L’odys­sée hel­vé­tique de la fille de Sta­line

Au prin­temps 1967, Svet­la­na Al­li­louye­va Sta­li­na, fille unique du ty­ran so­vié­tique fuit L’URSS et se re­trouve blo­quée plus d’un mois en Suisse, avant de pou­voir re­joindre les Etats-unis. Clas­sés «se­cret» jus­qu’en 2011, des do­cu­ments ré­vèlent un sé­jour ro­ca

Sept - - Sommaire - Jean-ch­ris­tophe Em­me­neg­ger texte

«C’était du James Bond», se sou­vient Cor­ne­lio Som­ma­ru­ga, an­cien pré­sident du Co­mi­té in­ter­na­tio­nal de la Croix-rouge. Ce­lui qui à l’âge de 34 ans oc­cu­pait alors la fonc­tion de se­cond se­cré­taire de l’am­bas­sade de Suisse à Rome se rap­pelle, dans les moindres dé­tails, du 10 mars 1967, quand il a per­mis le pas­sage à l’ouest de Svet­la­na Al­li­louye­va Sta­li­na (1926-2011), fille de Jo­seph Sta­line. Une his­toire qui com­mence quelques mois plus tôt.

En dé­cembre 1966, Svet­la­na Al­li­louye­va ob­tient ex­cep­tion­nel­le­ment du gou­ver­ne­ment so­vié­tique l’au­to­ri­sa­tion de quit­ter L’URSS pour se rendre en Inde. Elle veut y rap­por­ter les cendres de son troi­sième ma­ri, Bra­jesh Singh, un aris­to­crate in­dien membre du par­ti com­mu­niste qu’elle avait ren­con­tré à Mos­cou en 1963 et avec le­quel elle s’était ma­riée clan­des­ti­ne­ment, les au­to­ri­tés so­vié­tiques n’ayant pas au­to­ri­sé cette union avec un «étranger». Une fois en Inde, elle s’y sent tel­le­ment bien qu’elle n’a plus en­vie de re­tour­ner en URSS, où sont pour­tant res­tés ses deux en­fants nés de deux ma­riages pré­cé­dents. Elle sou­haite se consa­crer à l’écri­ture et conti­nuer l’oeuvre phi­lan­thro­pique de son dé­funt époux à Ka­la­kan­kar, son vil­lage na­tal. Elle fait alors ap­pel au ne­veu de ce der­nier, Di­nesh Singh, mi­nistre des Af­faires étran­gères, et ren­contre même In­di­ra Gand­hi, Pre­mier mi­nistre de la Ré­pu­blique. Mais elle se rend vite compte que ceux-ci n’ont pas en­vie de lui prê­ter main forte, de peur de se brouiller avec L’URSS et aus­si parce que l’inde est en pleine cam­pagne d’élec­tions lé­gis­la­tives. Elle se tourne alors vers ses seuls contacts à l’étranger, à Pa­ris: Em­ma­nuel d’as­tier de la Vi­ge­rie et son épouse d’ori­gine russe Liou­ba Kras­sine. Em­ma­nuel d’as­tier, fon­da­teur de la pre­mière mou­ture du jour­nal Li­bé­ra­tion, écri­vain et homme po­li­tique, a écrit une bio­gra­phie de Jo­seph Sta­line ( Sur Sta­line, Pa­ris, 1963), pour la­quelle il avait ren­con­tré en ca­ti­mi­ni Svet­la­na Al­li­louye­va à Mos­cou quelques an­nées plus tôt. Ils ne peuvent pas non plus l’ai­der. Ayant épui­sé toutes les pos­si­bi­li­tés de pro­lon­ger son sé­jour en Inde, la fille

de Sta­line re­çoit l’ordre de ren­trer à Mos­cou sur le vol Ae­ro­flot du 8 mars 1967.

Le soir du 6 mars, Svet­la­na Al­li­louye­va réus­sit à trom­per la vigilance de ses com­pa­triotes et se rend à l’am­bas­sade amé­ri­caine à Del­hi pour sol­li­ci­ter la «pro­tec­tion» des Etats-unis. Sur­pris, l’am­bas­sa­deur Ches­ter Bowles se fait confir­mer son iden­ti­té par le quar­tier gé­né­ral de la CIA (Cen­tral ­In­tel­li­gence Agen­cy) qui dé­tient un dos­sier sur elle. Le dé­ca­lage ho­raire entre l’inde et Wa­shing­ton ne lui laisse mal­heu­reu­se­ment pas le temps de prendre l’avis des hauts res­pon­sables amé­ri­cains. La si­tua­tion étant po­ten­tiel­le­ment cri­tique (Svet­la­na ­Al­li­louye­va em­porte avec elle un ma­nus­crit dans le­quel elle ra­conte sa vie en Union so­vié­tique), Ches­ter Bowles prend l’ini­tia­tive de la faire em­bar­quer du­rant la nuit sur le seul avion quit­tant l’inde pour l’oc­ci­dent: un vol ­Del­hi – Wa­shing­ton, avec es­cale à Rome. Dans l’ap­pa­reil, le se­cond se­cré­taire de l’am­bas­sade amé­ri­caine, Ro­bert Rayle, un membre de la CIA sous cou­ver­ture, lui ex­plique qu’il ne lui se­ra pas si simple d’ob­te­nir l’asile aux Etats-unis, «pour des rai­sons po­li­tiques et de sé­cu­ri­té».

A son ar­ri­vée à Rome, le len­de­main, Svet­la­na Al­li­louye­va est en ef­fet blo­quée. La Suisse of­fi­cielle entre alors en jeu, bien mal­gré elle. En at­teste un ­rap­port se­cret, in­ti­tu­lé Svet­la­na Al­li­louye­va en Suisse, ré­di­gé par An­to­ni­no Jan­ner, chef ad­joint du sec­teur Est du Dé­par­te­ment po­li­tique fé­dé­ral, l’an­cien Dé­par­te­ment fé­dé­ral des af­faires étran­gères, et pu­blié par les Do­cu­ments di­plo­ma­tiques suisses. Se­lon ce do­cu­ment in­édit, le 7 mars 1967, le conseiller fé­dé­ral Willy Spüh­ler, chef du Dé­par­te­ment po­li­tique fé­dé­ral, est sol­li­ci­té pour une au­dience ur­gente par l’am­bas­sa­deur amé­ri­cain en Suisse John Hayes, qui re­çoit ses ordres du Se­cré­taire d’etat amé­ri­cain Dean Rusk. Le re­pré­sen­tant de Wa­shing­ton « de­mande avec in­sis­tance que la Suisse ac­cepte de don­ner l’asile à Mme Al­li­lue­va-sta­line. Si ce­la n’est pas pos­sible, le State De­part­ment sol­li­cite la co­opé­ra­tion de la Suisse pour qu’elle ac­cueille au moins tem­po­rai­re­ment Mme Al­li­lue­va-sta­line, jus­qu’à ce que les au­to­ri­tés amé­ri­caines aient pu lui trou­ver un lieu de sé­jour». Les Etats-unis in­voquent les «tra­di­tions hu­ma­ni­taires» hel­vé­tiques et sou­lignent «qu’il n’y a pas d’autre so­lu­tion pour le mo­ment».

Pris de court, le Dé­par­te­ment po­li­tique fé­dé­ral de­mande des éclair­cis­se­ments. Le len­de­main, John Hayes re­met aux au­to­ri­tés hel­vé­tiques la dé­cla­ra­tion four­nie par Svet­la­na Al­li­louye­va à Del­hi ex­pli­quant pour­quoi elle veut dé­ser­ter L’URSS. Il pré­cise que l’italie n’en­tend pas lui ac­cor­der l’hos­pi­ta­li­té «pour des rai­sons de po­li­tique in­té­rieure» et que les Etats-unis trouvent le mo­ment in­op­por­tun en rai­son de «l’ac­cord consu­laire ac­tuel­le­ment en cours de né­go­cia­tion et de l’ac­cord de non-pro­li­fé­ra­tion». Le temps presse, ajoute l’am­bas­sa­deur amé­ri­cain, car la fuite de Svet­la­na Al­li­louye­va va être dé­cou­verte après son re­tour avor­té à Mos­cou pré­vu le 8 mars. Le dé­par­te­ment ré­pond qu’il va sou­mettre l’af­faire au Conseil fé­dé­ral… Un gou­ver­ne­ment suisse qui dé­li­bère fi­na­le­ment le 10 mars. C’est là que ­Cor­ne­lio Som­ma­ru­ga entre en scène. «J’ai re­çu un coup de fil d’an­to­ni­no Jan­ner, le chef ad­joint du Dé­par­te­ment po­li­tique fé­dé­ral, à 17 heures. Il m’a dit: “Je suis dans l’an­ti­chambre du Conseil fé­dé­ral. An­nule tous tes ren­dez-vous, tiens-toi à dis­po­si­tion pour une af­faire im­por­tante. Je te rap­pelle.” Son agi­ta­tion était pal­pable. Il me rap­pelle peu de temps après pour m’an­non­cer que j’al­lais de­voir ren­con­trer la fille de baf­fone (le sur­nom ita­lien de ­Sta­line est «mous­tache», ndlr): “Tu dois lui de­man­der si elle veut ve­nir en Suisse, si elle sou­haite une pro­tec­tion de la Po­lice fé­dé­rale et lui faire si­gner un pa­pier dans le­quel elle dé­clare re­non­cer à toute ac­ti­vi­té po­li­tique en Suisse. Tu lui fe­ras rem­plir un for­mu­laire de de­mande de vi­sa tou­ris­tique et tu lui four­ni­ras son vi­sa. Ce soir, elle s’en­vo­le­ra vers la Suisse avec le der­nier vol de Swis­sair à 20 h 40. Elle se­ra ac­com­pa­gnée d’un em­ployé de l’am­bas­sade amé­ri­caine qui te contac­te­ra.” J’étais très sur­pris, car ce n’est qu’après le té­lé­phone de Jan­ner que j’ai vu un ar­ticle de la presse ita­lienne du jour qui ti­trait: La fille de Sta­line à Rome? »

