Pas une seule jour­née de li­ber­té

Sept - - Paris Match -

A peine ar­ri­vée aux Etats-unis, Svet­la­na ­Al­li­louye­va ap­prend une triste nou­velle: ses hôtes en Suisse, Claude et Ber­trande Blancpain, ont été vic­times d’un ter­rible ac­ci­dent de la route. Claude est gra­ve­ment bles­sé, son épouse n’a pas sur­vé­cu. Elle en­voie un té­lé­gramme de condo­léances le 24 avril 1967 au res­ca­pé: «Je suis bou­le­ver­sée par cette ter­rible nou­velle. Suis de tout coeur avec vous et vos en­fants. Im­pos­sible à croire. Svet­la­na». Quelques jours plus tard, le 7 mai, elle lui écrit une lettre pleine de com­pas­sion, tra­ver­sée par ce cri du coeur: «Pour­quoi n’est-ce pas plu­tôt mon avion qui est tom­bé ce même jour? Ma vie ici est, et se­ra, in­utile». Claude Blancpain lui ré­pond le 30 juin, de­puis son lit d’hô­pi­tal, pour lui évo­quer les sou­ve­nirs heu­reux; il pré­voit son re­tour à Fri­bourg: «Lorsque vous re­vien­drez, nous irons prier sur la tombe de Ber­trande.» Six mois plus tard, le 19 jan­vier 1968, il lui écrit en­core: «Je suis un peu triste d’être sans nou­velles de vous […] Je com­mence à me re­mettre de mes bles­sures […] Quand re­ve­nez-vous en Suisse? Ma mai­son vous se­ra tou­jours ou­verte et je se­rais très heu­reux de vous y ac­cueillir.» Puis la cor­res­pon­dance s’in­ter­rompt pen­dant une quin­zaine d’an­nées. Svet­la­na ­Al­li­louye­va ne ré­pon­dra qu’en 1981.

Pa­ral­lè­le­ment, une autre cor­res­pon­dance s’ins­taure entre la fille de Sta­line et Jean-an­net d’as­tier de la Vi­ge­rie, frère de Ber­trande Blancpain et ne­veu d’em­ma­nuel d’as­tier de la Vi­ge­rie. Elle lui écrit le 12 mai 1967 une longue lettre dans la­quelle s’ex­priment le dé­sir d’une re­la­tion plus étroite et la frus­tra­tion de n’y être par­ve­nue: «Je vou­lais vous dire beau­coup plus de belles choses que je n’ai fait. Mais la vie est stu­pide – les gens doivent se hâ­ter et par­tir au mo­ment où ils ren­contrent quel­qu’un avec qui ils se sentent si bien. » Faut-il at­tri­buer cette proxi­mi­té sen­ti­men­tale à celle de deux per­sonnes du même âge? A tout le moins, un puis­sant

