Sur les traces des Chiens du Nord

Simples bar­bares pour cer­tains, in­tré­pides ex­plo­ra­teurs pour d’autres, les Vi­kings ne cessent de fas­ci­ner, au même titre que les Grecs ou les Ro­mains. A Fri­bourg, une troupe a dé­ci­dé de faire re­vivre à sa fa­çon cette ci­vi­li­sa­tion au­jourd’hui dis­pa­rue.

Sept - - Sommaire - Sébastien Roux texte & images

Les mi­nutes s’égrainent. Len­te­ment. Pe­sam­ment. Comme cette fine pluie de no­vembre dé­po­sant des perles d’eau sur les ai­guilles de sa­pins trop lasses et les branches de hêtres trop frêles pour les re­te­nir. Le chant des oi­seaux s’est tu lorsque les der­niers rayons du so­leil ont dis­pa­ru. Seule l’odeur âcre de la boue par­vient à mes na­rines tan­dis que la clai­rière dans la­quelle je me trouve plonge peu à peu dans l’obs­cu­ri­té. Vis­sé sur ma tête, mon hjálmr, sorte de casque en fer, m’em­pêche de voir pré­ci­sé­ment les sil­houettes qui me font face. Sous leurs épaisses pro­tec­tions de cuir et de mailles, elles sont im­po­santes et hos­tiles. Les re­gards en ma di­rec­tion ne pré­sagent rien de bon… Je souffle, je ha­lète, je tremble. Les contour­ner me semble im­pos­sible, s’en­fuir n’est plus une op­tion en­vi­sa­geable. Te­nant fer­me­ment mon bou­clier, je prie pour que mon épée à double tran­chant ne se brise pas au pre­mier as­saut. Vo­pen, «en garde», vo­ci­fère mon com­pa­gnon d’armes col­lé à mon épaule. Fram, «en avant», ajou­tet-il après quelques secondes. La ba­taille s’en­gage...

Chaque mois, hi­ver comme été, les bois fri­bour­geois sont le théâtre d’un bien étrange spec­tacle mê­lant vo­cables in­so­lites et éclats de fer. Un re­tour dans le temps, dix siècles plus tôt, à une époque où les Vi­kings, ci­vi­li­sa­tion scan­di­nave aus­si va­leu­reuse que fé­roce, partaient à la conquête de l’eu­rope, du Groen­land et de l’amé­rique. Une dis­pa­ri­tion bru­tale les a consa­crés au rang de mythe au même titre que les Grecs ou les Ro­mains. De­puis, de nom­breux pas­sion­nés ont re­pris

le flam­beau pour ral­lu­mer la flamme et par­ta­ger cet hé­ri­tage. A Fri­bourg, ils se sur­nomment Ha­rald dre­kihúð, Asulf, Valdís, Hrim­nir et Jo­rulf. Réunis au­tour d’une iden­ti­té com­mune, ils forment la troupe des Chiens du Nord. « Mon ex­pé­rience viking ini­tiale re­monte à 2013, m’ex­plique Ha­rald dre­kihúð lors de notre pre­mière ren­contre. Après avoir ex­plo­ré la pé­riode des Tem­pliers, j’étais à la re­cherche d’un mode de vie plus proche de mes at­tentes. Fas­ci­né de­puis l’en­fance par les sa­gas de Snor­ri Stur­lu­son (11791241), sorte d’ho­mère du Nord, j’ai alors fon­dé les Loups d’az­gard avec ­Thor­vald, un ami qui était alors le jarl, terme dé­si­gnant le chef de la troupe en langues scan­di­naves. Deux an­nées ont pas­sé et nous avons dé­ci­dé avec Asulf de tour­ner la page pour consti­tuer les Chiens du Nord. On vou­lait conser­ver cette image du froid en l’al­liant à un ani­mal à la fois fi­dèle et in­tré­pide.»

Pa­ra­doxa­le­ment, le dé­bit de la voix de ce­lui qui s’est vo­lon­tai­re­ment sur­nom­mé «Peau de Dra­gon» ( dre­kihúð, en vieux nor­rois) est po­sé lors­qu’il évoque son pas­sé, don­nant l’im­pres­sion de pe­ser chaque mot pour da­van­tage de sin­cé­ri­té. Si ses che­veux blonds et sa barbe claire lui donnent l’al­lure d’un Sué­dois, son ac­cent tra­hit ses ori­gines fri­bour­geoises. Plus que ses paroles, ce sont les nom- breux ta­touages cou­vrant ses ­avant­bras qui montrent l’éten­due de sa pas­sion. «Il y a une di­men­sion sym­bo­lique dans ces des­sins: ef­frayer mes ad­ver­saires, in­vo­quer la chance ou me pro­té­ger contre la ma­gie noire. Ce sont des traits de ma per­son­na­li­té», glisse le grand gaillard, sou­rire en coin.

A l’abri des re­gards indiscrets, les Chiens du Nord ont ins­tal­lé leur cam­pe­ment dans une fo­rêt proche de Villars-sur-glâne. Avec ses arbres culmi­nant à une di­zaine de mètres et une vé­gé­ta­tion ver­doyante, l’en­droit re­vêt un cer­tain charme. En son coeur, un to­tem de bois sculp­té en l’hon­neur de Týr, dieu du ciel et de la guerre dans la my­tho­lo­gie nor­dique. De part et d’autre, deux abris rem­plis de foin qui au­raient pu ac­cueillir du bé­tail au temps des Vi­kings. Une ca­bane construite à la force des bras sur­plombe le tout avec, à l’in­té­rieur, une grande table de ban­quet per­met­tant de re­cons­ti­tuer les fes­tins d’an­tan, ain­si qu’une mez­za­nine pour se re­po­ser lorsque l’al­cool a trop cou­lé. Pour peu, on s’y croi­rait sauf la pré­sence d’un vul­gaire graf­fi­ti lais­sé par des squat­ters...

