La Suisse mise à nu

Sept - - Sommaire - Ex­trait de l’ou­vrage de Clare O’dea & Fe­lix Kin­delán illus­tra­tions

En­nuyeuse la Suisse? Riche? Par­fai­te­ment dé­mo­cra­tique ? Dans La Suisse mise à nu, la jour­na­liste Clare O’dea se livre à un exa­men mi­nu­tieux des sté­réo­types po­si­tifs comme né­ga­tifs sur le pays pour dres­ser un por­trait sub­ti­le­ment contras­té. Grâce à sa connais­sance de la Suisse et son es­prit cri­tique, Clare O’deal ré­vèle un pays plus di­vers et plus com­plexe qu’il n’y pa­raît. Elle tend à en chan­ger la per­cep­tion dans le monde et donne ma­tière à ré­flexion aux Suisses eux-mêmes.

CHA­PITRE IV

«Dans le gou­ver­ne­ment et dans toute la Suisse, des par­tis, des ba­garres in­ces­santes, le pau­pé­risme, une ef­froyable mé­dio­cri­té en tout; le tra­vailleur d’ici n’ar­rive pas au pe­tit doigt du nôtre: ri­sible à voir et à en­tendre. Des moeurs bar­bares; oh, si vous sa­viez ce qu’ils jugent bon ou mau­vais. Très peu de dé­ve­lop­pe­ment: quelle ivro­gne­rie, quel pillage, quelle pe­tite truan­de­rie, éri­gée en loi dans le com­merce.» Ce sont les mots du grand au­teur russe Dos­toïevs­ki dans une lettre à un ami lors de son sé­jour sur les bords du lac Lé­man, pen­dant la ré­dac­tion de son ro­man L’idiot, vers la fin des an­nées 1860.

Au­jourd’hui, les Suisses sont cou­pables d’une ef­froyable ex­cel­lence, en toutes choses et en par­ti­cu­lier dans les sciences, l’in­dus­trie et le ten­nis. De­puis les jeunes de quinze ans, en tête des pays eu­ro­péens dans le clas­se­ment PISA en ma­thé­ma­tiques et en sciences, et tou­jours dans la moyenne de L’OCDE pour la lec­ture, jus­qu’aux scien­ti­fiques et aux en­tre­prises, qui dé­posent deux fois plus de bre­vets par ha­bi­tant et par an que ceux de n’im­porte quel autre pays en Eu­rope, les ex­cel­lents ré­sul­tats sont la norme. Sur les courts de ten­nis, les Suisses brillent grâce aux ex­ploits de leur com­pa­triote le plus cé­lèbre, Ro­ger Fe­de­rer, fort d’une ré­pu­ta­tion de ta­lent sur­hu­main et de spor­tif dis­tin­gué.

La Suisse est le 16e pays ex­por­ta­teur du monde et la deuxième éco­no­mie la plus com­plexe, après le Ja­pon, se­lon l’in­dice de com­plexi­té éco­no­mique. Les Suisses ont un don pour in­ven­ter des pro­duits de niche, comme les im­plants den­taires ou les cap­sules de ca­fé Nes­pres­so. Entre 2005 et 2015, l’éco­no­mie suisse a pro­gres­sé de 2,5% par an en moyenne, dé­pas­sant tous les pays oc­ci­den­taux, y com­pris les Etats-unis.

Les réa­li­sa­tions suisses sont sou­vent d’en­ver­gure. Ain­si le tunnel de base du Go­thard de 57 ki­lo­mètres, inau­gu­ré en juin 2016, peut se tar­guer d’être le plus long tunnel ferroviaire au monde, de­vant le tunnel de Sei­kan au Ja­pon et le tunnel sous la Manche. Cet im­mense pro­jet d’in­gé­nie­rie au coeur des Alpes suisses au­ra du­ré dix-sept ans et sol­li­ci­té l’in­ter­ven­tion de sept cents per­sonnes oeu­vrant sans re­lâche à l’ex­trac­tion de 28 mil­lions de tonnes de roches. Le tunnel de base est le troi­sième ou­vrage au Go­thard et cer­tai­ne­ment pas le der­nier. En fé­vrier 2016, les élec­trices et les élec­teurs suisses ont don­né leur feu vert à la per­cée d’un qua­trième tunnel – et le se­cond af­fec­té à la cir­cu­la­tion des voi­tures.

Par­mi les mer­veilles tech­no­lo­giques in­ter­na­tio­nales im­pli­quant la Suisse, ci­tons le grand col­li­sion­neur de ha­drons, la ma­chine la plus grande et le dis­po­si­tif ex­pé­ri­men­tal le plus com­plexe au monde. L’ac­cé­lé­ra­teur de par­ti­cules de l’or­ga­ni­sa­tion eu­ro­péenne de re­cherche nu­cléaire sise à Genève est abri­té par un tunnel cir­cu­laire de vingt­sept ki­lo­mètres de cir­con­fé­rence creu­sé conjoin­te­ment sur les ter­ri­toires fran­çais et suisse. Sa construc­tion a né­ces­si­té dix an­nées

de tra­vail et la col­la­bo­ra­tion de scien­ti­fiques et d’in­gé­nieurs d’une cen­taine de pays dif­fé­rents. Dans l’ac­cé­lé­ra­teur, les par­ti­cules sont pro­je­tées à des vi­tesses proches de celle de la lu­mière, entrent en col­li­sion et per­mettent aux cher­cheurs d’ex­plo­rer la ma­tière – en d’autres termes de son­der la struc­ture fon­da­men­tale de l’uni­vers. La pré­sence de l’ac­cé­lé­ra­teur en Suisse a don­né un im­mense coup de pouce aux ins­ti­tuts de re­cherche du pays, at­ti­rant les cer­veaux les plus brillants du do­maine de la phy­sique des par­ti­cules, entre autres dis­ci­plines, et sti­mu­lant la co­opé­ra­tion avec des uni­ver­si­tés de re­nom­mée in­ter­na­tio­nale. Des mil­liers de col­la­bo­ra­trices et col­la­bo­ra­teurs, char­gé-e-s de re­cherche, consul­tant-e-s et scien­ti­fiques ex­ternes tra­vaillent tous les jours dans les bu­reaux et les la­bo­ra­toires du CERN, à l’en­droit même où le World Wide Web a été in­ven­té par le scien­ti­fique bri­tan­nique Tim Ber­ners-lee en 1989.