Cor­ne­lio Som­ma­ru­ga est donc char­gé de lui dé­li­vrer un vi­sa suisse. «Pour­quoi moi et pas l’am­bas­sa­deur lui-même? Je ne sais pas vrai­ment. Je connais­sais An­to­ni­no ­Jan­ner parce qu’il était un ami de mon père. Peut-être a-t-il ju­gé que j’étais la per­sonne la mieux à même d’ac­com­plir cette mis­sion? Il m’avait de­man­dé de n’en par­ler à qui­conque, même pas à mon chef. Mais je n’avais ja­mais dé­li­vré un vi­sa de ma vie. J’ai donc de­man­dé à une col­lègue de se te­nir prête à m’ac­com­pa­gner avec les pa­piers et le sceau of­fi­ciel. Par chance pour moi, je sa­vais que l’am­bas­sa­deur était in­dis­po­nible ce jour-là. J’avais vo­lon­tai­re­ment de­man­dé à sa se­cré­taire de le voir, et elle a pu me confir­mer son ab­sence. Ain­si, j’ai pu ­apai­ser ma conscience en jus­ti­fiant que j’avais es­sayé de lui en par­ler le jour même. Plus tard, l’am­bas­sa­deur m’a confié que ni lui-même ni son ho­mo­logue amé­ri­cain n’avaient été mis au par­fum de cette af­faire.» Vers 20 heures, Cor­ne­lio Som­ma­ru­ga re­çoit un ap­pel d’une per­sonne an­glo­phone, se dé­cla­rant di­plo­mate, pour choi­sir un mode de ren­dez-vous avec Svet­la­na Al­li­louye­va. La ren­contre est fixée au desk Swis­sair de l’aé­ro­port Leo­nar­do da Vin­ci de Rome. «Une fois sur place, j’aper­çois deux hommes qui res­semblent à Lau­rel et Har­dy! Un pe­tit et un grand, tous deux vê­tus de longs im­per­méables et coif­fés de cha­peaux. Ma­ni­fes­te­ment des agents de la CIA. J’en­tends en­core l’un d’eux me lan­cer: “Mis­ter Som­ma­ru­ga? Let’s go!” Ils vou­laient que je monte dans leur voi­ture. Mais dans de telles si­tua­tions, j’avais ap­pris qu’il fal­lait se mettre en pro­tec­tion di­plo­ma­tique. Et j’ai exi­gé qu’ils m’ac­com­pagnent dans ma propre voi­ture de fonc­tion. C’était plus sûr, aus­si vis-à-vis des ­Ser­vices ita­liens.» Le gou­ver­ne­ment trans­al­pin avait en ef­fet re­fu­sé d’ac­cor­der un vi­sa de sé­jour à la fille de ­Sta­line. Il to­lé­ra ap­pa­rem­ment son tran­sit «tou­ris­tique» jus­qu’à ce qu’un autre pays se dé­clare prêt à l’ac­cueillir. Sé­jour­nant «illé­ga­le­ment» en Italie, la Russe de 40 ans ne pou­vait mettre le nez de­hors et ré­si­dait dans un ap­par­te­ment mis à dis­po­si­tion par la CIA à Rome. «Nous sommes sor­tis de l’aé­ro­port, pour­suit Cor­ne­lio Som­ma­ru­ga. Il fai­sait nuit. Au vo­lant de ma Mer­cedes di­plo­ma­tique dans la­quelle se trou­vaient aus­si les agents de la CIA et ma col­lègue, je tour­nais en rond dans des ruelles sombres. Tout d’un coup, l’un des agents a bais­sé la vitre. Quel­qu’un a sif­flé très fort à l’ex­té­rieur et l’agent m’a aus­si­tôt in­ti­mé l’ordre de stop­per. Une autre voi­ture s’est ar­rê­tée der­rière nous. La fille de Sta­line en est des­cen­due pour nous re­joindre. J’ai alors fait sor­tir les agents et ba­var­dé avec elle, en an­glais. Pen­dant en­vi­ron dix mi­nutes, ma voi­ture s’est ­trans­for­mée en bu­reau consu­laire! For­ma­li­tés d’usage, je lui ai de­man­dé si elle sou­hai­tait vrai­ment ve­nir en Suisse. Elle m’a ré­pon­du: “Oui. Mon père m’a par­lé très sou­vent de ce pays mer­veilleux. Et je ne peux pas al­ler aux Etat­sU­nis de toute fa­çon”» Svet­la­na ­Al­li­louye­va rem­plit le for­mu­laire de de­mande de vi­sa et une dé­cla­ra­tion par la­quelle elle s’en­gage à re­non­cer à toute ac­ti­vi­té po­li­tique en Suisse. Le vi­sa hel­vé­tique est en­suite ap­po­sé dans son pas­se­port so­vié­tique. Puis, tout s’ac­cé­lère; l’un des agents re­vient vers la voi­ture di­plo­ma­tique et crie: «Vite, il faut y al­ler. Don­nez-moi les clés!» Svet­la­na Al­li­louye­va sort et re­tourne dans l’autre vé­hi­cule, tan­dis que les deux agents s’en­gouffrent dans ce­lui de Som­ma­ru­ga qui dé­marre en trombe. Sou­dain, l’un des agents hurle: «Ils sont der­rière nous!» «Il n’a pas pré­ci­sé de qui il s’agis­sait, mais je pense que c’était le KGB», com­plète ­Cor­ne­lio Som­ma­ru­ga. Les agents roulent vers l’aé­ro­port où Svet­la­na Al­li­louye­va doit prendre le der­nier vol de Swis­sair pour la Suisse. Mais le dé­part est ­re­tar­dé

jus­qu’à mi­nuit. Cor­ne­lio Som­ma­ru­ga est char­gé par les agents de la CIA de de­man­der au comp­toir Swis­sair l’em­bar­que­ment de « Miss Brown » , épouse de «Mr Brown», en fait Ro­bert Rayle, l’agent de la CIA qui a dé­jà fait le vol de­puis Del­hi avec elle. «Je de­vais dire que Miss Brown, ne se sen­tant pas bien, mon­te­rait di­rec­te­ment dans l’ap­pa­reil sans pas­ser par le desk.»

Le rôle actif du di­plo­mate suisse s’ar­rête là, mais le trans­fert de la fille de Sta­line n’est pas ter­mi­né. «J’ai de­man­dé aux Amé­ri­cains de me faire sa­voir quand l’avion par­ti­rait et j’ai ap­pe­lé An­to­ni­no Jan­ner en Suisse pour l’in­for­mer que Svet­la­na Al­li­louye­va avait bien re­çu son vi­sa, mais que l’avion au­rait du re­tard.» Un peu avant mi­nuit, Cor­ne­lio ­Som­ma­ru­ga re­çoit le coup de fil d’un em­ployé de Swis­sair, qui lui fait sa­voir, sur un ton de re­proche, que «Mr and Ms Brown» n’ont pas pris l’avion qui est par­ti sans eux. Plus tard dans la nuit, un Amé­ri­cain lui té­lé­phone pour an­non­cer que leur dé­part a dû être dif­fé­ré, l’ap­pa­reil étant bour­ré de jour­na­listes et d’agents du KGB… Un avion de la com­pa­gnie Ali­ta­lia se­rait af­fré­té spé­cia­le­ment à l’aube pour la fille de Sta­line.

Svet­la­na Al­li­louye­va at­ter­rit fi­na­le­ment à Genève le 11 mars 1967, vers 9 heures du ma­tin. Son ar­ri­vée au­rait dû être te­nue secrète mais, «pour des rai­sons in­com­pré­hen­sibles», la po­lice ita­lienne a com­mu­ni­qué l’ho­raire du vol Rome-genève in­dique Jan­ner dans son rap­port. La BBC ré­per­cute la nou­velle sur les ondes courtes; jour­na­listes et pho­to­graphes de Suisse et du monde en­tier ac­courent. Toute cette pu­bli­ci­té «com­plique in­uti­le­ment la prise en charge par la Po­lice fé­dé­rale » . L’am­bas­sa­deur de L’URSS en Suisse de­mande aus­si­tôt des comptes à Jan­ner. Le Dé­par­te­ment fé­dé­ral de justice et po­lice se voit contraint de pu­blier un com­mu­ni­qué men­son­ger pour pré­ser­ver la rai­son d’etat: «La fille de Sta­line est en Suisse pour des mo­tifs tou­ris­tiques et de re­pos, elle sou­haite qu’on la laisse tran­quille, et la presse est priée de ne pas ten­ter de la ren­con­trer.» En vain… Des re­por­ters n’ont de cesse de re­trou­ver sa trace. De Genève, elle est conduite à Bea­ten­berg sur la rive droite du lac de Thoune, où elle loge sous un faux nom dans le pe­tit hô­tel de mon­tagne Jung­frau­blick. Le 13 mars 1967, après avoir été re­con­nue dans un ma­ga­sin, elle est trans­fé­rée dans une «vil­la pri­vée» des bords du lac de Thoune. Cette de­meure qui n’a ja­mais iden­ti­fiée a ac­cueilli plu­sieurs ren­contres avec de hauts re­pré­sen­tants de gou­ver­ne­ments étran­gers ve­nus dis­cu­ter de sa si­tua­tion. Puis, le soir du 14 mars, elle est em­me­née à Sankt An­to­ni, un pe­tit vil­lage alé­ma­nique du can­ton de Fri­bourg, dans la mai­son de re­pos des soeurs ca­tho­liques de Saint-ca­ni­sius (de­ve­nue de­puis le Centre de for­ma­tion ca­tho­lique Burgbühl). Svet­la­na Al­li­louye­va y sé­journe sous le nom de Miss Car­len, Ir­lan­daise qui ar­rive d’inde, jus­qu’au 3 avril. Cor­ne­lio Som­ma­ru­ga se sou­vient même de l’avoir croi­sée une fois dans une rue de Fri­bourg: «Nous nous sommes sa­lués briè­ve­ment. Elle était ac­com­pa­gnée d’une femme. Je n’ai pas vu de gardes du corps au­tour d’elle. Elle don­nait l’im­pres­sion de se pro­me­ner li­bre­ment.» Dans l’ou­vrage 25 Jahre Bil­dung­szen­trum Burgbühl (pa­ru en 1997 en al­le­mand seule­ment à l’oc­ca­sion des 25 ans du Centre de for­ma­tion), on peut lire: «L’hôte la plus cé­lèbre de tous les temps fut la fille de Sta­line, Svet­la­na Al­li­louye­va. Sur de­mande de l’évêque et de la Po­lice des étran­gers du can­ton de Fri­bourg, elle vé­cut à Burgbühl en mars-avril 1967. Per­sonne à l’ex­té­rieur ne sa­vait qu’elle lo­geait ici. C’est seule­ment après son dé­part que la presse rap­por­ta son sé­jour à Sankt An­to­ni. Cette femme éle­vée dans l’athéisme dé­cou­vrit ici le che­min du chris­tia­nisme. Elle avait du plai­sir à ve­nir prier dans la cha­pelle de Burgbühl.»

