Le len­de­main ma­tin, avant même le lever du jour, deux com­man­dos turcs en civil viennent nous cher­cher sur un sem­blant de ra­deau, un gros­sier as­sem­blage de pa­lettes de bois, de quatre bi­dons et de vieux câbles de té­lé­vi­sion. Avec Jim et Ko­stas, nous na­geons dans une eau à 2°C et pous­sons le ra­deau. Nos membres sont ge­lés. Qu’im­porte! La rive ap­proche, mal­gré la dé­rive due au cou­rant. Nous sommes sau­vés. Tran­sis, mais en vie. Les Ira­kiens bom­bardent en­core la grève

Nos membres sont ge­lés. Qu’im­porte! La rive ap­proche, mal­gré la dé­rive due au cou­rant.

puis le cô­té turc et s’ar­rêtent lorsque la pe­tite gar­ni­son de la fron­tière se met à ré­pli­quer. Je re­garde en ar­rière ce Kur­dis­tan en feu, proie à nou­veau, comme de­puis des siècles, de l’ap­pé­tit des em­pires. La ci­té de sable se fond dans des ho­ri­zons de lé­gendes. J’ai dé­jà ou­blié la balle qui m’était des­ti­née. La li­ber­té n’est sou­vent qu’un mi­rage meur­trier.

De­puis, je suis maintes fois re­tour­né au Kur­dis­tan pour rendre vi­site aux Kurdes ou à Ja­lal Ta­la­ba­ni. Manque de chance pour le peuple kurde, des com­bats fra­tri­cides op­posent lors de l’un de ces voyages les deux chefs Bar­za­ni et Ta­la­ba­ni. Des com­bats qui vont du­rer trois ans, de 1994 à 1997, et cau­ser la mort de mil­liers de Kurdes. Une ques­tion de partage des royal­ties du pé­trole sur les ca­mions bour­rés d’or noir qui se rendent en Tur­quie. La ba­ga­telle de 50’000 dol­lars de taxes par jour est ain­si col­lec­tée par le seul par­ti de Bar­za­ni au poste de Za­kho. Ro­bert Baer, un agent spé­cial de la CIA et qui dé­mis­sion­ne­ra deux ans plus tard, est dé­pê­ché sur le ter­rain pour apai­ser la que­relle entre les chefs, en vain. L’un de mes amis, Ja­far Gu­li, re­pré­sen­tant de la ré­sis­tance kurde, se­ra même as­sas­si­né à Pa­ris, dans une tour du XIIIE ar­ron­dis­se­ment et dans d’hor­ribles cir­cons­tances, pour ces mêmes ques­tions de partage du gâ­teau. Je me sou­viens en­core de ce qu’il me di­sait quelques mois plus tôt, à la fron­tière entre l’irak et la Tur­quie, tan­dis que dé­fi­laient les ca­mions de la contre­bande: «A chaque fois que la ré­sis­tance s’est di­vi­sée, le peuple kurde a dû su­bir une op­pres­sion en­core plus bar­bare que la pré­cé­dente.»

Les com­bats fra­tri­cides cette fois-ci sont très graves. On compte des cen­taines de morts. Le ­gé­né­ral Kos­rat, l’homme avec qui j’avais par­ti­ci­pé à la ba­taille d’al­tun Ku­pri, doit battre en re­traite et aban­don­ner la ville d’er­bil, la mort dans l’âme. Bar­za­ni a bé­né­fi­cié de l’ap­pui de Bag­dad pour net­toyer l’en­clave de la pré­sence de son ri­val et de ses troupes. Un car­nage. Au bout d’une se­maine de voyage au Kur­dis­tan, je par­viens à né­go­cier un pas­sage sur la ligne de front, entre les deux bel­li­gé­rants, les par­ti­sans de Bar­za­ni et du PDK (Par­ti dé­mo­cra­tique du Kur­dis­tan), et les com­bat­tants de Ta­la­ba­ni et de sa for­ma­tion, L’UPK (Union pa­trio­tique du Kur­dis­tan). Je tiens à ce qu’un gé­né­ral de Bar­za­ni me signe un sauf-conduit pour être sûr de pou­voir re­ve­nir. Dra­peau blanc. Les ­ca­nons se taisent quelques ins­tants. Tan­dis que je fran­chis la ligne de front sans être sûr de pou­voir re­ve­nir, chi­canes, ro­chers, tran­chées sur la route

de la fron­tière ira­nienne, je sens la tension dans le camp de Bar­za­ni. Mon ac­com­pa­gna­teur me di­ra le len­de­main: «Tu as vu le com­man­dant qui a contre­si­gné ton vi­sa? Je l’ai en­ten­du dire à ses hommes qu’il ­vou­lait t’em­me­ner dans les bois, te cas­ser les jambes et pi­quer ton fric…»