La liste des dé­cou­vertes tech­no­lo­giques suisses est longue et par­fois com­pli­quée à dres­ser en termes simples. Par­mi les contri­bu­tions ma­jeures de la Suisse à l’hu­ma­ni­té, les plus ai­sées à re­te­nir sont le mo­teur à com­bus­tion in­terne, le LSD, la pro­thèse de hanche ar­ti­fi­cielle, le ré­veil et la brosse à dents élec­triques, le pre­mier trai­te­ment ef­fi­cace contre la grippe (Ta­mi­flu) et la théo­rie de la re­la­ti­vi­té – bien connue à dé­faut d’être tou­jours bien com­prise. Même si plu­sieurs pays ont des mo­tifs va­lables de se re­ven­di­quer pa­trie d’ein­stein, on peut sans hé­si­ter le qua­li­fier de Suisse puis­qu’il a sui­vi sa sco­la­ri­té en Suisse, a ob­te­nu la na­tio­na­li­té suisse et ha­bi­tait en Suisse lors­qu’il a dé­ve­lop­pé sa théo­rie lé­gen­daire.

E = mc²

On a sou­vent re­pro­ché aux Suisses de s’ap­pro­prier des per­sonnes étran­gères à suc­cès. Al­bert Ein­stein est l’exemple même de cette Suisse ca­pable de four­nir le bon en­vi­ron­ne­ment à un im­mi­gré pour qu’il dé­ve­loppe plei­ne­ment son po­ten­tiel. Ein­stein était un élève brillant qui n’a pour­tant pas réus­si à dé­cro­cher son cer­ti­fi­cat de fin d’études en Al­le­magne, faute de s’in­té­grer plei­ne­ment dans son sys­tème sco­laire très ré­gle­men­té. Lors­qu’à seize ans, il se pré­sente à l’exa­men d’en­trée à l’ecole po­ly­tech­nique fé­dé­rale de Zu­rich, il es­suie un nou­vel échec mais se voit pro­mettre une place s’il ter­mine sa sco­la­ri­té. Grâce à la pé­da­go­gie plus pro­gres­siste qu’il trouve en Suisse, le jeune étu­diant par­vient à s’épa­nouir dans une école can­to­nale d’ar­go­vie et ob­tient sa ma­tu­ri­té. En 1900, Ein­stein sort fi­na­le­ment de l’ecole po­ly­tech­nique avec un di­plôme d’en­sei­gne­ment des ma­thé­ma­tiques et des sciences.

Alors que les autres di­plô­mé-e-s de sa pro­mo­tion de­viennent char­gé-e-s de cours à l’uni­ver­si­té, Ein­stein, in­ca­pable de dé­ni­cher un tel poste où que ce soit, com­mence à tra­vailler comme pro­fes­seur pri­vé. Il avait dé­po­sé une de­mande de na­tu­ra­li­sa­tion avant

de ter­mi­ner ses études et ac­quiert la na­tio­na­li­té suisse en 1901. Grâce à un coup de chance dont il avait bien be­soin, il dé­croche un poste d’ex­pert tech­nique au Bu­reau fé­dé­ral de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle à Berne. Dans un ar­ticle, Ein­stein se sou­vien­dra de cet 1 em­ploi comme d’une li­bé­ra­tion de ses sou­cis exis­ten­tiels et d’une ac­ti­vi­té lui per­met­tant à la fois de réfléchir sur des su­jets va­riés et de gla­ner des pistes de ré­flexion im­por­tantes pour la phy­sique.

La vie de fonc­tion­naire à Berne sied bien à Ein­stein. Il épouse sa ca­ma­rade d’uni­ver­si­té Mi­le­va Ma­rić, et leur pre­mier fils naît en 1904. L’an­née sui­vante, Ein­stein ter­mine son doc­to­rat à l’uni­ver­si­té de Zu­rich et, dans un élan de créa­ti­vi­té, ré­dige cinq pu­bli­ca­tions im­por­tantes sur trois champs d’ap­pli­ca­tion – la réa­li­té et la taille des atomes, les pho­tons et la théo­rie de la re­la­ti­vi­té res­treinte. Il oc­cupe en­suite des chaires d’en­sei­gne­ment dans les deux uni­ver­si­tés de Zu­rich, avant de quit­ter la Suisse pour de bon en 1914.