Au dé­but de son sé­jour en Suisse, la li­ber­té de mou­ve­ment de Svet­la­na Al­li­louye­va est res­treinte; elle passe son temps à lire et écrire. Deux jours après son ar­ri­vée à Sankt An­to­ni, elle a quand même droit à une dis­trac­tion. «Le 16 mars, deux po­li­ciers du ­can­ton

Sous sur­veillance à Fri­bourg

de Fri­bourg, en ci­vil, viennent me de­man­der si je veux vi­si­ter les en­vi­rons. Nous par­tons en voi­ture et la ran­don­née s’avère fort agréable. Re­trou­vant dans ma mé­moire mon al­le­mand et mon fran­çais uni­ver­si­taires, je peux ex­pli­quer à mes com­pa­gnons que le té­lé­phé­rique du Mo­lé­son, à 2’000 mètres d’al­ti­tude, me donne le ver­tige et que je pré­fé­re­rais un pay­sage plus plat. Nous plai­san­tons, pre­nons du ca­fé avec des skieurs dans un pe­tit bar, et on me pro­met que la pro­chaine pro­me­nade se­ra dans la plaine. Pour fi­nir, on me per­met de conduire la pe­tite Volks­wa­gen, et nous nous quit­tons en bons amis.» Une autre

1 sor­tie est or­ga­ni­sée à sa de­mande, le 26 mars, pour le di­manche de Pâques: «Je me rends à la ca­thé­drale Saint-ni­co­las avec mon “ange gar­dien” en ci­vil, fervent ca­tho­lique, qui chante tous les hymnes en fran­çais et en la­tin. L’évêque de Fri­bourg pro­nonce son ser­mon en fran­çais: des paroles éter­nelles, adres­sées à tous les hommes, paroles de paix et de fra­ter­ni­té. Le souffle puis­sant de l’orgue, les voix ar­gen­tées des choeurs, les fleurs, les cierges… La foule age­nouillée… Je prie avec les autres.»

2 Toutes ces me­sures de pro­tec­tion et d’iso­le­ment ont été éla­bo­rées par les au­to­ri­tés fé­dé­rales en concer­ta­tion avec le chef de la Po­lice des étran­gers et deux com­mis­saires de la Po­lice fé­dé­rale. Mais c’est un ci­vil – et un fonc­tion­naire d’élite – qui est char­gé de res­ter en contact avec la Russe et de fa­ci­li­ter son sé­jour: le ju­riste bâ­lois An­to­ni­no Jan­ner, alors chef ad­joint du sec­teur Est du Dé­par­te­ment po­li­tique fé­dé­ral. Sa pre­mière tâche est de te­nir à l’écart les jour­na­listes, les agents et les édi­teurs qui cherchent à re­cueillir le té­moi­gnage de la fille de Sta­line. Il tente éga­le­ment de rendre son sé­jour aus­si agréable que pos­sible. Il l’in­vite dans sa mai­son fa­mi­liale à Berne, fait l’in­ter­mé­diaire avec les per­son­na­li­tés officielles qu’elle ren­contre le plus sou­vent dans la dis­crète vil­la au bord du lac de Thoune. C’est lui qui ­ré­di­ge­ra le rap­port final, es­tam­pillé «se­cret», sur le sé­jour de Svet­la­na Al­li­louye­va en Suisse. Elle-même le ­dé­cri­ra en ces termes: «Ar­ri­vée en Suisse et ren­con­tré le jour même An­to­nio (sic) Jan­ner. Il parle ­par­fai­te­ment

l’an­glais, le fran­çais, l’al­le­mand et l’ita­lien; à un mo­ment don­né, il a re­pré­sen­té la Suisse au­près du Va­ti­can. Une sym­pa­thie ré­ci­proque, un contact spon­ta­né s’éta­blissent entre nous; Jan­ner m’ex­plique que le vi­sa tou­ris­tique me per­met de me re­po­ser et de vi­si­ter le pays, mais ex­clut toute ac­ti­vi­té po­li­tique de quelque ten­dance qu’elle soit. Pour l’ins­tant, ce­la m’arrange bien.»

3 Pour être exact, ce n’est pas le vi­sa tou­ris­tique qui pou­vait em­pê­cher la Russe de me­ner une hy­po­thé­tique «ac­ti­vi­té po­li­tique», mais la clause an­nexée au vi­sa qu’elle a dû si­gner à Rome avant son trans­fert en Suisse. Dans sa séance du 10 mars, le Conseil fé­dé­ral a en ef­fet dé­ci­dé de lui ac­cor­der un vi­sa tou­ris­tique à une en­trée, va­lable trois mois, «aux mo­tifs de san­té, tou­risme, lieux de sé­jour di­vers». En contre­par­tie, elle doit re­non­cer à une de­mande d’asile, de même qu’à toute ac­ti­vi­té po­li­tique et ten­ta­tive d’en­trer en contact avec la presse du­rant son sé­jour en Suisse. De plus, son ac­cueil a été as­sor­ti par la Suisse de la pro­messe que le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain lui trou­ve­rait un lieu de sé­jour avant l’ex­pi­ra­tion de son vi­sa tou­ris­tique. C’est la trans­fuge elle-même qui a émis le sou­hait de se rendre aux Etats-unis, mais le Dé­par­te­ment d’etat amé­ri­cain tem­po­rise au­tant que pos­sible. Pour le Conseil fé­dé­ral, la si­tua­tion est in­con­for­table, puis­qu’une tou­riste lamb­da a le droit de cir­cu­ler et de s’ex­pri­mer li­bre­ment en Suisse. Les pro­cès-ver­baux montrent que le gou­ver­ne­ment hel­vé­tique a dé­bat­tu à plu­sieurs re­prises de cette ques­tion, dé­ci­dant à chaque fois de main­te­nir l’omer­ta sur la vé­ri­table rai­son de la pré­sence de Svet­la­na Al­li­louye­va sur ter­ri­toire na­tio­nal. Et ce jus­qu’à son dé­part, or­ga­ni­sé par le gou­ver­ne­ment de Lyn­don B. John­son. La Russe est mise au cou­rant de ­l’évo­lu­tion de son dos­sier par son ci­cé­rone. Le 15 mars, elle note par exemple dans son «Jour­nal suisse»: «Jan­ner me té­lé­phone dans la soi­rée pour me dire que je ne dois pas perdre es­poir d’al­ler en Amé­rique. Le Dé­par­te­ment d’etat a fait sa­voir que ce n’était pas ex­clu. En at­ten­dant, le gou­ver­ne­ment hel­vé­tique a an­non­cé aux jour­na­listes que je re­fuse de ­ren­con­trer la presse, en de­man­dant aux re­por­ters de ces­ser leurs re­cherches et pour­suites.»

4 Le 3 avril, «il y a dan­ger», ins­crit An­to­ni­no ­Jan­ner dans son rap­port. Svet­la­na Al­li­louye­va risque d’être dé­cou­verte dans sa re­traite de Sankt An­to­ni. Un nou­veau dé­mé­na­ge­ment s’im­pose, cette fois en ville de Fri­bourg, dans le mo­nas­tère de la Vi­si­ta­tion. Pa­ra­doxa­le­ment, c’est dans ce couvent qu’elle pour­ra vivre de fa­çon plus in­dé­pen­dante, jus­qu’à son dé­part pour les Etats-unis le 21 avril. Si la mère su­pé­rieure et la soeur qui lui a ser­vi d’in­ter­prète sont de­puis dé­cé­dées, une par­tie de la com­mu­nau­té re­li­gieuse se sou­vient de cet évé­ne­ment. L’une de ses membres, jeune soeur à l’époque, a ac­cep­té de nous don­ner des pré­ci­sions tout en sou­hai­tant pré­ser­ver l’ano­ny­mat mo­nas­tique: «Svet­la­na nous avait été pré­sen­tée comme une simple re­trai­tante, mais nous re­mar­quions bien que son sta­tut était par­ti­cu­lier. Nous ne la voyions pas beau­coup. Elle est ve­nue, une fois ou l’autre, as­sis­ter à nos eu­cha­ris­ties dans le choeur. Elle était en re­cherche de Dieu. La com­mu­nau­té se sou­vient d’une femme d’une dis­cré­tion par­faite. Seule la mère su­pé­rieure était au cou­rant de sa vé­ri­table iden­ti­té.»