sen­ti­ment re­li­gieux se dé­gage de ce texte, à la li­mite de l’ef­fu­sion mys­tique et sen­suelle, comme dans les De­meures de sainte Thé­rèse d’avi­la. «Pre­nez soin de vous, mon cher Jean-an­net. Peut-être que per­sonne ne com­prend mieux que moi à quel point vous avez be­soin de soin et d’at­ten­tion, – je vous donne tou­jours la main af­fec­tueu­se­ment, re­po­sez-vous sur mon épaule, vous vous sen­ti­rez mieux […] Sa­vez­vous prier, Jean-an­net? Es­sayez de prier pour elle, et peut-être que ce­la vous ap­por­te­ra une étrange joie, – ce­la ar­rive par­fois. Ne soyez pas ef­frayé par les larmes, – par­fois on trouve une grande joie dans les larmes, et c’est très dif­fi­cile de ne pas pou­voir pleu­rer. Les larmes em­portent loin le lourd far­deau du coeur, mon cher Jean-an­net. Je suis avec vous, je suis tout près de vous, Jean-an­net, don­nez-moi vos mains, re­po­sez-vous sur mon épaule, lais­sons-nous pleu­rer en­semble, – vous com­pre­nez que j’ai­mais Ber­trande au­tant que vous, – je l’ai vue deux fois, mais j’ai tout com­pris de sa vie et de sa na­ture. Je l’ai­mais, comme on peut ai­mer au bout de seule­ment deux heures de conver­sa­tion. ( J’ai ai­mé ain­si mon der­nier ma­ri – au bout de deux heures de conver­sa­tion je connais­sais tout de lui, et je ne me suis ja­mais trom­pée.)» Dans une se­conde mis­sive, da­tée du 23 juin 1967, elle évoque son ins­tal­la­tion dou­lou­reuse aux Etats-unis: «Ma vie est de­ve­nue un en­fer et ma seule conso­la­tion, ce sont mes chers amis où qu’ils se trouvent – en Suisse, à Pa­ris, et ici aus­si». Puis, la cor­res­pon­dance avec Jean-an­net d’as­tier cesse aus­si. Ces quelques lettres de l’an­née 1967 à Claude Blancpain et à Jean-an­net d’as­tier ré­vèlent deux choses: Svet­la­na Al­li­louye­va se lan­guit de ses amis eu­ro­péens, mais elle a aus­si une conscience claire de l’ad­ver­si­té qui l’em­pêche de re­ve­nir sur le Vieux Conti­nent. Do­ré­na­vant, la Russe doit s’ac­cli­ma­ter à sa nou­velle vie aux Etats-unis.

A son ar­ri­vée à New York, elle est em­me­née à Long Is­land, dans la vil­la de Ste­wart John­son. C’est un hé­ber­ge­ment in­té­res­sé, puisque la fille de ce der­nier, Pris­cil­la John­son-mcmillan, n’est autre que la per­sonne en charge de la tra­duc­tion de son ma­nus­crit en an­glais. Après quelques jours de re­pos, Svet­la­na Al­li­louye­va doit don­ner une confé­rence de presse et ré­pondre aux ques­tions des jour­na­listes. Elle est lo­gée dans des hô­tels à New York, puis elle sé­journe chez des «amis» ren­con­trés en Suisse: le di­plo­mate à la re­traite George F. Ken­nan, en ­Penn­syl­va­nie; l’avo­cat new-yor­kais Alan ­Sch­wartz, dans le Mas­sa­chu­setts; l’autre avo­cat amé­ri­cain Ed­ward Green­baum, à Brook­lyn. Elle se­ra ­éga­le­ment hé­ber­gée un mo­ment par la fille de Léon Tol­stoï (Alexandra Lvov­na Tol­stoïa). Du­rant cette pé­riode, elle au­rait dé­jà été ten­tée de re­ve­nir en Suisse, se­lon sa bio­graphe: «[George] Ken­nan avait rap­pe­lé à ­Svet­la­na son en­vie de re­tour­ner en Suisse. Mais l’ad­mi­nis­tra­tion hel­vé­tique avait re­fu­sé. L’exi­lée avait dé­clen­ché trop d’agi­ta­tion mé­dia­tique, lors de son pré­cé­dent sé­jour.»