L’en­ne­mi na­tu­rel

Ein­stein est dé­cé­dé en 1955. A cette époque, Hans Ru­dolf Her­ren, fu­tur scien­ti­fique suisse qui al­lait four­nir sans doute l’une des plus grandes contri­bu­tions ré­centes à l’hu­ma­ni­té, n’était en­core qu’un en­fant. Cet In­dia­na Jones de l’en­to­mo­lo­gie, ré­ci­pien­daire du Prix mon­dial de l’ali­men­ta­tion en 1995, est né et a étu­dié en Suisse. Ega­le­ment di­plô­mé de l’ecole po­ly­tech­nique fé­dé­rale de Zu­rich, R. Her­ren est re­con­nu pour avoir sau­vé plus de vingt mil­lions de vies en Afrique grâce à son tra­vail achar­né et innovant. A l’ori­gine du drame, un tout pe­tit in­secte, la co­che­nille du ma­nioc, qui dé­vas­tait les cultures dans les an­nées sep­tante. Ori­gi­naire d’amé­rique du Sud, le ma­nioc est une plante rus­tique culti­vée dans toute l’afrique par les agri­cul­trices et les agri­cul­teurs de sub­sis­tance. Quand Ru­dolf Her­ren est ar­ri­vé à l’ins­ti­tut in­ter­na­tio­nal d’agri­cul­ture tro­pi­cale au Ni­gé­ria en 1979, le ma­nioc cou­vrait qua­si­ment la moi­tié des be­soins nu­tri­tion­nels jour­na­liers de deux cents mil­lions de per­sonnes. Les pays d’afrique sub­sa­ha­rienne de­vaient faire face à une crise sans pré­cé­dent: la co­che­nille du ma­nioc, in­tro­duite par ac­ci­dent de­puis l’amé­rique du Sud, en­va­his­sait le conti­nent à vi­tesse grand V, dé­trui­sant les quatre cin­quièmes des ré­coltes dans cer­taines ré­gions et fai­sant craindre une ca­tas­trophe hu­ma­ni­taire.

Pour lut­ter contre le nui­sible, les gou­ver­ne­ments s’étaient lan­cés dans un pro­gramme de pul­vé­ri­sa­tion mas­sive de pes­ti­cides, en­dom­ma­geant les éco­sys­tèmes et d’autres sources d’ali­men­ta­tion. Ob­ser­vant que la pro­pa­ga­tion de la co­che­nille était due à l’ab­sence de pré­da­teur dans son nou­vel ha­bi­tat, Her­ren s’est mis en quête d’une es­pèce apte à la com­battre na­tu­rel­le­ment. D’autres pro­jets si­mi­laires avaient fait leurs preuves ailleurs, mais per­sonne n’avait ja­mais tes­té cette tech­nique sur un si grand es­pace, du Sé­né­gal

à l’an­go­la à l’ouest du conti­nent et en dia­go­nale jus­qu’à l’île de Ma­da­gas­car. L’ap­proche de Ru­dolf Her­ren té­moi­gnait aus­si d’un es­prit brillant. Après quatre an­nées de re­cherches mi­nu­tieuses, il est par­ve­nu à iden­ti­fier une guêpe au Pa­ra­guay qui s’at­ta­que­rait au ra­va­geur sans me­na­cer d’autres es­pèces. En­core fal­lait-il trou­ver un moyen d’in­tro­duire cette guêpe en quan­ti­té suf­fi­sante dans les zones cibles. Her­ren a réus­si à col­lec­ter vingt mil­lions de dol­lars au­près d’or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales et de gou­ver­ne­ments et a dé­mar­ré un pro­gramme de trai­te­ment de fond ba­sé sur le lâ­chage de guêpes par avion.

Il s’agis­sait d’une in­ter­ven­tion de longue ha­leine, mais treize ans après le dé­but des opé­ra­tions, le nombre de co­che­nilles s’était sta­bi­li­sé à des ni­veaux contrô­lables dans trente pays. Les ré­serves de ma­nioc d’afrique et les per­sonnes dont la vie en dé­pen­dait ont été sauvées.

Plus c’est pe­tit, plus c’est jo­li

An­dreas Manz est un scien­ti­fique spé­cia­li­sé dans les na­nos­ciences et la chi­mie ana­ly­tique. Il tra­vaillait à Bâle pour le fa­bri­cant suisse de pro­duits chi­miques Ci­ba-gei­gy lorsque la ville a été frap­pée par une ca­tas­trophe en 1986. Dans la nuit du 1er no­vembre, un in­cen­die s’est dé­cla­ré dans un en­tre­pôt de pro­duits phy­to­sa­ni­taires ap­par­te­nant à la société San­doz, ri­vale de Ci­ba-gei­gy. Pour maî­tri­ser le feu, les pom­piers ont uti­li­sé des quan­ti­tés d’eau qui se sont dé­ver­sées dans le Rhin, char­riant des tonnes de sub­stances toxiques. Le mé­lange rou­geâtre a dé­truit toute forme de vie dans le fleuve jus­qu’à son del­ta sur la mer du Nord. Dé­si­reux d’ac­cé­lé­rer les ana­lyses d’échan­tillons d’eau, Manz a dé­ci­dé d’in­ven­ter une nou­velle tech­no­lo­gie de puces de la­bo­ra­toire qui per­met­trait de réa­li­ser ces ana­lyses sans re­cou­rir à des la­bo­ra­toires ex­ternes. C’est ain­si qu’il a réus­si à com­pres­ser des fonc­tions de la­bo­ra­toire sur une mi­cro­puce – une in­no­va­tion qui al­lait ré­vo­lu­tion­ner l’ana­lyse mé­di­cale et l’ana­lyse chi­mique en fai­sant pas­ser la du­rée des tests sur les li­quides de plu­sieurs se­maines à quelques secondes. Grâce à son tra­vail, il est dé­sor­mais pos­sible de réa­li­ser ef­fi­ca­ce­ment et en toute fia­bi­li­té des ana­lyses com­plexes dans les do­maines de la mé­de­cine, de la bio­lo­gie et de la chi­mie. La tech­no­lo­gie hy­bride des la­bo­ra­toires sur puce trouve toutes sortes d’ap­pli­ca­tions, des tests de glu­cose pour les per­sonnes dia­bé­tiques jus­qu’aux tests point-of­care – réa­li­sés au che­vet du pa­tient pour le dé­pis­tage de ma­la­dies aus­si di­verses que le pa­lu­disme ou le si­da. An­dreas Manz s’est vu dé­cer­ner le Prix de l’in­ven­teur eu­ro­péen 2015 de l’of­fice eu­ro­péen des bre­vets pour l’en­semble de sa car­rière. Le cher­cheur suisse

a for­te­ment mar­qué le do­maine de la re­cherche sur les mi­cro­puces; l’une de ses pu­bli­ca­tions sur le concept des mi­cro­sys­tèmes d’ana­lyse to­tale a été ci­tée plus de onze mille fois.