La Russe re­late elle-même ce sé­jour dans son autobiographie: «Je dois quit­ter l’hos­pice de San-An­to­ni (sic) pour un couvent à Fri­bourg, où je peux être plus in­dé­pen­dante. La su­pé­rieure, Mère Ma­rie-Mar­gue­rite, me confie trois clés ser­vant à ou­vrir trois portes si je rentre après 8 heures. Ce­la ar­rive sou­vent, quand je vais à Berne, et je me glisse alors dans le noir, ma pe­tite lampe de poche à la main, crai­gnant […] de faire peur à quel­qu’un du ­pen­sion­nat dont j’ai à tra­ver­ser les cou­loirs in­ter­mi­nables. L’après-mi­di, je me pro­mène dans les rues de ­Fri­bourg, je vais à la banque, dans les ma­ga­sins […] Le vieux Fri­bourg est très pit­to­resque. Ruelles étroites, pas­se­relles en­jam­bant la Sa­rine et arcs lé­gers des ponts à double étage s’ac­cordent bien avec la ca­thé­drale go­thique, ne rompent pas l’en­semble. Les nom­breuses cha­pelles in­vitent à y en­trer, à se re­cueillir: leurs portes res­tent tou­jours ou­vertes…»

5

On peut s’éton­ner que la fille de Sta­line ait été trans­fé­rée dans un couvent en pleine ville, et de la re­la­tive li­ber­té de mou­ve­ment dont elle jouit. Ce­la n’est pas dû à la ré­so­lu­tion de son cas, car le Conseil fé­dé­ral main­tien­dra la loi du si­lence avec la presse jus­qu’à la fin de son sé­jour. Ses dé­pla­ce­ments sont pro­ba­ble­ment sur­veillés dis­crè­te­ment et ren­dus pos­sibles par le fait qu’elle n’a qua­si­ment ja­mais été mé­dia­ti­sée dans la presse oc­ci­den­tale: «A part ma dé­cla­ra­tion écrite à l’am­bas­sade des Etats-unis et quelques don­nées bio­gra­phiques frag­men­taires, l’oc­ci­dent ne sa­vait rien de moi.» Il est aus­si fort

6 pro­bable que le choix de Fri­bourg eut été lié à l’as­su­rance que la presse lo­cale n’en par­le­rait pas. Les au­to­ri­tés fé­dé­rales en charge de l’af­faire peuvent en tout cas comp­ter sur un ré­seau d’in­fluences po­li­tiques et re­li­gieuses bien ins­tal­lé dans ce can­ton à do­mi­nante ca­tho­lique-conser­va­trice. Comme le ré­dac­teur en chef du quo­ti­dien fri­bour­geois La ­Li­ber­té de 1951 à 1970, Ro­ger Po­chon, an­cien se­cré­taire de Pax Ro­ma­na, l’as­so­cia­tion des étu­diants ca­tho­liques de Suisse et du monde en­tier. Ce co­lo­nel de la justice mi­li­taire pré­si­dait éga­le­ment l’as­so­cia­tion de la presse fri­bour­geoise et, avant d’en­trer à La Li­ber­té, avait été juge can­to­nal. Autre ap­pui avé­ré, ce­lui de Fran­çois Char­rière, di­rec­teur de La Li­ber­té de 1941 à 1945 avant de de­ve­nir Mon­sei­gneur Char­rière, évêque de Lau­sanne, Genève et Fri­bourg, qui a joué un rôle actif dans le «pla­ce­ment» de Svet­la­na Al­li­louye­va à Fri­bourg. Le jour­na­liste Fran­çois Gross (dé­cé­dé de­puis), alors res­pon­sable du Té­lé­jour­nal ro­mand à Zu­rich, se sou­vient d’une anec­dote concer­nant la fille de Sta­line: «Les jour­na­listes croyaient tous qu’elle était quelque part en Suisse cen­trale, ra­con­tet-il. Un soir, j’avais ren­dez-vous avec Mgr Char­rière à l’evê­ché de Fri­bourg, qui m’a re­çu avec beau­coup de re­tard, es­souf­flé et vi­si­ble­ment soucieux. C’était le 27 mars 1967, à 17 h 30 (soit pen­dant le sé­jour de Svet­la­na Al­li­louye­va à Sankt An­to­ni, ndlr). Ce n’est qu’après son dé­part de Suisse qu’il a pu me ré­vé­ler qu’il était pré­oc­cu­pé, à ce mo­ment-là, de lui trou­ver un autre lieu d’hé­ber­ge­ment dis­cret.» Mal­gré ce­la, au­cune trace n’est à re­le­ver dans la cor­res­pon­dance de l’évêque ni dans les ar­chives épis­co­pales.

Il y a une autre dif­fi­cul­té que doit gé­rer le men­tor de Svet­la­na Al­li­louye­va. En fuyant L’URSS, cel­le­ci a de fait aban­don­né à Mos­cou ses deux en­fants: Jo­seph, né en 1945, et Ie­ka­te­ri­na, née en 1950. Elle cherche à les contac­ter de­puis la Suisse. ­An­to­ni­no Jan­ner se montre com­pré­hen­sif et, le 4 avril, lui pro­pose de leur té­lé­pho­ner, moyen­nant cer­taines pré­cau­tions: « Il me conduit en voi­ture à l’hô­tel Mur­ten, près de Fri­bourg, note la fille de Sta­line dans son jour­nal. Nous louons un sa­lon avec un té­lé­phone et de­man­dons mon nu­mé­ro à Mos­cou, don­nant un nom d’em­prunt. L’at­tente ne dure que vingt mi­nutes […] Dans une cage, une pie noire ne cesse de ré­pé­ter: “Comment ça va?” C’est ­in­te­nable et nous por­tons la cage dans le cou­loir.» Le ­té­lé­phone sonne en re­tour et Svet­la­na Al­li­louye­va peut ­par­ler à son fils pen­dant une de­mi-heure. Elle lui ré­pète: « Je ne suis pas ici en tou­riste, tu com­prends? » « Le re­tour est im­pos­sible, tu com­prends? » Puis la ligne est cou­pée. «Jan­ner était ému presque au­tant que moi.» Le 14 avril, elle ré­es­saie, en vain, de par­ler

7 à ses en­fants de­puis le même hô­tel. Dans son rap­port, An­to­ni­no Jan­ner ne men­tionne pas ces ap­pels té­lé­pho­niques. A-t-il agi de sa propre ini­tia­tive, sans en in­for­mer sa hié­rar­chie?

Du­rant son sé­jour, Svet­la­na Al­li­louye­va re­çoit, par l’in­ter­mé­diaire d’une adresse fé­dé­rale, de nom­breuses lettres de de­mande en ma­riage de la part de par­faits in­con­nus qui lui pro­posent leur na­tio­na­li­té! Elle s’en amuse. A la mi-avril, elle ob­tient en­fin l’as­su­rance qu’elle par­ti­ra pour les Etats-unis, avec un vol fixé au 21 avril. Et semble presque dé­rou­tée par ce dé­part an­non­cé qu’elle a tant sou­hai­té: «Cette brusque dé­ci­sion me sur­pre­nait d’au­tant plus que l’in­cer­ti­tude avait du­ré aus­si long­temps. J’avais eu loi­sir de par­cou­rir à pied tout Fri­bourg, d’al­ler plu­sieurs fois me re­cueillir à la ca­thé­drale Saint-Ni­co­las, de me pro­me­ner sur le Mur­ten­see, de ­flâ­ner au bord du lac de Neu­châ­tel, de vi­si­ter le châ­teau Gruyère (sic), d’al­ler à Zu­rich et à Berne, à Mon­treux

et à Ve­vey. Près de Ve­vey, j’ai pu voir de loin la vil­la de Cha­plin, ce grand ac­teur et cet hu­ma­niste de notre temps.» Par­mi ces ba­lades dans dif­fé­rentes

8 ré­gions de Suisse, cer­taines ont un but bien pré­cis, autre que tou­ris­tique. En ef­fet, la fille de Sta­line a ren­con­tré en Suisse des édi­teurs, des avo­cats, et le cé­lèbre di­plo­mate amé­ri­cain George F. ­Ken­nan. Au coeur de leurs dis­cus­sions: un ma­nus­crit qui contient ses sou­ve­nirs d’en­fance et de jeu­nesse, toute son his­toire fa­mi­liale, ré­di­gé en 1963 à ­Mos­cou et em­por­té dans sa fuite. Dès le 11 mars 1967, jour même de l’ar­ri­vée en Suisse de Svet­la­na Al­li­louye­va, Em­ma­nuel d’as­tier de la Vi­ge­rie cherche à la ren­con­trer ra­pi­de­ment. Un do­cu­ment re­trou­vé dans les Ar­chives fé­dé­rales suisses (AFS) le prouve. Le 15 mars 1967, d’as­tier lui adresse une lettre en pas­sant par le Conseiller fé­dé­ral Willy Spüh­ler. Comme tout le monde, le mi­nistre des Af­faires étran­gères ignore où est ca­chée la trans­fuge so­vié­tique. «Mon­sieur le Conseiller fé­dé­ral, ma femme et moi sommes de grands amis de Svet­la­na Al­li­lue­va dont la quié­tude et le re­pos nous tiennent à coeur. Nous sou­hai­tons que cette lettre lui soit re­mise et qu’elle puisse, si elle le dé­sire, com­mu­ni­quer avec nous.» La note ma­nus­crite sur le do­cu­ment in­dique: «Lettre re­mise le 18.3.67. Confir­mer à Mme Blancpain que S. écri­ra à M. d’as­tier.» [Si­gné] «J.» Cette ini­tiale est ca­rac­té­ris­tique de la si­gna­ture d’an­to­ni­no ­Jan­ner. C’est donc lui qui va se char­ger de re­mettre la lettre en mains propres. Quand Svet­la­na Al­li­louye­va la re­çoit, le 18 mars, elle est ca­chée dans la mai­son de re­pos des soeurs de Saint-ca­ni­sius à Sankt ­An­to­ni, dans le can­ton de Fri­bourg. Mais pour­quoi ­An­to­ni­no Jan­ner a confir­mé à «Mme Blancpain» que S. [vet­la­na] ré­pon­dra à Em­ma­nuel d’as­tier? Tout sim­ple­ment parce que Ber­trande Blancpain, Fran­çaise d’une grande fa­mille de ré­sis­tants (les As­tier de la ­Vi­ge­rie), est la nièce d’em­ma­nuel d’as­tier de la ­Vi­ge­rie. Ayant fui la France pen­dant la guerre, elle s’est ré­fu­giée à Fri­bourg où elle a épou­sé Claude Blancpain. Svet­la­na Al­li­louye­va a ré­pon­du aux sol­li­ci­ta­tions d’em­ma­nuel d’as­tier, comme en té­moigne son ar­ticle consa­cré à la fille de Sta­line, «Mes jour­nées avec ­Svet­la­na Sta­line» qui pa­raî­tra en mai 1967 dans le men­suel L’evé­ne­ment, qu’il a éga­le­ment fon­dé: «Elle nous écri­vait à la mi-mars: “Comme c’est in­té­res­sant de voir le monde. Pour vous, c’est peut-être dif­fi­cile de me com­prendre. Mais pour les gens so­vié­tiques qui vivent en­core iso­lés du monde, c’est une dé­cou­verte im­por­tante. J’ai vu beau­coup aux Indes, j’ai vu un peu les alen­tours de Rome, en­fin la Suisse”»