Char­mante en­trée en ma­tière, ou plu­tôt sor­tie du camp de Bar­za­ni, à pré­sent contes­té pour son manque de clair­voyance face aux vi­sées de Bag­dad. A l’au­tomne 2017, au len­de­main du ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance qui s’est tra­duit par une contreat­taque de l’ar­mée ira­kienne, les com­bats in­ter­kurdes ont bien failli à nou­veau ver­ser dans la tra­gé­die, après quelques san­glantes es­car­mouches. Et l’en­clave au­to­nome a per­du en quelques jours Kir­kouk et ses im­menses champs de pé­trole, ga­rants de sa sur­vie fi­nan­cière. Une ca­tas­trophe pour nombre de Kurdes. Je roule en­core, bien au-de­là de la ligne de front, et je par­viens dans un val­lon à trois mille mètres d’al­ti­tude, près de Za­lé. L’iran n’est plus qu’à 500 mètres. Dans la val­lée ad­ja­cente sé­vissent maints tra­fi­quants, des pas­seurs entre l’irak et l’iran, des contre­ban­diers convoyant des pneus, de l’al­cool, des ani­maux, de la drogue, des êtres hu­mains, à che­val ou à pied. Il pleut. J’aper­çois un groupe d’hommes qui plantent des bouts de bois et dé­ploient des bâches en plas­tique trans­pa­rentes, qui se­ront vite trouées. L’un d’eux est Ja­lal Ta­la­ba­ni en per­sonne, mar­teau en main, qui monte sa pe­tite tente avec sa femme He­ro, comme un simple com­bat­tant en cam­pagne. Le ré­sis­tant est ac­cu­lé, tra­hi par les siens. Il pleut et lui pleure, les pieds dans la boue, l’uni­forme ka­ki dé­trem­pé, comme si le rêve de li­ber­té était une nou­velle fois bri­sé. Il ac­cuse de tous les maux son an­cien as­so­cié de ma­quis, Mas­soud Bar­za­ni, «un pe­tit Pé­tain», me dit-il, et sur­tout de tra­hi­son. Il est d’au­tant plus amer que c’est ici, dans ce bout de val­lée d’al­ti­tude, que la ré­bel­lion a été lan­cée en 1977. Re­tour au point de dé­part, en quelque sorte, à cause d’une dé­loyau­té et de la lutte fra­tri­cide. Il a per­du cette ba­taille quelques an­nées après le prin­temps kurde, et il s’en sou­vien­dra long­temps. Le peuple kurde aus­si, avec cette nou­velle brèche en son sein qui dé­montre une fois de plus que les ca­pi­tales et les ty­rans peuvent ma­ni­pu­ler les uns et les autres. Ce sont cette fois-ci les chars ira­niens qui sau­ve­ront Ta­la­ba­ni, chars que j’aper­ce­vrai dans les mon­tagnes à plu­sieurs re­prises, soi­gneu­se­ment ca­chés.

Des mon­tagnes très fré­quen­tées par les gens de la CIA et d’autres ser­vices se­crets. Maintes fois je les ai croi­sés. Il y a là des hu­ma­ni­taires dé­gui­sés, des an­ciens dis­si­dents de Sad­dam Hus­sein, des agents ira­niens. Je cherche à les évi­ter, mais à plu­sieurs re­prises je tombe sur eux au dé­tour d’un sen­tier ou je les re­trouve dans un pe­tit hô­tel où les soi­rées sont longues. L’un d’eux me ra­con­te­ra son his­toire. Les er­reurs aus­si de la CIA, qui a mi­sé sur un es­croc. Cet es­croc, je le connais bien pour l’avoir croi­sé dans les ma­quis. Op­po­sant à Sad­dam Hus­sein, à la tête du Congrès na­tio­nal ira­kien, Ah­med Cha­la­bi est un brillant ma­thé­ma­ti­cien ira­kien qui a long­temps en­sei­gné au pres­ti­gieux MIT de Bos­ton. Brillant et ado­ra­teur des chiffres, à tel point qu’il a maintes fois ra­jou­té des zé­ros sur son compte ban­caire. Il est dé­jà condam­né en Jor­da­nie à 20 ans de pri­son par contu­mace pour fraude ban­caire. Il n’em­pêche! Les Amé­ri­cains veulent l’uti­li­ser et le pla­cer à la tête d’un gou­ver­ne­ment à Bag­dad lorsque Sad­dam tom­be­ra. Ce qui est fait dès le prin­temps 2002. Mais les Amé­ri­cains met­tront deux ans à s’aper­ce­voir ce que tout le monde sa­vait dans les ma­quis: Cha­la­bi est un agent ira­nien.