Les cher­cheuses et les cher­cheurs suisses pro­duisent en­vi­ron 1,2% des ar­ticles scien­ti­fiques pu­bliés dans le monde, ce qui les place en dix-sep­tième po­si­tion des clas­se­ments in­ter­na­tio­naux, bien que le pays soit no­nante-hui­tième en nombre d’ha­bi­tants. Avec 2,6 pa­ru­tions pour mille ha­bi­tants, les scien­ti­fiques suisses sont les ré­dac­trices et les ré­dac­teurs les plus pro­li­fiques au monde. Les chiffres équi­va­lents pour le Royaume-uni et les Etats-unis sont de 1,4 et 0,98 pour mille. Outre An­dreas Manz, les prix No­bel de chi­mie Kurt Wü­thrich (2002) et Jacques Du­bo­chet (2017) ont eux aus­si contri­bué à ti­rer la moyenne vers le haut.

Les en­tre­prises San­doz et Ci­ba-gei­gy ont fu­sion­né en 1996 pour for­mer No­var­tis, au­jourd’hui deuxième groupe mon­dial de bio­tech­no­lo­gie et de pro­duits phar­ma­ceu­tiques en termes de chiffre d’af­faires, après John­son & John­son. No­var­tis compte éga­le­ment par­mi les grandes his­toires à suc­cès de l’in­dus­trie suisse avec une va­leur en bourse de 280 mil­liards de dol­lars et 118’000 col­la­bo­ra­trices et col­la­bo­ra­teurs de par le monde. Tout en haut du pal­ma­rès des ventes du groupe se trouvent le Glee­vec, mé­di­ca­ment uti­li­sé en on­co­lo­gie, le Dio­van, uti­li­sé contre l’hy­per­ten­sion, et la Ri­ta­line, pour trai­ter le trouble du dé­fi­cit d’at­ten­tion avec ou sans hy­per­ac­ti­vi­té.

Au-des­sus des nuages

Pour réa­li­ser de grandes choses, il faut plus qu’une poi­gnée de gens doués; il faut aus­si un cadre pro­pice. En 2017, la Suisse a at­teint pour la hui­tième an­née consé­cu­tive le pre­mier rang de l’in­dice de com­pé­ti­ti­vi­té mon­diale pu­blié par le Fo­rum éco­no­mique mon­dial. Cet in­dice classe les pays se­lon douze pi­liers de com­pé­ti­ti­vi­té. La Suisse est en tête du pi­lier in­no­va­tion grâce à ses centres de re­cherche de ni­veau in­ter­na­tio­nal, aux im­por­tants bud­gets consa­crés par les en­tre­prises à la re­cherche et au dé­ve­lop­pe­ment, ain­si qu’à la forte co­opé­ra­tion entre la sphère uni­ver­si­taire et le sec­teur pri­vé.

Les deux grandes uni­ver­si­tés pu­bliques de Suisse – L’EPFL et L’EPFZ –, re­nom­mées dans le monde en­tier pour leurs réa­li­sa­tions scien­ti­fiques, n’ont au­cune dif­fi­cul­té à at­ti­rer les cher­cheuses, les cher­cheurs et les pro­fes­seur-e-s étran­gers, ces der­niers re­pré­sen­tant plus de la moi­tié du corps pro­fes­so­ral. Les sa­laires deux fois plus éle­vés dans les uni­ver­si­tés suisses que dans les pays voi­sins consti­tuent éga­le­ment un fac­teur sup­plé­men­taire d’in­ci­ta­tion; un contexte qui a gé­né­ré un af­flux de cer­veaux fa­vo­rable à la Suisse.

L’ar­gent joue aus­si un autre rôle. La Con­fé­dé­ra­tion fait par­tie des pays qui dé­pensent le plus pour la re­cherche et le dé­ve­lop­pe­ment par rap­port à leur PIB. Se­lon le Se­cré­ta­riat d’etat à la for­ma­tion,

à la re­cherche et à l’in­no­va­tion, le sec­teur pri­vé prend en charge plus de deux tiers des dé­penses na­tio­nales de R&D, soit en­vi­ron 16 mil­liards de francs. Le Fonds na­tio­nal suisse de re­cherche scien­ti­fique aide les cher­cheuses et les cher­cheurs à ac­cé­der à des fi­nan­ce­ments à long terme, leur épar­gnant ain­si les sou­cis per­ma­nents liés à la course aux bourses.

Solar Im­pulse, un pro­jet suisse me­né avec suc­cès pour faire vo­ler un avion so­laire au­tour du monde, est un exemple de l’étroite col­la­bo­ra­tion entre le monde uni­ver­si­taire et le sec­teur pri­vé. Ce rêve de pre­mier tour du monde en avion sans car­bu­rant a cap­ti­vé l’ima­gi­na­tion du grand pu­blic. Pour re­le­ver les in­nom­brables dé­fis tech­no­lo­giques, les par­te­naires in­dus­triels se sont as­so­ciés aux in­gé­nieurs de l’ecole po­ly­tech­nique fé­dé­rale de Lau­sanne.