Em­ma­nuel d’as­tier et sa femme, Liou­ba ­Kras­sine, sont alors les seules per­sonnes que Svet­la­na ­Al­li­louye­va connaisse en Eu­rope. Quelques an­nées au­pa­ra­vant (entre 1962 et 1964), le jour­na­liste l’avait ren­con­trée à plu­sieurs re­prises chez elle à Mos­cou, sou­hai­tant ob­te­nir de la do­cu­men­ta­tion et l’ap­pro­ba­tion de la fille du dic­ta­teur pour sa bio­gra­phie de Jo­seph ­Sta­line. Ces ren­dez-vous ont eu lieu grâce à la femme russe d’em­ma­nuel d’as­tier: fille d’un ré­vo­lu­tion­naire bol­ché­vique, an­cien bras droit de Lé­nine lors des évé­ne­ments de 1905 à Saint-pétersbourg et pre­mier am­bas­sa­deur des So­viets pour le com­merce ex­té­rieur en France et en An­gle­terre après la Ré­vo­lu­tion de fé­vrier 1917, Liou­ba Kras­sine avait été une ca­ma­rade d’école de la mère de Svet­la­na, Na­de­j­da Al­li­louye­va.

Le 15 avril, Em­ma­nuel d’as­tier re­voit fi­na­le­ment la fille de Sta­line en Suisse. Les re­trou­vailles ont eu lieu dans la de­meure de la fa­mille Blancpain, près de Fri­bourg. A ce mo­ment-là, le dé­part de Svet­la­na ­Al­li­louye­va pour les Etats-unis était dé­jà pla­ni­fié; pour la Con­fé­dé­ra­tion, il n’y avait plus au­cun risque qu’elle ren­contre le jour­na­liste. Un homme se ­sou­vient de ces vi­sites: Fran­çois-dominique Blancpain, le fils de Claude et Ber­trande Blancpain, qui vi­vait alors à Genève. Mal­gré son jeune âge, 21 ans à l’époque, il s’est re­trou­vé aux pre­mières loges. «Mon oncle ­Man­ny vient nous rendre vi­site. Il se­ra ­ac­com­pa­gné

Chez les Blancpain

d’une amie. Et il y au­ra aus­si mon frère (Jean-­an­net d’as­tier, ndlr). Tu dois ab­so­lu­ment ren­trer», lui an­nonce sa mère par té­lé­phone. Se­lon Fran­çois-­dominique Blancpain, cette ren­contre a pro­ba­ble­ment été fa­ci­li­tée par les re­la­tions mi­li­taires, voire po­li­tiques, de son père, Claude Blancpain, of­fi­cier su­pé­rieur de l’ar­mée suisse. Il avait no­tam­ment été dé­ta­ché au­près de la Po­lice fri­bour­geoise des étran­gers pour in­ter­vie­wer les ré­fu­giés po­li­tiques et avait pro­ba­ble­ment tra­vaillé pour les Ser­vices de ren­sei­gne­ment. « Le connais­sant, je sup­pose que ce­la s’est pas­sé ­ain­si: Em­ma­nuel d’as­tier a té­lé­pho­né à ma mère à ­Fri­bourg – sa nièce donc – pour lui de­man­der de lui ar­ran­ger une ren­contre avec Svet­la­na. Ma mère en a par­lé avec mon père. Ce der­nier a in­ter­cé­dé dis­crè­te­ment au­près de quelques re­la­tions à Berne et a ob­te­nu que Svet­la­na puisse ren­con­trer Em­ma­nuel d’as­tier chez nous. Mais c’est bien sûr Em­ma­nuel d’as­tier qui a pro­vo­qué cette ren­contre. Il a cer­tai­ne­ment usé de son prestige pour par­ve­nir à ses fins au­près de ma mère qui lui vouait une grande ad­mi­ra­tion de­puis l’époque de la Ré­sis­tance.»

Par­mi les do­cu­ments dé­clas­si­fiés des Ar­chives fé­dé­rales suisses fi­gure une simple fac­ture qui at­teste des dates de ces vi­sites. Ce do­cu­ment, qui pro­vient de la Po­lice de sû­re­té du Can­ton de Fri­bourg et concerne les frais de sé­jour de Svet­la­na Al­li­louye­va dans le can­ton de Fri­bourg de­vant être rem­bour­sés par la Con­fé­dé­ra­tion, in­dique tous les lieux dans les­quels elle s’est dé­pla­cée dans le pays – hor­mis les quelques ren­contres se­crètes avec des per­son­nages of­fi­ciels pla­cées sous la su­per­vi­sion du haut res­pon­sable de la Con­fé­dé­ra­tion An­to­ni­no Jan­ner. C’est donc le sa­me­di 15 avril 1967 que Svet­la­na ­Al­li­louye­va s’est ren­due dans la de­meure de la fa­mille Blancpain, ac­com­pa­gnée du chef de la Sû­re­té fri­bour­geoise Louis Chif­felle. Et le mar­di 18 avril. Elle est cette fois-ci prise en charge par la Po­lice fri­bour­geoise, re­pré­sen­tée par l’ins­pec­teur Ar­nold Tin­gue­ly. D’après la­dite fac­ture, une se­conde voi­ture de po­lice les ac­com­pa­gnait chaque fois. Entre ces deux dates, une autre sor­tie a eu lieu le 17 avril à Mo­rat-lyss «avec E & B», ini­tiales qui cor­res­pondent vrai­sem­bla­ble­ment à «Em­ma­nuel» (d’as­tier) et «Ber­trande» (Blancpain). Fran­çois-dominique Blancpain se sou­vient d’une de ces après- mi­di: « L’as­sem­blée comp­tait mes pa­rents Claude et Ber­trande Blancpain, Svet­la­na ­Al­li­louye­va, Em­ma­nuel d’as­tier avec sa femme russe ­Liou­ba Kras­sine, Jean-an­net d’as­tier et moi-même. Il y avait aus­si un ac­com­pa­gna­teur de la po­lice, qui ne par­ti­ci­pait pas aux dis­cus­sions et qui se fai­sait dis­cret. Hor­mis son ar­ri­vée en voi­ture avec des gardes du corps, rien ne me lais­sait sup­po­ser qu’elle était une per­son­na­li­té. D’ap­pa­rence, elle était plu­tôt com­mune. On ne m’avait pas in­for­mé de son iden­ti­té. J’ai com­pris plus tard que c’était la fille de ­Sta­line. Je me sou­viens qu’elle a pas­sé quelques heures dans le sa­lon. Puis elle s’est pro­me­née dans le jar­din. Mon père a pris des pho­tos avec son Rol­lei­flex. Et il en a don­né une par­tie à Em­ma­nuel d’as­tier.»

Des pho­tos qui illus­tre­ront son ar­ticle sur ­Svet­la­na. Cu­rieu­se­ment, l’une d’elles a at­ter­ri dans Pa­ris Match (N°942, 29 avril 1967) qui s’est ap­pro­prié le scoop: «Elle avait dis­pa­ru de­puis six se­maines. Nos re­por­ters l’ont dé­cou­verte dans cette mys­té­rieuse re­traite suisse que des di­zaines de jour­na­listes re­cher­chaient en vain de­puis plus d’un mois et qui était si­tuée aux confins du can­ton de Berne et de Fri­bourg!» En réa­li­té, per­sonne ne l’avait dé­cou­verte en Suisse. Au­cun re­por­ter n’a pu en­trer en contact avec ­Svet­la­na Al­li­louye­va du­rant son sé­jour hel­vé­tique, hor­mis le franc-ti­reur Em­ma­nuel d’as­tier. Est-ce lui qui a lais­sé fil­trer cette pho­to avant même de pu­blier son propre ar­ticle? Même les jour­na­listes suisses ac­cré­di­tés au Pa­lais fé­dé­ral n’ont eu droit qu’à une confé­rence de presse, le 25 avril 1967, pour les in­for­mer de la si­tua­tion réelle de la Russe en Suisse – trans­fuge du ré­gime so­vié­tique et non pas tou­riste en cure de san­té. Mais c’était quatre jours après son dé­part pour les Etats-unis! Du­rant cette confé­rence de presse, dont le pro­cès-ver­bal est conser­vé aux Ar­chives fé­dé­rales, An­to­ni­no Jan­ner évoque les vi­sites de Svet­la­na Al­li­louye­va chez les Blancpain, ac­com­pa­gnée de ses anges gar­diens: «La ren­contre eut lieu re­la­ti­ve­ment