18 En­tre­temps, Svet­la­na Al­li­louye­va ap­prend que son vi­sa d’en­trée aux Etats-unis n’est va­lable que six mois. Elle doit le re­nou­ve­ler, alors qu’elle croyait pou­voir res­ter sans condi­tion dans ce pays. Ce n’est qu’après une an­née, en juin 1968 qu’elle ob­tien­dra le sta­tut d’im­mi­grée (son ar­ri­vée sur le ter­ri­toire amé­ri­cain se­ra post­da­tée). Vic­time de la Real­po­li­tik, la Russe n’a ja­mais été consi­dé­rée of­fi­ciel­le­ment comme trans­fuge du ré­gime so­vié­tique. Les rai­sons? Il s’agit de ne pas en­ve­ni­mer les re­la­tions in­ter­na­tio­nales à cette époque de la crise des mis­siles in­ter­con­ti­nen­taux… En­fin, Svet­la­na Al­li­louye­va s’ins­talle de ma­nière au­to­nome dans le New Jer­sey, à ­Prin­ce­ton, où elle loue une mai­son et fré­quente l’uni­ver­si­té. Là, elle s’amou­rache d’un cer­tain Louis Fi­scher, an­cien cor­res­pon­dant en Union so­vié­tique, qui la dé­ce­vra en la trom­pant et l’écon­dui­sant. Elle écrit bien­tôt son deuxième livre, Tol­ko odin god (Une seule an­née). Se lie d’ami­tié avec Ol­gi­van­na Lloyd Wright, une ­dan­seuse ori­gi­naire du Mon­té­né­gro, veuve du cé­lèbre ar­chi­tecte Frank Lloyd Wright. Adepte des théo­ries théo­so­phiques et de la pen­sée mys­tique de ­Gurd­jieff, Ol­gi­van­na ima­gine que sa propre fille, aus­si pré­nom­mée Svet­la­na, morte dans un ac­ci­dent des an­nées au­pa­ra­vant, lui est re­ve­nue! Elle in­vite

­Svet­la­na ­Al­li­louye­va à Ta­lie­sin West, en ­Ari­zo­na, dans le do­maine de son dé­funt ma­ri, où s’est ­éta­blie une com­mu­nau­té de cher­cheurs, ar­chi­tectes et étu­diants vi­vant se­lon des règles ex­cen­triques. L’ar­chi­tecte Wes­ley William Pe­ters, suc­ces­seur de Frank Lloyd Wright, gendre d’ol­ga et veuf, s’y trouve aus­si. La fille de Sta­line en tombe amou­reuse et se ma­rie avec lui le 7 avril 1970. Ils vont s’ins­tal­ler à Ta­lie­sin East, la ré­si­dence d’été des Wright, dans le Wis­con­sin. A ce mo­ment-là, Svet­la­na Al­li­louye­va change de nom et s’ap­pelle dé­sor­mais La­na Pe­ters. Elle donne nais­sance à Ol­ga en 1971. Mais le ma­riage bat ra­pi­de­ment de l’aile. Ne sup­por­tant plus le style de vie com­mu­nau­taire de Ta­lie­sin et de la fa­mille Wright, la Russe di­vorce de Wes­ley William Pe­ters et re­tourne à ­Prin­ce­ton avec sa fille en 1972. Elle voyage beau­coup aux Etats-unis et noue des ami­tiés avec des cé­lé­bri­tés, telles que l’écri­vain et cri­tique lit­té­raire Ed­mund Wil­son, le phi­lo­sophe Sir Isaiah Ber­lin et le pro­duc­teur-réa­li­sa­teur de films ­Ni­ki­ta ­Mi­khal­kov. Puis elle dé­mé­nage à nou­veau, avec sa fille, en ­Ca­li­for­nie. Avant de re­ve­nir une fois de plus dans le New Jer­sey, à Pen­ning­ton. Svet­la­na ­Al­li­louye­va s’oc­cupe es­sen­tiel­le­ment de sa fille et veut lui don­ner la meilleure édu­ca­tion pos­sible: cours de mu­sique, édu­ca­tion spor­tive, écoles pri­vées… Mal­gré des dif­fi­cul­tés d’ar­gent, elle lui consacre de grands moyens.