L’homme de Té­hé­ran est dé­mis de ses fonc­tions en juin 2005, au len­de­main d’une per­qui­si­tion

par une cen­taine de sol­dats amé­ri­cains et po­li­ciers ira­kiens, après avoir no­tam­ment li­vré des se­crets amé­ri­cains à la mol­lar­chie per­sane. Entre temps, le ma­thé­ma­ti­cien-ma­lan­drin a em­po­ché des di­zaines de mil­lions de dol­lars ‒ jus­qu’à 60 mil­lions! ‒ de la part du Congrès amé­ri­cain. Un congrès qu’il a pour­tant contri­bué à dés­in­for­mer en exa­gé­rant la ­me­nace des armes de des­truc­tion mas­sive et les re­la­tions sup­po­sées de Bag­dad avec Al- Qaï­da. Le plus grand fias­co de la CIA de­puis 1945, titre alors le Washington Post. Les Amé­ri­cains com­mencent à dou­ter de cette sale guerre, qui leur coû­te­ra 700 mil­liards de dol­lars au bas mot, se­lon les chiffres of­fi­ciels, et cau­se­ra la mort de plus d’un mil­lion de per­sonnes. On songe à Ca­mus qui écri­vait dans ses car­nets: «La guerre ap­prend à tout perdre, et à de­ve­nir ce qu’on n’était pas.»

Au Kur­dis­tan, on pro­fite en re­vanche du chaos à Bag­dad. Sans s’aper­ce­voir que les an­ciens em­pires ai­guisent leurs armes et veulent fondre sur la proie kurde. La Tur­quie? Elle en­tend re­prendre pied dans les an­ciennes sa­tra­pies de l’em­pire ot­to­man et le fait sa­voir. La Rus­sie rede­vient ex­pan­sion­niste, vers le sud. Et l’iran lorgne son oc­ci­dent, l’irak dans un pre­mier temps puis la Sy­rie. La re­cons­ti­tu­tion des ré­gimes d’hier est une ca­tas­trophe pour le peuple kurde.

Comme He­ming­way, qui est en­core à cette époque son ami, Dos Pas­sos s’est aven­tu­ré sur les ruines de l’em­pire ot­to­man et a fi­lé en­suite vers la Mé­so­po­ta­mie, pour écrire le su­perbe Orient-ex­press. A se pen­cher sur les cartes de la ré­gion et la dis­po­si­tion très ver­sa­tile des fron­tières, l’écri­vain et grand re­por­ter en a le tour­nis. «Les pe­tits dra­peaux avancent et re­culent. Plus ani­mé que les échecs. Et puis la carte des ser­vices se­crets. Une ha­bi­le­té ex­tra­or­di­naire. On va ex­ploi­ter la re­li­gion A pour qu’elle se batte contre B; on va ache­ter les hommes de D pour qu’ils at­taquent A par l’ar­rière; et quand ils ne pour­ront plus se re­le­ver, on dé­cou­pe­ra soi­gneu­se­ment la carte.»

Sur la ligne de front qui s’étire en­core au­jourd’hui sur des di­zaines de ki­lo­mètres entre les Kurdes et les is­la­mistes de Daech, avec ses murs de terre, ses tran­chées, ses bas­tions dé­fen­dus tant bien que mal, Riz­gar se prend à rê­ver de nou­velles fron­tières. Ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance vou­lu par le pré­sident du Kur­dis­tan ira­kien ou pas, l’en­clave kurde jouit dé­jà d’une belle au­to­no­mie, au grand dam des voi­sins. Et le Kur­dis­tan sy­rien, le Ro­ja­va, lui em­boîte le pas, sous le re­gard bel­li­queux du pré­sident turc Re­cep Tayyip Er­do­gan. Mais Riz­gar n’en a cure, comme nombre de ses com­pa­triotes. Il croit dur comme fer en l’ave­nir du peuple kurde, de vingt-cinq à trente mil­lions d’âmes, le plus grand peuple sans Etat, bal­lo­té par l’his­toire et en proie au cy­nisme des na­tions.