Le ma­nus­crit de toutes les convoi­tises

tard, et la mai­son des Blancpain s’est pré­sen­tée tout na­tu­rel­le­ment comme lieu de ren­dez-vous [...] A Fri­bourg, deux Mes­sieurs de la Sû­re­té s’oc­cu­paient d’elle et s’ef­for­çaient d’ac­cé­der à ses voeux par­ti­cu­liers. Elle les ap­pe­lait tou­jours the two nice gent­le­men. » Leur iden­ti­té se­ra di­vul­guée au mois d’août 1967 par deux jour­na­listes amé­ri­cains, John Ko­bler et Pe­ter Wy­den, du ma­ga­zine La­die’s Home Jour­nal. Dans leur ar­ticle «The real Svet­la­na Sta­lin Sto­ry», ils ré­vèlent «beau­coup de choses qui n’ont pas été publiées jus­qu’ici». En ef­fet, c’est l’en­quête la plus com­plète et in­for­mée sur son sé­jour en Suisse, les jour­naux hel­vé­tiques se mon­trant beau­coup moins di­serts, même après son dé­part pour les Etats-unis et la le­vée – très ­re­la­tive – du se­cret en­tou­rant l’«opé­ra­tion Svet­la­na». ­Pho­tos à l’ap­pui, ils nomment les deux po­li­ciers qui l’ont ac­com­pa­gnée dans la de­meure des Blancpain: Ar­nold Tin­gue­ly, 57 ans, sur­nom­mé le «dé­tec­tive cour­tois», et Louis Chif­felle, le chef de la Sû­re­té fri­bour­geoise. Les deux re­por­ters ont aus­si ob­te­nu une in­ter­view d’an­to­ni­no Jan­ner. De ma­nière un peu co­mique, ce­lui-ci di­vulgue cer­taines de ses «mé­thodes de James Bond» pour évi­ter d’être sui­vi… Les jour­na­listes ont in­ter­ro­gé plu­sieurs té­moins ou ac­teurs di­rects. Ain­si, Louis Chif­felle croyait que «quel­qu’un pour­rait peu­têtre es­sayer de faire taire Svet­la­na», car rien n’avait été dit pu­bli­que­ment en­core au su­jet du ma­nus­crit bio­gra­phique qu’elle avait écrit en 1963 et qui au­rait pu conte­nir des élé­ments em­bar­ras­sants sur la fa­mille du dic­ta­teur. «Les ten­ta­tives de kid­nap­ping ou de meurtre, éven­tuel­le­ment par un groupe ex­tré­miste quel­conque, étaient une hy­po­thèse réa­liste», confirme Jan­ner.

Ce­pen­dant, quand An­to­ni­no Jan­ner dé­couvre que cet ar­ticle a été re­ven­du à un ma­ga­zine eu­ro­péen et à un ma­ga­zine suisse, il prend la plume pour pro­tes­ter. Il re­mer­cie d’abord Pe­ter Wy­den, le ré­dac­teur en chef du La­die’s Home Jour­nal, d’avoir bien in­ter­pré­té le sens et l’es­prit de leur en­tre­tien. Puis il lui ma­ni­feste son mé­con­ten­te­ment, en lui rap­pe­lant qu’il n’avait ac­cep­té, sans grand en­thou­siasme, cette in­ter­view qu’à condi­tion que la pa­ru­tion reste confi­née à l’amé­rique du Nord, dans l’idée que ­Svet­la­na Al­li­louye­va se­rait ain­si mieux connue dans son pays d’ac­cueil: «Si j’avais su que cette his­toire pa­raî­trait aus­si en Suisse, j’au­rais dit niet tout court.» Si Em­ma­nuel d’as­tier de la Vi­ge­rie éprouve une pro­fonde ami­tié pour Svet­la­na Al­li­louye­va, il pro­voque aus­si ces re­trou­vailles pour une autre rai­son: il veut la dis­sua­der de se rendre aux Etats-unis, il se mé­fie d’une ex­ploi­ta­tion po­li­tique de son cas et croit que ce pays ne convien­drait pas à sa per­son­na­li­té. De leur cô­té, les Ren­sei­gne­ments amé­ri­cains le soup­çonnent d’avoir d’autres mo­ti­va­tions dont ils font part aux au­to­ri­tés suisses. D’après eux, d’as­tier sou­hai­te­rait mettre la main sur le ma­nus­crit au­to­bio­gra­phique que Svet­la­na Al­li­louye­va a ré­di­gé en 1963 à Mos­cou et em­por­té dans sa fuite vers l’oc­ci­dent. Si pour elle, il ne s’agit que d’une con­fes­sion lit­té­raire, ce do­cu­ment de 80’000 mots sus­cite des convoi­tises po­li­tiques de part et d’autre du Ri­deau de fer. Sans conteste, ce re­cueil re­pré­sente une op­por­tu­ni­té com­mer­ciale pour l’édi­teur qui en ac­quer­rait les droits en Oc­ci­dent. Ima­gi­nez: la fille de Sta­line, par­fai­te­ment in­con­nue à l’ouest, dé­voi­lant sa vie de fa­mille avec un tel dic­ta­teur! «Je ne puis écrire sur ce que je ne connais pas et n’ai pas vu de mes propres yeux», confie Svet­la­na Al­li­louye­va dans ce texte. Il ne lui avait fal­lu que trente-cinq jours pour l’écrire, dans le pe­tit vil­lage de Jou­kov­ka, près de Mos­cou, in­dique-t-elle dans sa pré­face à l’édi­tion qui pa­raî­tra en an­glais sous le titre Twen­ty let­ters to a friend (Vingt lettres à un ami) le 2 oc­tobre 1967.

Svet­la­na Al­li­louye­va en avait don­né quelques co­pies à des «amis lit­té­raires» et confié l’ori­gi­nal à l’am­bas­sa­deur d’inde en URSS en lui de­man­dant de le conser­ver chez lui, à Del­hi. Quand elle se rend en Inde, elle ré­cu­père son ma­nus­crit et le garde

constam­ment sur elle. Le 6 mars 1967, alors qu’elle se trouve à l’am­bas­sade amé­ri­caine avec l’in­ten­tion d’échap­per à L’URSS, le pré­cieux do­cu­ment se trouve dans sa va­lise. Elle ra­con­te­ra plus tard l’avoir lais­sé quelques ins­tants entre les mains d’un em­ployé de l’am­bas­sade qui l’a vrai­sem­bla­ble­ment pho­to­co­pié et transmis à Wa­shing­ton. D’une fa­çon ou d’une autre, le texte ar­ri­va aux Etats-unis un mois avant son au­teur, ain­si qu’elle le ra­conte dans son autobiographie: «Je leur par­lai […] de mon ma­nus­crit, que j’es­pé­rais pou­voir pu­blier à l’étranger. Je ré­pé­tais plu­sieurs fois que j’al­lais le faire sans faute, quelles que soient les cir­cons­tances. J’ai tout de suite dit que ce ma­nus­crit était l’his­toire de ma fa­mille et non un do­cu­ment po­li­tique. On me de­man­da de le mon­trer et on l’em­por­ta dans une autre pièce.» D’après ­Mar­tha Schad, la bio­graphe de Svet­la­na ­Al­li­louye­va, «six co­pies furent mises en cir­cu­la­tion, consul­tables par tous les membres du Dé­par­te­ment d’etat qui li­saient le russe.» Le 10 mars 1967, le se­cré­taire

9 d’etat amé­ri­cain Dean Rusk en confie la lec­ture au di­plo­mate George F. Ken­nan, grand connais­seur de L’URSS, au­teur de la fa­meuse thèse du ­contain­ment ou «en­di­gue­ment», cette stra­té­gie de po­li­tique étran­gère adop­tée par les Etats-unis après-guerre qui vi­sait à stop­per l’ex­ten­sion de la zone d’in­fluence so­vié­tique au-de­là de ses li­mites at­teintes en 1947 et à contrer les Etats sus­cep­tibles d’adop­ter le com­mu­nisme. George F. Ken­nan avait ser­vi comme jeune agent à Mos­cou sous la pré­si­dence de ­Frank­lin D. ­Roo­se­velt, puis comme am­bas­sa­deur à Mos­cou jus­qu’à la mort de Sta­line.

Pour évi­ter que d’as­tier ne s’em­pare du do­cu­ment, les Amé­ri­cains s’em­ploient sans re­lâche à ac­qué­rir ses droits d’édi­tion. Ini­tia­le­ment, un ac­cord se­cret pas­sé entre le gou­ver­ne­ment suisse et les of­fi­ciels amé­ri­cains pré­voyait que Svet­la­na Al­li­louye­va pour­rait res­ter trois mois maxi­mum en Suisse, les Amé­ri­cains s’en­ga­geant à trou­ver une so­lu­tion dans ce dé­lai. Or George F. Ken­nan est en­voyé en mis­sion secrète en Suisse du 22 au 27 mars 1967. Le choix de ce re­trai­té de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine n’est pas ano­din: en em­ployant Ken­nan comme né­go­cia­teur, le Dé­par­te­ment d’etat pour­ra tou­jours af­fir­mer qu’au­cun fonc­tion­naire amé­ri­cain n’est im­pli­qué dans cette af­faire, puis­qu’il est un di­plo­mate à la re­traite, don­nant des cours à l’uni­ver­si­té de Prin­ce­ton… En réa­li­té, l’af­faire de­meure sous le contrôle étroit de l’es­ta­blish­ment amé­ri­cain. Le fonc­tion­naire suisse An­to­ni­no Jan­ner le confirme en deux en­droits. Dans son rap­port: «George F. Ken­nan ne tra­vaille plus au ser­vice di­plo­ma­tique au­jourd’hui, mais en­tre­tient des liens très étroits avec le Dé­par­te­ment d’etat.» Et dans une note secrète du 28 mars 1967 à son su­pé­rieur, le Conseiller fé­dé­ral Willy Spüh­ler: «Le prof. ­Ken­nan a per­sua­dé Svet­la­na – se­lon nous à bon es­cient – qu’elle a be­soin d’un avo­cat comme conseiller et in­ter­mé­diaire. Il a re­com­man­dé un ca­bi­net d’avo­cats de tout pre­mier plan, éta­bli de longue date à New York, dont le chef (M. Green­baum) est un vieil ami de Ken­nan et membre éga­le­ment de la di­rec­tion de l’uni­ver­si­té de Prin­ce­ton.» Ken­nan, de son cô­té, s’as­sure de gar­der la maî­trise to­tale du pro­ces­sus en s’oc­troyant les ser­vices de ce «vieil ami» qui di­rige le ca­bi­net d’avo­cats Green­baum, Wolff & Ernst à New York. Et de ceux de la tra­duc­trice char­gée de ré­di­ger un ré­su­mé en an­glais du ma­nus­crit de la fille de Sta­line des­ti­né aux édi­teurs non-rus­so­phones, Pris­cil­la John­son-mcmillan, une in­for­ma­trice pré­su­mée de la CIA d’après des do­cu­ments d’ar­chives dé­clas­si­fiés aux Etats-unis en 1993.