Après quinze ans de si­lence, elle re­prend la plume pour écrire à Claude Blancpain le 2 dé­cembre 1981. Mais le ton n’est plus du tout le même que dans les lettres de 1967. A l’en­thou­siasme se sub­sti­tuent l’amer­tume et le re­gret. Elle se plaint beau­coup de sa si­tua­tion: « Nous ne sommes pas heu­reux ici. ­Em­ma­nuel d’as­tier avait vu juste; il avait rai­son. Moi, j’étais une idéaliste […] Je vou­lais vous dire que je songe [à ve­nir en] Eu­rope.» Claude Blancpain lui ré­pond le 14 jan­vier 1982: «J’ai été content de re­ce­voir votre lettre après un si long si­lence […] Si vous ve­nez en Eu­rope, vous vien­drez nous voir.» Cinq mois plus tard, le 20 juin 1982, Svet­la­na Al­li­louye­va ré­plique, lon­gue­ment, en s’ef­for­çant d’écrire en fran­çais dac­ty­lo­gra­phié, pour par­ta­ger ses dé­con­ve­nues. «J’étais en train de me ren­sei­gner au su­jet des pen­sions de jeunes filles, les meilleures en Suisse pour y en­voyer ma fille. J’es­sayais d’ap­prendre aus­si, de ma­nière dis­crète, par l’in­ter­mé­diaire de «soi-di­sant» amis quelles étaient mes propres chances d’ob­te­nir un per­mis de sé­jour en Suisse fran­çaise. Je ne vous ai pas écrit plus tôt, à cause des chan­ge­ments qui se pro­dui­saient ici: de nou­veaux obs­tacles ap­pa­rais­saient, de nou­velles idées étaient consi­dé­rées, et re­pous­sées, etc. Je n’ai ja­mais pas­sé un hi­ver aus­si rem­pli d’in­cer­ti­tudes en ce qui concerne nos vies. En­fin, après beau­coup de pa­pe­ras­se­ries, d’éva­lua­tions ain­si que de grosses dé­penses de temps et d’ar­gent, Ol­ga a été ac­cep­tée à l’école de filles de St-georges près de ­Mon­treux (à Cla­rence) et aus­si au Col­lège Ai­glon, dans les mon­tagnes et la même ré­gion. Les deux écoles sont an­glaises, di­ri­gées par des pro­fes­seurs an­glais. Mais ces ins­ti­tu­tions en­seignent le fran­çais comme se­cond lan­gage, de sorte que les en­fants ar­rivent à le par­ler cou­ram­ment […] J’ai écrit d’abord pour me ren­sei­gner au Dr Haf­ter, un avo­cat de Zu­rich (avec la firme Stae­he­lin & Haf­ter); je le connais­sais de­puis le prin­temps 1967. Je lui ai de­man­dé quelles étaient mes chances d’ob­te­nir un per­mis de ré­si­dence per­ma­nente en Suisse fran­çaise (que je connais bien et que j’aime, au­tour de Fri­bourg et Mon­treux, etc.) Je vou­lais être près de l’école d’ol­ga. J’ai écrit aus­si au Dr An­to­ni­no Jan­ner, qui “s’oc­cu­pait” de mon cas dans le Fo­rei­gn Of­fice en 1967.» Dans cette longue mis­sive, Svet­la­na Al­li­louye­va re­vient sur les cir­cons­tances de son sé­jour en Suisse et de sa fuite aux Etats-unis en 1967. Elle ré­vèle que rien ne s’est dé­rou­lé se­lon sa propre vo­lon­té. De tels faits ren­dus pu­blics en 1982 au­raient pu en­core cau­ser un cer­tain scan­dale in­ter­na­tio­nal: «J’au­rais be­soin d’être en Suisse. J’ai ­aus­si d’ex­cel­lents sou­ve­nirs de ce pays, où, au dé­but je n’avais pas l’in­ten­tion d’al­ler. Vous savez pro­ba­ble­ment que c’est le U.S. State Dept qui m’a en­voyée là. D’abord, au dé­part de l’inde, ils m’avaient mise dans un avion en di­rec­tion des USA. Mais, ayant chan­gé d’avis, ils m’ont dé­po­sée à Rome. Là, j’ai dû, illé­ga­le­ment, res­ter trois jours, pen­dant que les Etats-unis es­sayaient d’avoir