Il n’est pas sur­pre­nant que ce pro­jet au­da­cieux et am­bi­tieux ait ger­mé dans la tête d’un des membres de la fa­mille Pic­card, bien connue en Suisse et dans le monde pour ses prouesses d’in­no­va­tion et son goût de l’aven­ture. Bertrand Pic­card est l’un des deux hommes à l’ori­gine de Solar Im­pulse. Re­layé aux com­mandes par An­dré Bor­sch­berg, il a par­cou­ru plu­sieurs étapes du vol au­tour du monde. Avant d’être pi­qué par le vi­rus de l’éner­gie so­laire, Bertrand Pic­card avait éta­bli le re­cord du pre­mier tour du monde en bal­lon sans es­cales. En 1960, son père Jacques avait at­teint un re­cord de plon­gée, en­core in­éga­lé cin­quante ans plus tard, en des­cen­dant à plus de 10’000 mètres de pro­fon­deur en ba­thy­scaphe, un sub­mer­sible spé­cia­le­ment conçu pour cet ex­ploit.

L’avion Solar Im­pulse re­pré­sente bien plus qu’un dé­fi d’aven­tu­riers. Ce «la­bo­ra­toire vo­lant» se si­tue à la pointe de la tech­no­lo­gie des éner­gies re­nou­ve­lables et vé­hi­cule une vé­ri­table phi­lo­so­phie. Le site in­ter­net pré­sente le pro­jet en ces termes: «Le vol en so­li­taire de 5 jours et 5 nuits sans car­bu­rant, de Na­goya à Hawaii – qui consti­tue un re­cord ab­so­lu – dé­livre un mes­sage clair: tout le monde pour­rait uti­li­ser les mêmes tech­no­lo­gies au sol pour ré­duire de moi­tié la consom­ma­tion d’éner­gie mon­diale, éco­no­mi­ser des res­sources na­tu­relles et amé­lio­rer notre qua­li­té de vie.» Après une halte de neuf mois à Hawaii pour ré­gler des pro­blèmes tech­niques, l’avion a re­pris son en­vol en avril 2016, af­fi­chant une belle pro­gres­sion jus­qu’à son ar­ri­vée à Abu Dha­bi après vingt-trois jours de vol et plus de 43’000 ki­lo­mètres.

Lorsque j’ai vi­si­té deux des en­tre­prises im­pli­quées dans la construc­tion de l’avion à Lau­sanne, j’ai été frap­pée par l’ex­tra­or­di­naire tra­vail de pointe réa­li­sé en cou­lisses. Le fu­se­lage, la ca­bine et les ailes du pre­mier pro­to­type sont l’oeuvre de l’en­tre­prise Dé­ci­sion, en col­la­bo­ra­tion avec L’EPFL. Il au­ra fal­lu une an­née de tra­vail pour trou­ver un ma­té­riau as­sez lé­ger: un com­po­site de fibres de car­bone en forme de nids d’abeille as­sem­blés en sand­wich, d’un poids de 93 grammes par mètre car­ré. Pour le se­cond avion construit par Dé­ci­sion, les tech­ni­ciens et les scien­ti­fiques ont réus­si à fa­bri­quer

des feuilles de fibres de car­bone pe­sant à peine vingt-cinq grammes par mètre car­ré, l’équi­valent de six mor­ceaux de sucre.

Bertrand Car­dis, de Dé­ci­sion, dé­crit cette con­cep­tion comme un tra­vail mê­lant haute tech­no­lo­gie et ar­ti­sa­nat. Quelques six mille heures ont été né­ces­saires pour chaque pan­neau du fu­se­lage. Les tech­ni­ciennes et les tech­ni­ciens im­pli­qués dans la construc­tion de l’avion ont été pour la plu­part for­més en en­tre­prise dans le cur­sus des ap­pren­tis­sages. Les trans­ferts de tech­no­lo­gie entre la science et l’in­dus­trie sont par­ti­cu­liè­re­ment en­cou­ra­gés en Suisse et contri­buent au suc­cès du pays et à l’at­trac­ti­vi­té de son mar­ché du tra­vail.

Le Vieux Cha­let

En Suisse, l’ar­ti­sa­nat de qua­li­té s’ins­crit dans une longue tra­di­tion. Si les ac­ti­vistes d’uri, Schwyz et Un­ter­wald qui ont si­gné en 1291 le Pacte fé­dé­ral, do­cu­ment fon­da­teur de la Con­fé­dé­ra­tion, avaient vou­lu cé­lé­brer l’évé­ne­ment en al­lant boire un verre chez un ami, ils au­raient pu se rendre à la Mai­son Beth­léem, construite quatre ans plus tôt à Schwyz. J’ai vi­si­té la Mai­son Beth­léem dans le cadre d’un re­por­tage pour swis­sin­fo.ch. Eton­nam­ment, ce cha­let de deux étages est tou­jours de­bout. Il s’agit de la plus an­cienne mai­son de bois en­core exis­tante en Eu­rope. Trans­for­mée au­jourd’hui en mu­sée, elle a été ha­bi­tée en per­ma­nence jusque dans les an­nées hui­tante. La construc­tion de ce cha­let en 1287 n’a pas requis au­tant d’heures de tra­vail que celle du fu­se­lage de Solar Im­pulse, mais elle au­ra sans doute sol­li­ci­té toutes les res­sources en hommes dis­po­nibles pour être ache­vée avant l’hi­ver. Per­sonne ne sait qui furent les pre­miers oc­cu­pants de la Mai­son Beth­léem; pro­ba­ble­ment des ha­bi­tants du vil­lage qui ga­gnaient leur vie grâce à l’agri­cul­ture, en ser­vant dans l’ar­mée ou en as­su­rant des fonc­tions dans l’ad­mi­nis­tra­tion com­mu­nale, qui au­ront cer­tai­ne­ment sou­te­nu la lutte de leurs com­pa­triotes pour l’in­dé­pen­dance face aux baillis des comtes de Habs­bourg.