Au moins Svet­la­na Al­li­louye­va a-t-elle le sen­ti­ment d’avoir son mot à dire. Les ar­chives ré­vèlent que de nom­breux édi­teurs, cer­tains pres­ti­gieux et d’autres moins connus, lui ont fait des pro­po­si­tions pour édi­ter ses mé­moires, en livre ou en sé­rie: les ma­ga­zines Life et Stern, par exemple, lui en offrent 500’000 dol­lars. En France, l’agence de presse Ope­ra Mun­di se hâte de ma­ni­fes­ter son in­té­rêt par té­lé­gramme pour la «ré­dac­tion et dif­fu­sion mon­diale des mé­moires de Svet­la­na», en ga­ran­tis­sant «une somme éle­vée à faire va­loir sur la moi­tié des re­cettes». Loin der­rière, avec sa pro­messe de ga­ran­tie à 100’000 dol­lars et une ré­par­ti­tion des gains 50/50, l’édi­teur

zu­ri­chois d’ori­gine hon­groise, Fe­renc­zy Ver­lag… Flai­rant le bon coup, prêts à mettre la main à la poche, les édi­teurs usent de pé­ri­phrases ob­sé­quieuses pour prou­ver leurs bonnes in­ten­tions. Les en­chères grimpent! La di­rec­trice des Edi­tions Bu­cher Pu­bli­shing Com­pa­ny à Lu­cerne pré­sente une offre «bien au-des­sus de 500’000 dol­lars» au nom de l’édi­teur new-yor­kais Mc­graw-hill, qui «n’hé­si­te­ra pas à aug­men­ter en­core cette offre» car il sou­haite ac­qué­rir les droits de toute pu­bli­ca­tion dans le monde en­tier, tan­dis que la mai­son d’édi­tion Bu­cher se conten­te­rait de gé­rer les droits pour l’al­le­magne. De nom­breuses autres pro­po­si­tions par­viennent à Svet­la­na Al­li­louye­va, comme celle du Sun­day Times à Londres qui sou­haite «qu’elle écrive ses mé­moires». Il faut com­prendre qu’au­cun de ces édi­teurs ne sait qu’elle a dé­jà un ou­vrage prêt à être pu­blié. Cer­tains n’y vont pas par quatre che­mins: le di­rec­teur de la fi­liale eu­ro­péenne du grand groupe amé­ri­cain The Hearst Cor­po­ra­tion se fait in­sis­tant, ar­rose de lettres et de ré­fé­rences les au­to­ri­tés suisses, dans l’es­poir de dé­cro­cher une en­tre­vue. Pour toute ré­ponse, ­Svet­la­na Al­li­louye­va fait par­ve­nir à son avo­cat new-yor­kais une liste d’édi­teurs qui lui pa­raissent in­té­res­sants. En fait, l’édi­teur a été choi­si en amont par George F. Ken­nan en concer­ta­tion avec son ami, l’avo­cat Ed­ward Green­baum, le New-yor­kais Har­per & Row qui est aus­si l’un des plus gros clients du ca­bi­net Green­baum, Wolff & Ernst…

Cet in­ter­ven­tion­nisme amé­ri­cain trans­pa­raît dans la note secrète d’an­to­ni­no Jan­ner: «Concer­nant le choix d’un édi­teur, le prof. Ken­nan a re­com­man­dé à Svet­la­na de se dé­ci­der pour Har­per & Row, au moins pour l’édi­tion en an­glais, et de lais­ser aux avo­cats le soin de conclure d’autres contrats pour les pu­bli­ca­tions en d’autres langues.» Quand George F. Ken­nan est dé­pê­ché en mis­sion secrète en Suisse pour «conseiller» la ci­toyenne so­vié­tique dans ses dé­marches édi­to­riales, il sait donc per­ti­nem­ment ce qu’il veut lui pro­po­ser. L’en­jeu consiste à lui don­ner l’im­pres­sion qu’elle a le choix, sans brus­que­rie. A vrai dire, il s’agit aus­si de la ti­rer de la si­tua­tion de clan­des­ti­ni­té où elle se trouve en Suisse: au­cun pays n’est prêt à lui ac­cor­der l’asile po­li­tique, quand bien même les Etats-unis se sont en­ga­gés au­près des Suisses à trou­ver une so­lu­tion. Les deux af­faires vont de pair: l’ac­qui­si­tion des droits d’édi­tion de son ma­nus­crit en­traî­ne­ra le rè­gle­ment de son cas po­li­tique aux yeux des gou­ver­ne­ments im­pli­qués dans la guerre froide. Cette condi­tion ap­pa­raît très clai­re­ment dans le ré­cit que fait Svet­la­na ­Al­li­louye­va de sa pre­mière ren­contre avec Ken­nan en Suisse, le 24 mars 1967: «Si je tiens à al­ler en Amé­rique, et non dans un pays d’eu­rope, il a dé­jà un édi­teur éven­tuel.»

10 Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain pré­pare donc sa ve­nue aux Etats-unis, mais veut s’as­su­rer des in­ten­tions de la trans­fuge et évi­ter tout im­pair di­plo­ma­tique avec L’URSS. Rai­son pour la­quelle la vi­site de Ken­nan en Suisse doit pas­ser in­aper­çue: «En ac­cord avec le Dé­par­te­ment d’etat, rap­porte An­to­ni­no Jan­ner, il ne ren­con­tre­ra que des of­fi­ciels suisses et évi­te­ra tout contact avec l’am­bas­sade amé­ri­caine.» Afin de ne pas être re­pé­ré, il pren­dra un avion à New York qui at­ter­ri­ra à Mi­lan, puis re­join­dra la Vil­la Ser­bel­lo­ni à Bel­la­gio, dans la pro­vince de Côme en Lom­bar­die. Il se ren­dra en­suite par ses propres moyens à Lu­ga­no où Jan­ner le «cueille­ra» pour le conduire à Ca­vi­glia­no, com­mune du Tes­sin, près de Lo­car­no, afin de me­ner les pre­mières dis­cus­sions. Pour le cas où sa pré­sence en Suisse se­rait dé­cou­verte, George F. Ken­nan fait par­ve­nir aux au­to­ri­tés hel­vé­tiques une jus­ti­fi­ca­tion écrite en an­glais ain­si que le ré­vèle An­to­ni­no ­Jan­ner dans son rap­port se­cret: «Le sé­jour de ­Ken­nan en Suisse dût-il être ré­vé­lé, il se­rait mal­adroit, de son avis et de ce­lui des Amé­ri­cains, de nier le rap­port avec Svet­la­na. Dans ce cas, il fe­rait une ­dé­cla­ra­tion. » Con­ser­vée dans les Ar­chives fé­dé­rales suisses, voi­ci sa tra­duc­tion: «Quand j’ai pris conscience de la si­tua­tion, j’ai dit au gou­ver­ne­ment amé­ri­cain que je se­rais prêt à ai­der, de quelque ma­nière que ce soit, dans la me­sure de mes moyens, et cette offre a été ac­cep­tée. Svet­la­na a été consul­tée et elle a ­conve­nu qu’il se­rait utile pour elle de me ren­con­trer pour

une dis­cus­sion à pro­pos de ses plans d’ave­nir. Je pense que vous connais­sez tous suf­fi­sam­ment mon par­cours pour en dé­duire que mes mo­ti­va­tions sont pu­re­ment hu­ma­ni­taires.» Svet­la­na Al­li­louye­va n’a en réa­li­té ja­mais été consul­tée, seule­ment in­for­mée de l’ar­ri­vée de Ken­nan en Suisse d’après son propre té­moi­gnage: «Jan­ner me té­lé­phone comme d’ha­bi­tude pour me de­man­der de mes nou­velles et me dit qu’il a une bonne nou­velle pour moi: George ­Ken­nan ar­rive la se­maine pro­chaine. Je ré­ponds que je ne sais pas qui c’est. Jan­ner en pa­raît éton­né: ­Ken­nan a long­temps vé­cu à Mos­cou, il y était am­bas­sa­deur des Etats-unis! C’est un grand hon­neur et une grande chance pour vous de ren­con­trer cet homme. Il est de ceux qui connaissent le mieux la Rus­sie. Je vous ap­por­te­rai ses livres.» Svet­la­na Al­li­louye­va

11 le ren­contre deux jours d’af­fi­lée, les 24 et 25 mars. Le 29 mars, elle signe deux pro­cu­ra­tions confé­rant tout pou­voir aux avo­cats amé­ri­cains choi­sis par George F. Ken­nan pour trai­ter des ques­tions re­la­tives à son ma­nus­crit, ain­si que des condi­tions d’oc­troi de son vi­sa amé­ri­cain. Le 31 mars, l’avo­cat Green­baum, de re­tour à New York, lui écrit pour lui an­non­cer qu’il né­go­cie avec l’édi­teur «dont il lui a dé­jà par­lé» (Har­per & Row). Elle avoue­ra plus tard n’avoir rien com­pris aux trac­ta­tions fi­nan­cières et ju­ri­diques qui en dé­cou­laient. Tout ce à quoi elle as­pi­rait était de ne plus re­tour­ner en URSS et d’être libre de pu­blier son ou­vrage. La par­tie n’étant pas en­core ga­gnée pour les Amé­ri­cains, ils en­voient en Suisse la tra­duc­trice dé­si­gnée du ma­nus­crit, Pris­cil­la John­son-Mcmillan, pour ren­con­trer Svet­la­na Al­li­louye­va entre le 9 et le 12 avril 1967.