la per­mis­sion de m’en­voyer en Suisse. Le per­mis a été ac­cor­dé, mais on m’a dit de ne pas par­ler à la presse. Les dé­cla­ra­tions ont été faites par un porte-pa­role. Et même lorsque j’étais aux USA, en avril à ma confé­rence de presse, on m’a dit de ne pas dire pour­quoi et de quelle ma­nière j’étais al­lée en Suisse. Et que, au dé­but, je ne vou­lais pas “de­man­der l’asile”, puis en­fin [que] j’avais chan­gé d’avis et avais dé­ci­dé de le de­man­der aux USA afin d’al­ler dans ce pays pour y faire pu­blier mon livre. Tout ce­la est un non- sens! Rien que des men­songes! Car JE CROYAIS qu’on m’of­frait asile aux ETATS-UNIS et que j’al­lais y vivre d’une ma­nière per­ma­nente.»

Quand la Russe parle des per­sonnes aux­quelles elle a de­man­dé des ren­sei­gne­ments sur la ma­nière d’ob­te­nir un per­mis de ré­si­dence en Suisse, comme le haut fonc­tion­naire fé­dé­ral An­to­ni­no Jan­ner et l’avo­cat Pe­ter Haf­ter, elle ne les consi­dère plus aus­si ami­caux que dans son autobiographie. Le ton est moins bien­veillant: «Ces deux per­son­na­li­tés (en 1967) sa­vaient na­tu­rel­le­ment tous les dé­tails des longues né­go­cia­tions ain­si que le rôle cru­cial des avo­cats. C’était moi qui étais com­plè­te­ment du­pée et de qui on pre­nait constam­ment avan­tage. On m’a fait taire jus­qu’à ma confé­rence de presse aux Etats-unis, mais avant que je puisse ou­vrir la bouche le gou­ver­ne­ment avait don­né sa propre ver­sion. Après ce­la j’ai pas­sé des jours et des mois iso­lée de qui­conque eu­ro­péen qui au­rait pu mettre à jour la vé­ri­té. Les avo­cats ont aus­si abu­sé de ma confiance quand je leur ai si­gné une pro­cu­ra­tion lorsque j’étais en­core en Suisse. Ils ont alors don­né LEUR ver­sion des “vo­lon­tés de Svet­la­na”» Les per­sonnes en qui elle avait pla­cé sa confiance en Suisse, Svet­la­na Al­li­louye­va les voit de­ve­nir de simples exé­cu­tants, sans em­pa­thie, tou­jours aus­si soucieux du de­voir à ac­com­plir et des règles à res­pec­ter, mais dé­ta­chés de la si­tua­tion de 1967: «Il leur a pris ­en­vi­ron cinq longs mois pour ar­ri­ver à me dire que, à leur avis, je n’au­rais pas de chances d’être ac­cep­tée avant que j’aie 60 ans (J’en ai 56 main­te­nant). Ils m’ont fait re­mar­quer que quand j’étais Svet­la­na Al­li­lue­va, dé­ser­teur de L’URSS, c’était lé­ga­le­ment dif­fé­rent et ce se­rait pro­ba­ble­ment plus ai­sé. Mais main­te­nant que je m’ap­pelle La­na Pe­ters, ci­toyenne des Etats-unis, mes chances étaient nulles. Et à 60 ans, ils ne sont pas même sûrs que j’y ar­ri­ve­rais, car tout est dé­ci­dé par l’ad­mi­nis­tra­tion lo­cale du can­ton.»