Si de nos jours la Mai­son Beth­léem res­semble peut-être à une simple ferme, à l’époque seuls les nan­tis pou­vaient s’of­frir des ha­bi­ta­tions aus­si éla­bo­rées et confor­tables. Les pauvres, eux, vi­vaient dans des ba­raques, de­puis long­temps dis­pa­rues. Pour construire des mai­sons comme celle-ci, les char­pen­tiers uti­li­saient un sys­tème de poutres im­bri­quées, sans un seul clou, le mé­tal étant alors un ma­té­riau trop coû­teux.

La pé­ren­ni­té de l’ar­chi­tec­ture ver­na­cu­laire de la Suisse n’est peut-être pas uni­que­ment le fruit de ses brillants ha­bi­tants. Si la Mai­son Beth­léem a sur­vé­cu à l’in­cen­die qui a dé­truit qua­rante-sept bâ­ti­ments dans le vil­lage en 1642, c’est que la chance a aus­si joué un rôle. Mais les va­leurs suisses du tra­vail bien fait et du soin por­té aux biens ont for­cé­ment contri­bué à sa bonne for­tune.

Quel est le prix à payer pour être si brillant? Inévitablement, le coût qui se ré­per­cute sur les gens et l’en­vi­ron­ne­ment. Se­lon une étude me­née en 2014 par l’uni­ver­si­té de Berne, un quart de la maind’oeuvre suisse se sent fa­ti­guée et sur­me­née. Cette étude re­pré­sen­ta­tive com­man­dée par Pro­mo­tion San­té Suisse montre que 6% de la po­pu­la­tion ac­tive, soit trois cent mille per­sonnes, étaient proches d’un burn-out com­plet in­duit par un épui­se­ment émo­tion­nel, psy­chique et phy­sique. Les symp­tômes du syn­drome d’épui­se­ment in­cluent la fa­tigue chronique, les troubles du som­meil, la perte d’ap­pé­tit, les ver­tiges, les dou­leurs, l’ir­ri­ta­bi­li­té, un sen­ti­ment de vide et de mal-être, les dif­fi­cul­tés de concen­tra­tion et l’iso­le­ment so­cial. Rien de très brillant.

La pres­sion de la per­fec­tion est éga­le­ment res­sen­tie par les jeunes en­fants. Se­lon cer­taines es­ti­ma­tions2, la moi­tié des en­fants sco­la­ri­sés suivent l’une ou l’autre forme de thé­ra­pie pour sur­mon­ter des dif­fi­cul­tés d’ap­pren­tis­sage. Très pré­oc­cu­pés par ce pro­blème, deux pé­diatres suisses, les doc­teurs Tho­mas Bau­mann et Ro­me­dius Al­ber, ont écrit un livre à l’usage des pro­fes­sion­nels de l’en­fance afin de pal­lier cette ten­dance au sur­diag­nos­tic.

Dans une in­ter­view au quo­ti­dien Neue Zür­cher Zei­tung3, le Dr Al­ber, éga­le­ment pé­do­psy­chiatre, ex­pli­quait qu’au­jourd’hui, les en­fants font l’ob­jet d’ob­ser­va­tions bien plus ap­pro­fon­dies qu’au­pa­ra­vant et que les com­por­te­ments qui s’écartent de la norme sont sou­vent ca­ta­lo­gués «troubles du dé­ve­lop­pe­ment», aug­men­tant la de­mande sur le mar­ché des thé­ra­pies.

« Enor­mé­ment d’en­fants sco­la­ri­sés suivent des séances de pé­da­go­gie cu­ra­tive, à l’ini­tia­tive des pa­rents ou sous la pres­sion so­ciale. Il existe des thé­ra­pies spé­cia­li­sées pour la psy­cho­mo­tri­ci­té, la dys­cal­cu­lie, la dys­lexie ou en­core l’er­go­thé­ra­pie. Et les pa­rents ins­crivent aus­si leurs en­fants à toutes sortes de thé­ra­pies al­ter­na­tives – c’est une liste sans fin.»

Cette pres­sion de sa­tis­faire à des normes éle­vées se res­sent aus­si chez les en­sei­gnantes et les en­sei­gnants, de fa­çon dis­pro­por­tion­née par rap­port aux autres pro­fes­sions. En 2014, un tiers du corps en­sei­gnant était sé­vè­re­ment me­na­cé par le syn­drome d’épui­se­ment, d’après une étude de la Haute école spé­cia­li­sée du Nord-ouest de la Suisse.

Le suc­cès éco­no­mique de la Suisse a en­traî­né une forte crois­sance dé­mo­gra­phique por­tée par l’im­mi­gra­tion au cours des der­nières dé­cen­nies. Du­rant la même pé­riode, le taux de fé­con­di­té est de­meu­ré bas avec 1,5 en­fant par femme; autre signe éven­tuel de la pres­sion res­sen­tie par la po­pu­la­tion. De­puis 2007, le taux de crois­sance moyen de la po­pu­la­tion se si­tuait au-des­sus de 1%,