Les au­to­ri­tés hel­vé­tiques, bien qu’em­bar­ras­sées par ces né­go­cia­tions en­tre­prises par les Amé­ri­cains sur leur ter­ri­toire, ne s’en mêlent pas. Elles se contentent de jouer un rôle d’in­ter­mé­diaire, à cer­taines condi­tions: Svet­la­na Al­li­louye­va est au­to­ri­sée à né­go­cier li­bre­ment des contrats d’édi­tion, pour au­tant que son ma­nus­crit ne soit pas pu­blié en Suisse ni ailleurs avant son dé­part du ter­ri­toire hel­vé­tique. Les Ser­vices spé­ciaux so­vié­tiques s’en mêlent et tentent de faire pres­sion sur les Suisses: le 31 mars, Alexandre Grat­chev, deuxième se­cré­taire au­près de l’am­bas­sade de L’URSS à Berne, s’en­tre­tient avec le co­lo­nel bri­ga­dier Pierre Mu­sy, chef de la sub­di­vi­sion Ren­sei­gne­ments et Sé­cu­ri­té de l’etat-ma­jor gé­né­ral suisse. Le gou­ver­ne­ment so­vié­tique pré­fé­re­rait à tout prendre que la fille de Sta­line ob­tienne l’au­to­ri­sa­tion de vivre en Suisse, plu­tôt que de par­tir pour les Etats-unis. Il se­rait mieux en­core «que le gou­ver­ne­ment suisse exerce son in­fluence» pour lui faire com­prendre que «la seule so­lu­tion rai­son­nable, c’est qu’elle rentre en URSS». Car «sa pré­sence pro­lon­gée ou dé­fi­ni­tive dans notre pays se­rait à même de trou­bler les bonnes re­la­tions qui existent entre L’URSS et la Suisse», rap­porte Mu­sy dans une note secrète des­ti­née aux au­to­ri­tés. L’af­faire est si sen­sible que Pierre Mi­che­li, se­cré­taire gé­né­ral du Dé­par­te­ment po­li­tique fé­dé­ral, trans­met la note du co­lo­nel Mu­sy au chef du dé­par­te­ment, Willy Spüh­ler, pré­ci­sant que le co­lo­nel n’au­rait pas ac­cep­té l’en­tre­tien avec l’agent so­vié­tique s’il avait su que ce der­nier lui par­le­rait de la fille de Sta­line. «Le col. brig. Mu­sy n’a en ef­fet ja­mais eu à s’occuper de cette af­faire et est at­ten­tif à ne pas se mê­ler de ques­tions po­li­tiques. Il s’est bor­né à écou­ter M. Grat­chev sans faire de com­men­taires.»

Les ten­sions ne s’apaisent que le 14 avril 1967. Ce jour-là, les avo­cats amé­ri­cains, mu­nis de la pro­cu­ra­tion si­gnée par Svet­la­na Al­li­louye­va, concluent un ac­cord d’édi­tion for­mel avec l’édi­teur new-yor­kais Har­per & Row. Cette der­nière re­çoit l’as­su­rance qu’elle pour­ra s’ins­tal­ler aux Etats-unis. La date de son dé­part de Suisse est fixée au 21 avril. Plus rien ne s’op­pose, du point de vue des Amé­ri­cains, à une ren­contre avec Em­ma­nuel d’as­tier, la­quelle au­ra lieu dès le len­de­main. Vingt ans plus tard, dans un livre où elle re­trace en dé­tail le che­mi­ne­ment de son ma­nus­crit, elle confir­me­ra ce scé­na­rio: «Dès que les pa­piers im­por­tants furent si­gnés, les avo­cats re­par­tirent pour les Etats-unis. Je fus au­to­ri­sée à ren­con­trer Em­ma­nuel d’as­tier et sa femme, qui at­ten­daient dé­jà dans la mai­son de sa nièce,

près de Fri­bourg » . Certes, elle s’illu­sionne sur

12 le fait que ses pro­blèmes sont dé­fi­ni­ti­ve­ment ré­glés, car elle n’a re­çu qu’un vi­sa tou­ris­tique de non-im­mi­grant, va­lable six mois et re­nou­ve­lable. Ce qui n’est pas sy­no­nyme d’asile po­li­tique.

Quand Svet­la­na Al­li­louye­va ren­contre ­Em­ma­nuel d’as­tier chez les Blancpain, à Fri­bourg, l’af­faire est donc pliée. Mais ce der­nier semble en­core nour­rir des es­poirs comme en té­moigne la Russe dans son autobiographie: «Dans les der­niers jours, ­Liou­ba et Em­ma­nuel d’as­tier – les seules per­sonnes que je connais­sais dé­jà en Eu­rope – étaient ve­nus à Fri­bourg. Je suis al­lée les voir chez leur nièce. Ce fut une réunion bruyante, où l’on par­lait à la fois le russe, le fran­çais et l’an­glais. Le sa­lon était plein de monde, les ques­tions fu­saient de toute part, je n’avais pas le temps d’y ré­pondre, car dé­jà on m’en po­sait d’autres, ou­bliant les pré­cé­dentes, tant il y avait de choses que l’on vou­lait sa­voir. Il m’était pour­tant clair que ­d’as­tier avait dé­jà un plan tout prêt à me pro­po­ser. Ce plan consis­tait en ce­ci: ne pas al­ler aux USA (“vous échan­ge­rez une pri­son contre une autre”), dif­fé­rer d’un an la pu­bli­ca­tion du livre (“en ce mo­ment, ce­la risque de pro­vo­quer une vive ré­ac­tion de la part du gou­ver­ne­ment so­vié­tique”) et res­ter en Suisse (“vous pou­vez comp­ter sur l’hos­pi­ta­li­té de ma nièce”) Je l’en re­mer­ciai, mais lui ex­pli­quai néan­moins que je vou­lais, avant toute chose, faire pa­raître mon livre, que j’avais dé­jà mon vi­sa pour les Etats-unis et que je me fi­chais éper­du­ment de la “ré­ac­tion” du gou­ver­ne­ment so­vié­tique, ayant dé­fi­ni­ti­ve­ment rom­pu tant avec ce­lui-ci qu’avec l’union so­vié­tique en gé­né­ral.» Il n’est donc pas ex­clu, comme le soup­çon­naient les Amé­ri­cains, qu’em­ma­nuel d’as­tier ait eu en tête de faire édi­ter le ma­nus­crit sous ses aus­pices en Eu­rope. Sin­gu­liè­re­ment, il n’évoque pas pu­bli­que­ment cet in­té­rêt et ne pro­duit qu’une seule phrase sur la ques­tion du ma­nus­crit dans son ar­ticle du mois de mai 1967 où l’on de­vine la dé­cep­tion: «Peut-être ce pre­mier livre de sou­ve­nirs qu’elle a dé­jà en­voyé en Amé­rique l’a-t-il dé­li­vrée?» Son autre sou­hait, clai­re­ment ex­pri­mé ce­lui-ci, n’abou­ti­ra pas da­van­tage: «Je ve­nais en Suisse pour re­voir Svet­la­na, écrit-il, une amie, une per­sonne, pour la dis­sua­der de se rendre aux Etats-unis.»

Svet­la­na Al­li­louye­va a por­té un ju­ge­ment am­bi­va­lent sur l’at­ti­tude de ses amis fran­çais. Dans son autobiographie, elle re­lève à deux re­prises que ses de­mandes d’as­sis­tance à ceux-ci sont res­tées lettre morte: «J’écri­vis à Liou­ba Kras­sine, la femme ­d’em­ma­nuel d’as­tier que j’avais ren­con­trée trois fois à Mos­cou. Je lui écri­vis en russe, lui di­sant que je me trou­vais en Inde, que je ne vou­drais pas re­tour­ner en URSS, et je lui de­man­dais s’il était pos­sible d’édi­ter le livre à l’étranger […] Un té­lé­gramme très bref ar­ri­va quelques jours plus tard […] sui­vi d’une lettre de Liou­ba en russe me di­sant qu’elle me com­pre­nait très bien. Sa lettre ne conte­nait au­cun conseil pra­tique. Pou­vais-je me confier à des gens que je connais­sais à peine? » Une deuxième ré­ponse la fait rire jaune: «Un té­lé­gramme de Liou­ba d’as­tier m’at­ten­dait: “Se­rions heu­reux de vous voir à Pa­ris”. Je ne pus m’em­pê­cher de rire: on pou­vait aus­si bien m’in­vi­ter sur la Lune…» Et elle ajoute, fière: «C’est à Del­hi que j’ai moi-même fait le pas dé­ci­sif. Per­sonne ne m’a ai­dée ni conseillée, et nul ne sa­vait ce que je fai­sais.» A ce mo­ment-là, Svet­la­na ­Al­liouye­va sait dé­jà par­fai­te­ment qu’elle ne confie­ra pas son ma­nus­crit à Em­ma­nuel d’as­tier. Ce­la ne l’em­pêche évi­dem­ment pas d’éprou­ver de la sym­pa­thie pour ce­lui-ci. Mais Em­ma­nuel d’as­tier n’avait, semble-til, pas les moyens d’ai­der la Russe à faire choix des cir­cons­tances qu’elle ne maî­tri­sait pas elle-même, jouet d’in­té­rêts in­ter­na­tio­naux plus puis­sants.

Se­lon Fran­çois-dominique Blancpain, ­ «Em­ma­nuel vou­lait qu’elle reste en Suisse ou qu’elle vienne en France. Il était convain­cu qu’elle se per­drait en al­lant aux Etats-unis. Comme il avait des bonnes re­la­tions avec le gé­né­ral de Gaulle, il avait cru que rien ne s’op­po­se­rait à ce qu’elle trouve asile en France. Mais l’opé­ra­tion a échoué.» Il faut dire que George F. Ken­nan et les avo­cats amé­ri­cains ont été par­ti­cu­liè­re­ment ef­fi­caces dans cette af­faire, se­con­dés par leurs ho­mo­logues suisses.

Vi­sa de sor­tie D’URSS de Svet­la­na Al­li­louye­va. © Afs-berne

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