Si le gou­ver­ne­ment suisse n’a ja­mais eu la moindre in­ten­tion de lui ac­cor­der l’asile po­li­tique, il avait même po­sé comme condi­tion – secrète – à son ac­cueil que le gou­ver­ne­ment des Etats-unis s’en­ga­geât à trou­ver une so­lu­tion dans un dé­lai de trois mois, Svet­la­na Al­li­louye­va, de­ve­nue ci­toyenne amé­ri­caine en 1978, ne pou­vait tech­ni­que­ment plus ob­te­nir un per­mis de ré­si­dence permanent en Suisse sans mo­tif va­lable (tra­vail, asile, ma­riage avec un ci­toyen hel­vé­tique…). Sauf qu’elle n’était pas n’im­porte quelle re­qué­rante et que quan­ti­té d’obs­tacles lui avaient été im­po­sés à cause de son as­cen­dance, à son corps dé­fen­dant. «J’étais bou­le­ver­sée et scan­da­li­sée par ce­la. Deux com­pa­triotes dé­ser­teurs de L’URSS, un pia­niste de re­nom V. As.*** et un cham­pion d’échecs V. Ke.***, tous deux dans le même cas que moi, ont été ac­cep­tés et vivent tran­quille­ment en Suisse al­le­mande. Pour­quoi eux et pas moi, ai-je de­man­dé? Parce qu’ils sont dé­ser­teurs m’a- t- on ré­pon­du. Mais, ne suis-je pas dé­ser­teur moi-même,

après tout? – Non, à ce qu’il pa­raît! Parce que je fe­rais ma de­mande en tant que ci­toyenne amé­ri­caine. JE NE VOIS PAS DE LO­GIQUE EN CE­LA. J’au­rais ap­pré­cié qu’on m’ex­plique ces règles tout au dé­but. Car nous avons pas­sé des mois et des mois à faire des re­cherches et des de­mandes de toutes sortes. Quand on nous a an­non­cé la désa­gréable nou­velle c’était la se­maine de Pâques. Ce­la me se­rait im­pos­sible d’en­voyer Ol­ga en pen­sion à Cla­rence [sic] et après être res­tée avec elle en­vi­ron deux mois, al­ler en An­gle­terre et puis re­ve­nir trois fois par an pour l’em­me­ner en va­cances.»

En­core une fois, les as­pi­ra­tions de Svet­la­na Al­li­louye­va sont contra­riées. En fuyant L’URSS, elle croyait ac­cé­der à la li­ber­té. Or elle n’est confron­tée qu’à bar­rages, ob­jec­tions, res­tric­tions. «Je me suis très bien ha­bi­tuée à la Suisse, et main­te­nant et sur­tout pour le bien-être de ma fille, je vou­lais y vivre par choix et par dé­sir. Je sen­tais et res­sens tou­jours le be­soin d’être dans un pe­tit pays tran­quille et neutre. Mais, avec des vues réa­lis­tiques [sic] vis-à-vis-des évé­ne­ments mon­diaux. Cette exis­tence folle me rend ma­lade! Je dé­si­rais vivre sans faire de po­li­tique (car même quand vous êtes ci­toyen, vous par­ti­ci­pez, vous de­vez avoir une opinion). Mon seul sou­ci main­te­nant est 1) de re­voir mon fils un jour et 2) d’éle­ver ma fille comme il faut et de lui don­ner une bonne édu­ca­tion eu­ro­péenne. En ce qui me concerne, je ne dé­sire que paix, tran­quilli­té et ­sta­bi­li­té. Nous n’avons pas ar­rê­té de dé­mé­na­ger ces der­niers 15 ans. Ici, ce n’est dé­ci­dé­ment pas un pays tran­quille et pai­sible.»