Quand la co­cotte-mi­nute siffle

fai­sant de la Suisse l’un des pays d’eu­rope à la crois­sance dé­mo­gra­phique la plus ra­pide. La po­pu­la­tion ré­si­dente per­ma­nente at­tei­gnait 8,4 mil­lions en 2017, avec une aug­men­ta­tion d’en­vi­ron cent mille per­sonnes par an. D’après les ré­centes pro­jec­tions de l’of­fice fé­dé­ral des sta­tis­tiques, la Suisse comp­te­ra neuf mil­lions d’ha­bi­tants d’ici 2023, soit beau­coup plus tôt qu’en­vi­sa­gé pré­cé­dem­ment. Mais ce­la n’est pas du goût de tout le monde. Même si les dé­fen­seurs de l’ini­tia­tive pro­po­sant de li­mi­ter le solde mi­gra­toire à 0,2% dé­mentent tout sen­ti­ment an­ti-étran­gers, s’il avait été ac­cep­té ce pla­fond au­rait por­té le nombre de nou­velles per­sonnes im­mi­grées à dix-sept mille par an. Cette pro­po­si­tion ra­di­cale a été re­je­tée par trois quarts des élec­trices et des élec­teurs, qui avaient pour­tant dit «oui» la même an­née à une ini­tia­tive un peu moins dras­tique por­tant sur le rétablissement des quo­tas d’im­mi­gra­tion eu­ro­péenne. Un pied de nez à l’ini­tia­tive Eco­pop en quelque sorte. Mais les quo­tas sont fi­na­le­ment dé­lais­sés par le Par­le­ment en fa­veur d’une so­lu­tion de com­pro­mis. Les ef­fets res­tent à ob­ser­ver.

Un ni­veau de vie éle­vé et une crois­sance dé­mo­gra­phique ra­pide in­fluencent inévitablement l’en­vi­ron­ne­ment, sur­tout dans un pays de mon­tagnes où la po­pu­la­tion est concen­trée sur un tiers seule­ment du ter­ri­toire. «Les res­sources que nous uti­li­sons ex­cèdent la ca­pa­ci­té de ré­gé­né­ra­tion de la na­ture, en par­ti­cu­lier si l’on tient compte de l’im­pact à l’étranger», pré­cise le Rap­port sur l’en­vi­ron­ne­ment 2015 pu­blié par l’of­fice fé­dé­ral de l’en­vi­ron­ne­ment. Les ha­bi­tantes et les ha­bi­tants de Suisse pro­duisent en­vi­ron 700 ki­lo­grammes de dé­chets mé­na­gers par an et par per­sonne; la moi­tié est re­cy­clée et l’autre moi­tié in­ci­né­rée. Même si le taux de re­cy­clage est exem­plaire et que l’in­ci­né­ra­tion est ef­fec­tuée plu­tôt cor­rec­te­ment, il n’en de­meure pas moins que la po­pu­la­tion consomme trop. D’après le rap­port de L’OFEV, «si tous les pays du monde consom­maient au­tant de res­sources que la Suisse, il fau­drait près de 2,8 pla­nètes […] Du fait de son mo­dèle éco­no­mique et de consom­ma­tion, la Suisse par­ti­cipe en ef­fet à l’ex­ploi­ta­tion ex­ces­sive des res­sources na­tu­relles et des éco­sys­tèmes non seule­ment sur son ter­ri­toire, mais aus­si à l’échelle pla­né­taire.»

Le paradis per­du

Suisse Tou­risme pro­meut l’image d’un paradis ru­ral, ja­lon­né de char­mants vil­lages et de villes his­to­riques. C’est ef­fec­ti­ve­ment ce que vous ver­rez si vous sé­lec­tion­nez mi­nu­tieu­se­ment votre iti­né­raire. Mais pour celles et ceux qui ne peuvent s’of­frir une vie dans un de ces lieux idyl­liques, le quo­ti­dien se dé­roule en ap­par­te­ment, dans des zones bruyantes à forte den­si­té d’ha­bi­ta­tion. Se­lon le même rap­port, «du­rant la jour­née, plus de 1,6 mil­lion de per­sonnes en Suisse, soit un ha­bi­tant sur cinq, sont sou­mises

à un bruit rou­tier ex­ces­sif […] La nuit, les émis­sions de bruit rou­tier touchent 1,4 mil­lion de per­sonnes, soit un ha­bi­tant sur six.» Même si les plaintes de quelques grin­cheux à cause des cloches des vaches ou des églises re­tiennent l’at­ten­tion des mé­dias, «le tra­fic rou­tier est la prin­ci­pale source de nui­sances so­nores».

La pol­lu­tion par le bruit va de pair avec la pol­lu­tion de l’air. Mal­gré les pro­grès si­gni­fi­ca­tifs réa­li­sés au cours des vingt-cinq der­nières an­nées, «les émis­sions de pous­sières fines in­ha­lables (PM10), d’ozone (O ) et d’oxyde d’azote (NO ) de­meurent su­pé

3 x rieures aux va­leurs li­mites d’im­mis­sion fixées par la loi. La pol­lu­tion at­mo­sphé­rique en Suisse est en­core res­pon­sable de deux mille à trois mille dé­cès pré­ma­tu­rés chaque an­née et oc­ca­sionne des coûts de san­té es­ti­més à plus de 4 mil­liards de francs par an. Ces coûts sont oc­ca­sion­nés par des ma­la­dies du sys­tème car­dio­vas­cu­laire ou des voies res­pi­ra­toires, ain­si que par des can­cers.»

Quant aux sols, le rap­port de l’of­fice fé­dé­ral men­tionne que «de­puis des dé­cen­nies, la dis­pa­ri­tion de sols fer­tiles due à la ­construc­tion de bâ­ti­ments, d’ins­tal­la­tions de loi­sirs, de routes ou d’autres in­fra­struc­tures conti­nue sans re­lâche en Suisse » . ­L’équi­valent d’au moins huit ter­rains de foot­ball de terres as­so­lées dis­pa­raît chaque jour au pro­fit de la construc­tion, une si­tua­tion his­to­ri­que­ment ac­cen­tuée par un manque d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire. Si les terres agri­coles dis­po­nibles ne suf­fisent plus à nour­rir la po­pu­la­tion, le pays conti­nue tout de même à pro­duire la moi­tié des ali­ments d’ori­gine vé­gé­tale et trois quarts des ali­ments d’ori­gine ani­male consom­més à l’échelle na­tio­nale – une pro­por­tion re­la­ti­ve­ment éle­vée com­pa­rée à la faible sur­face de terres culti­vées. Pour as­su­rer ce ni­veau de pro­duc­ti­vi­té, les pro­duc­teurs re­courent à des en­grais et phy­to­sa­ni­taires qui pol­luent l’eau et les sols.