Grâce à Riz­gar, je re­trouve à Sou­lei­ma­niye, à plu­sieurs heures de route de là, l’homme qui m’a sau­vé la vie, Ako Gha­reb, le peintre, ce­lui qui m’a gui­dé vers les ma­rais entre Za­kho et la fron­tière sy­rienne, voi­là bien des an­nées… Af­fable, la mous­tache en constante agi­ta­tion, Ako est tou­jours aus­si lo­quace dans ses ré­cits et pro­lixe dans ses pein­tures, dont cer­taines ont été brû­lées. Dans cette ville aux larges rues, aux grands jar­dins et qui pa­raît si paisible,

Des mon­tagnes très fré­quen­tées par les gens de la CIA et d’autres ser­vices se­crets.

mal­gré la proxi­mi­té des com­bats avec L’EI qui ne sont ja­mais bien loin dans la poche kurde, je lui ra­conte l’épi­sode de la balle per­due. Il me dit que j’ai eu de la chance, comme lui a eu de la chance aus­si, lors des ba­tailles, des tra­hi­sons, des fran­chis­se­ments de fron­tières de l’exil, et que l’es­ca­pade aux trois fron­tières lui a per­mis de se sor­tir d’un mau­vais pas, et de pro­lon­ger ain­si son sé­jour au pays des vi­vants. «Au pays des Kurdes, on a tous une balle qui nous at­tend, dit le peintre-di­rec­teur de mu­sée et sau­veur de vies. Le tout, c’est de l’évi­ter, de bais­ser la tête ou d’es­qui­ver, avant d’al­ler cher­cher le sni­per et de lui ren­voyer la balle.» Ami de la bande de Char­lie Heb­do, il avait ren­du vi­site aux jour­na­listes de la re­vue un mois avant les at­ten­tats. Lui-même ca­ri­ca­tu­riste, créa­teur de la pre­mière re­vue sa­ti­rique ira­kienne, Se­khur­ma, il se sait menacé. Mais il es­time que les Kurdes se­ront tou­jours en lutte, tou­jours en butte à des fron­tières iniques. Nous parlons du droit des mi­no­ri­tés et de la «ques­tion kurde», la pos­si­bi­li­té aus­si pour ce peuple de prendre ren­dez-vous avec l’his­toire, un siècle après les pro­messes de 1920 à Sèvres. Ce­lui qui fer­raille dé­sor­mais avec ses pin­ceaux et ses fu­sains dé­signe le mu­sée qu’il di­rige, Am­na Su­ra­ka, «la Pri­son rouge», qui fut le centre de tor­ture des agents de Sad­dam Hus­sein et où maints Kurdes ont dis­pa­ru. Dans son bu­reau de di­rec­teur, il conti­nue de peindre, les êtres et les dé­cors, et ses pein­tures égrènent une oeuvre sin­gu­lière, de feu et d’es­poirs, de rêves bri­sés, mais sans cesse re­com­men­cés. Des oeuvres qui ont rem­pla­cé les graf­fi­ti des ago­ni­sants dans les cel­lules en contre­bas. Quel­que­fois des vi­sages em­plis de bon­heur, sou­vent des fa­milles en­deuillées, des armes aus­si, dans une en­clave entre clan­des­ti­ni­té et com­bat. Pour qui sonne le glas, si­non pour les bar­bares, semblent mur­mu­rer les per­son­nages sur les toiles de l’ar­tiste. Une ma­nière de pré­ser­ver la mé­moire de ce pseu­do-etat, trou noir de la lo­gique des puis­sances dans l’at­tente de l’in­dé­pen­dance for­melle, mal­gré les me­naces des voi­sins, l’ire de Washington et les er­reurs des vieux chefs sur un échi­quier il est vrai com­pli­qué. L’ar­tiste Ako me rap­pelle alors le vieux dic­ton de son peuple: «Les Kurdes n’ont pour amis que les mon­tagnes.»

Et brus­que­ment je re­vois la balle per­due qui ne l’était pas, le pro­jec­tile des­cen­du des mon­tagnes et qui m’a frô­lé dans la mai­son en ruines, tan­dis que mes deux pesh­mer­ga pen­saient à en fi­nir le soir même. L’en­clave éphé­mère, elle, a sur­vé­cu, dans le bruit, la fu­reur de l’orient et la so­li­tude. Les balles ne sont ja­mais per­dues. Elles ne font que per­fo­rer les es­pé­rances sans pour au­tant les bri­ser.

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