Une ré­ponse fa­vo­rable de ses in­ter­lo­cu­teurs suisses au­rait pu chan­ger sa des­ti­née. A la suite du re­fus es­suyé au cou­rant de l’an­née 1982, ­Svet­la­na ­Al­li­louye­va dé­cide de s’ins­tal­ler en An­gle­terre, à ­Cam­bridge, avec sa fille Ol­ga. Du­rant cette pé­riode, elle se conver­tit au ca­tho­li­cisme ro­main – elle était or­tho­doxe de­puis son bap­tême se­cret en URSS en 1962. Puis un évé­ne­ment im­pré­vu change une ­nou­velle fois la donne. En fuyant L’URSS, la fille de ­Sta­line avait aban­don­né ses deux en­fants nés de deux ma­riages pré­cé­dents, Jo­seph Mo­ro­sov et Ie­ka­te­ri­na Jda­no­va (Ka­tia). Elle souf­frait bien sûr de cette sé­pa­ra­tion. Or la si­tua­tion avait évo­lué en Union so­vié­tique avec l’ac­ces­sion au pou­voir de You­ri An­dro­pov. Fin 1983, elle re­çoit un coup de té­lé­phone de son fils, qui lui sug­gère de ve­nir le voir à Mos­cou. Ka­tia, elle, avait re­nié sa mère de­puis long­temps. Com­mu­niste fa­na­tique, elle la consi­dé­rait comme une traî­tresse à la pa­trie; de­ve­nue une vol­ca­no­logue ré­pu­tée, elle vi­vait iso­lée dans la pé­nin­sule du Kamt­chat­ka. Sur un coup de tête, Svet­la­na Al­li­louye­va dé­cide donc de re­tour­ner en URSS avec sa fille. Son dé­part en no­vembre 1984 fait la une des jour­naux: «La fille de Sta­line re­tourne en URSS!» Une confé­rence de presse est or­ga­ni­sée à Mos­cou, du­rant la­quelle elle hous­pille des jour­na­listes an­glo­phones qui tentent de la fil­mer et de lui ar­ra­cher quelques mots, et dé­clare: «Dans ce monde libre, je n’ai pas connu une jour­née de li­ber­té.» Une phrase choc!

Svet­la­na Al­li­louye­va et sa fille ca­dette re­çoivent un pas­se­port russe. Elles de­meurent près de deux ans en URSS. Mais ce sé­jour ne se passe pas aus­si bien qu’es­pé­ré. Sa fille Ka­tia n’a don­né au­cun signe de vie, et son fils Jo­seph, al­coo­lique, a dû être hos­pi­ta­li­sé… Après quelques mois pas­sés à Mos­cou, Svet­la­na ­Al­li­louye­va et Ol­ga partent s’ins­tal­ler à Tbilli­si, en Géor­gie, la ré­gion na­tale du ty­ran Sta­line. La men­ta­li­té col­lec­ti­viste, les écarts de cul­ture et la sur­veillance dont elles font l’ob­jet fi­nissent par avoir rai­son de leur en­thou­siasme. Elle dé­couvre éga­le­ment que le KGB a uti­li­sé son fils pour la faire re­ve­nir en URSS. Elle écrit alors, à trois re­prises, au tout nou­veau chef du Par­ti, Mi­khaïl Gor­bat­chev, nom­mé en mars 1985, pour lui de­man­der la per­mis­sion de quit­ter L’URSS. Elle re­ce­vra des mois plus tard cette au­to­ri­sa­tion, après bien des em­brouilles avec la Po­lice po­li­tique, comme si rien n’avait chan­gé de­puis son pre­mier dé­part en 1966. C’est alors qu’elle ca­resse à nou­veau l’es­poir de re­joindre la Suisse. A la fin du mois de mars 1986, une em­ployée du Consu­lat amé­ri­cain à Mos­cou lui rend vi­site pour ré­gler les for­ma­li­tés de son dé­part. Svet­la­na Al­li­louye­va lui de­mande

pour sans-lo­gis, où elle vit d’une pe­tite al­lo­ca­tion d’etat, ayant pris la na­tio­na­li­té an­glaise. Toute la presse en parle en 1992. De 1993 à 1994, Svet­la­na Al­li­louye­va alias «Soeur La­na» en­tame une pé­riode de no­vi­ciat dans un cloître, le couvent Saint-jo­seph de Rug­by dans le comté de War­wick­shire. Mais elle ne trouve pas la sé­ré­ni­té en ce lieu où, per­sifle-telle, «toutes ces vieilles femmes passent leur temps au té­lé­phone, ap­pellent leurs en­fants, leurs pe­tit­sen­fants.»