La dis­pa­ri­tion des prai­ries, des pâ­tu­rages et des zones hu­mides a des ré­per­cus­sions né­ga­tives sur la bio­di­ver­si­té: «36% de toutes les es­pèces d’ani­maux, de plantes, de li­chens et de cham­pi­gnons étu­diées sont me­na­cées.» Un chiffre beau­coup plus éle­vé que la moyenne des pays membres de L’OCDE. Sur ce point, le rap­port de L’OFEV est sans ap­pel: «La Suisse n’a pas at­teint l’ob­jec­tif fixé en 2002 dans le cadre de la Conven­tion sur la di­ver­si­té bio­lo­gique d’en­rayer de fa­çon si­gni­fi­ca­tive l’ap­pau­vris­se­ment de la bio­di­ver­si­té d’ici à 2010.»

Pour­tant, ce n’est pas faute de vou­loir agir en fa­veur de l’en­vi­ron­ne­ment. La pol­lu­tion at­mo­sphé­rique a di­mi­nué et la qua­li­té de l’eau est gé­né­ra­le­ment bonne grâce aux in­ves­tis­se­ments réa­li­sés dans les STEP. Of­fi­ciel­le­ment, l’alerte a été don­née, les bons en­ga­ge­ments et les bonnes stra­té­gies sont en place. Mais cha­cun sait la dif­fi­cul­té à te­nir les pro­messes en ma­tière d’en­vi­ron­ne­ment face à la pa­no­plie d’ac­teurs re­ven­di­quant leurs parts de res­sources na­tu­relles. Le pro­ces­sus est long pour ren­ver­ser la va­peur.

Qui fait mieux?

La qua­li­té suisse est ré­pu­tée dans le monde en­tier et le la­bel Swiss made est de­ve­nu un atout pré­cieux. Les dé­bats quant à la dé­fi­ni­tion et à la pro­tec­tion de cette va­leur sûre ont oc­cu­pé la sphère po­li­tique pen­dant plus d’une dé­cen­nie. Tel un ana­con­da, le Par­le­ment suisse a be­soin de temps pour di­gé­rer les choses im­por­tantes. Le Conseil fé­dé­ral avait pu­blié en 2006 un rap­port sur la marque na­tio­nale ré­pon­dant à deux mo­tions dé­po­sées par le Par­le­ment, mais la loi y re­la­tive n’est en­trée en vi­gueur qu’en 2017. Vi­si­ble­ment, le consen­sus pour sa­tis­faire tous les sec­teurs de l’éco­no­mie a été dif­fi­cile à trou­ver.

Pour fixer le ni­veau de «suis­si­tude» d’un pro­duit can­di­dat au titre de «Fa­bri­qué en Suisse», la nou­velle loi a pla­cé la barre re­la­ti­ve­ment haut. Pour les pro­duits is­sus de l’in­dus­trie, «au moins 60% du coût de re­vient doivent être réa­li­sés en Suisse». Pour les den­rées ali­men­taires, la part de ma­tières pre­mières suisses grimpe jus­qu’à 80% et dans le do­maine de l’agri­cul­ture, lait et pro­duits lai­tiers y com­pris, 100% des in­gré­dients doivent être hel­vé­tiques.

Le la­bel est im­por­tant car les consom­ma­trices et les consom­ma­teurs sont prêts à payer plus pour un pro­duit suisse. Se­lon une étude de l’uni­ver­si­té de Saint-gall sur la per­cep­tion de la marque na­tio­nale à l’étranger, la va­leur ajou­tée des pro­duits et de la pro­duc­tion agri­cole éti­que­tés suisses re­pré­sen­tait 20% du prix de vente. Cette pro­por­tion aug­men­tait jus­qu’à 50% pour les montres et les ar­ticles de luxe. L’hor­lo­ge­rie suisse est donc le sec­teur qui a le plus à perdre des usages frau­du­leux de la marque na­tio­nale. La Fon­da­tion de la Haute Hor­lo­ge­rie es­time à qua­rante mil­lions le nombre de fausses montres en cir­cu­la­tion chaque an­née dans le monde en­tier. La lutte an­ti-contre­fa­çon est l’un des prin­ci­paux pôles d’ac­ti­vi­té de la Fon­da­tion, sou­te­nue dans cette tâche par la Fé­dé­ra­tion de l’in­dus­trie hor­lo­gère suisse. Dans son rap­port, le Conseil fé­dé­ral dres­sait l’état des lieux sui­vant:

«Pour les consom­ma­teurs suisses et étran­gers, la «suis­si­tude» fait prin­ci­pa­le­ment ré­fé­rence, de fa­çon large, à un monde sain, bien or­don­né, ef­fi­cace, qui sous-en­tend les no­tions de pré­ci­sion, d’exac­ti­tude, de fia­bi­li­té et de so­li­di­té. Aux yeux des consom­ma­teurs, qui at­tri­buent de nom­breuses qua­li­tés aux pro­duits/ser­vices suisses, cette no­tion dé­signe éga­le­ment des pres­ta­tions de pointe. En ce sens, elle est sy­no­nyme d’in­no­va­tion, de pro­duits ex­clu­sifs et de ser­vices ex­cel­lents. En­fin, la «suis­si­tude» fait ré­fé­rence à un pays riche de cultures va­riées, cos­mo­po­lite et ou­vert au monde.»

En un mot: brillant.

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