Une der­nière fois, elle cherche à trou­ver re­fuge en Suisse. «Elle rê­vait de vivre dans un vieux cloître qui res­pire l’his­toire et la tra­di­tion d’un couvent mé­dié­val, confie la mère su­pé­rieure du couvent an­glais. Elle m’a donc de­man­dé la per­mis­sion de se re­ti­rer en Suisse ou en Italie, dans un cloître dont les pierres sen­ti­raient l’en­cens. » En aban­don

21 nant le couvent, ­Svet­la­na Al­li­louye­va se re­trouve dans une grande mi­sère ma­té­rielle, elle vit à nou­veau de l’aide d’etat dans un pe­tit vil­lage sur la côte de Cor­nouailles. A l’au­tomne 1994, elle quitte la Grande-bre­tagne et, se­lon sa bio­graphe, «Soeur La­na sé­jour­na chez quelques amis dans une pe­tite ville de la Suisse fran­co­phone. De là, elle se ren­dit plu­sieurs fois au cloître de la Vi­si­ta­tion. La mère su­pé­rieure de ce cloître n’a pu ce­pen­dant le confir­mer. Svet­la­na n’était pas re­tour­née au couvent de la Vi­si­ta­tion de­puis 1967.» La mère su­pé­rieure est

22 en ef­fet dé­cé­dée. Sa suc­ces­seure, qui avait croi­sé la Russe en 1967 dans ce même couvent, ne nous a pas confir­mé non plus cette hy­po­thèse: «Si elle était ve­nue chez nous en 1994, je pense que je l’au­rais su.» Il semble tout aus­si im­pro­bable que ­Svet­la­na Al­li­louye­va ait sé­jour­né «chez des amis dans une pe­tite ville de la Suisse fran­co­phone » où elle ne connaissait que les Blancpain. Fran­çois-dominique Blancpain nous a as­su­rés n’avoir pas connais­sance d’une vi­site de Svet­la­na Al­li­louye­va dans sa fa­mille à ce mo­ment-là… En re­vanche, la fille de Sta­line a bel et bien cher­ché à se rendre dans un couvent en Italie. Elle a écrit plu­sieurs fois au Va­ti­can de même qu’à son di­rec­teur de conscience, un mis­sion­naire ita­lien, le padre Gio­van­ni Gar­bo­li­no, pour qu’ils lui trouvent une re­traite. Sans suc­cès. Suite à toutes ces dé­con­ve­nues, elle ne vou­dra plus en­tendre par­ler de re­li­gion ins­ti­tu­tion­nelle. «J’en ai main­te­nant trop en­ten­du sur la re­li­gion. Je n’ai pas be­soin de l’eglise ni d’un prêtre. Dieu est ici, à mes côtés. Et je peux tout à fait être seule», écrit-elle à son di­rec­teur de conscience. Mal lui a en pris. Le père ­Gar­bo­li­no la tra­hit: il ré­vèle à la presse toutes les lettres qu’elle lui avait écrites du­rant des an­nées.

A la fin des an­nées 1990, après un pas­sage par Londres, Svet­la­na Al­li­louye­va re­tourne dé­fi­ni­ti­ve­ment vivre en Amé­rique. Elle éprouve le be­soin de re­voir sa fille, Ol­ga, ins­tal­lée dans la ré­gion du ­Wis­con­sin. Elle fi­nit par re­je­ter aus­si l’eu­rope, qui lui a cau­sé tant de dé­con­ve­nues et mis des bâ­tons dans les roues. Elle ter­mine sa vie le 22 no­vembre 2011 à Ri­chland Cen­ter, une mai­son de san­té ré­ser­vée aux gens pauvres. Elle avait 85 ans. Le can­cer a eu rai­son de cette femme qui au­rait ai­mé vivre libre, en Suisse, et qui est fi­na­le­ment res­tée «une pri­son­nière po­li­tique du nom de son père».

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