Car ici, le XXIE siècle n’existe pas. Les smart­phones ne sont pas col­lés à la main, le bi­tume n’a pas rem­pla­cé la terre et la seule source de lu­mière pro­vient des ­bou­gies.

Agés d’une tren­taine ­d’an­nées, les cinq membres des Chiens du Nord sont bû­che­ron, tech­ni­cien en ra­dio­lo­gie, étu­diant ou em­ployés de com­merce. Mon in­té­gra­tion par­mi ces Vi­kings des temps mo­dernes passe obli­ga­toi­re­ment par une te­nue ap­pro­priée. «Com­po­sée prin­ci­pa­le­ment de laine, de lin et de cuir», dé­taille cal­me­ment Hjal­mur, membre de­puis plus de dix ans des Gar­diens du Fleuve en Va­lais, autre troupe viking ac­tive en Suisse. Ce ta­pis­sier dé­co­ra­teur de pro­fes­sion à la longue che­ve­lure noire et au re­gard per­çant vient par­fois se battre chez ses voi­sins ro­mands. Des com­bats dont je ne vais pas tar­der à dé­cou­vrir l’in­ten­si­té et la sub­ti­li­té des mou­ve­ments.

Mais avant ce­la, il faut sa­voir ob­ser­ver. Re­gar­der pour mieux imi­ter. Par de grandes ac­co­lades, les Chiens du Nord ac­cueillent tour à tour leurs hôtes: ­Hjal­mur ain­si que trois Ju­ras­siens qui ont fait le dé­pla­ce­ment avec l’in­ten­tion de fon­der eux aus­si un jour leur propre troupe. Im­po­sant, le teint hâ­lé et les che­veux ra­sés au cen­ti­mètre, Asulf, co­fon­da­teur des Chiens du Nord, prend le temps de leur ex­po­ser l’équi­pe­ment né­ces­saire. Ses paroles sont pré­cises, al­lant di­rec­te­ment à l’es­sen­tiel. «Si vous vou­lez vous faire res­pec­ter lors des camps, il va fal­loir in­ves­tir dans les ma­tières pre­mières uti­li­sées par les Vi­kings. Seules les pro­tec­tions des ti­bias peuvent être en plas­tique vu qu’elles sont ca­chées sous le pan­ta­lon en lin ou en laine sui­vant la sai­son. Pour l’ar­mure, deux choix s’offrent à vous: une cotte de mailles ou rem­bour­rée de laine. La pre­mière li­mite la ra­pi­di­té de vos mou­ve­ments, la se­conde est moins coû­teuse mais plus fra­gile.»

Qu’ils soient Chiens du Nord ou Gar­diens du Fleuve, leur connais­sance des nom­breux mys­tères de cette ci­vi­li­sa­tion est im­pres­sion­nante. Ils maî­trisent sur le bout des doigts les sub­ti­li­tés de ce mode de vie an­ces­tral, ne se can­ton­nant pas uni­que­ment aux re­pré­sen­ta­tions de la sé­rie té­lé­vi­suelle Vi­kings. «On ne cherche pas à faire de la simple fi­gu­ra­tion, mais à re­cons­ti­tuer leurs tra­di­tions et à re­pro­duire les tech­niques de com­bat qu’ils ont dé­ve­lop­pées, pré­cise Ha­rald dre­kihúð tan­dis qu’il en­file son casque. En­fin ça, tu vas le voir quand on va com­men­cer à se battre.» A contre-cou­rant du mythe en­tou­rant la te­nue de com­bat des guer­riers scan­di­naves, vé­hi­cu­lé par le cler­gé ca­tho­lique dès la fin du VIIE siècle pour dia­bo­li­ser les Vi­kings, son hjálmr n’est pas à corne. Ar­ron­di, sans ar­ti­fice, le poids du temps et les com­bats ré­pé­tés ont ter­ni l’éclat du mé­tal brut lais­sant ap­pa­raître ça et là des traces de rouille. De son nez

à ses épaules, une cotte de mailles le pro­tège contre la pointe des épées en­ne­mies.

Le mien, ce­lui d’un des Gar­diens du Fleuve dont j’ai hé­ri­té pour la jour­née, res­semble à ce­lui d’ha­rald dre­kihúð, sans cotte de mailles et à la dif­fé­rence qu’il s’en­fonce sur ma tête à chaque mou­ve­ment, me plon­geant dans une obs­cu­ri­té qua­si to­tale. Em­bê­tant pour frap­per son ad­ver­saire et es­qui­ver ses coups… Ja­mais à court d’idées, Hjal­mur me conseille d’in­ter­ca­ler ma fine écharpe entre mes che­veux et mon couvre-chef pour en ajus­ter la taille. Le ré­glage ef­fec­tué, je suis im­mé­dia­te­ment sai­si par la vi­ta­li­té que me pro­cure cette pro­tec­tion de fer. Le froid qui pi­cote mes joues me re­vi­ta­lise. Len­te­ment, ma main droite sai­sit la poi­gnée de la lame à double tran­chant, lé­gère, que je fais mal­adroi­te­ment vi­re­vol­ter dans les airs. Ma se­conde main glisse dans la poi­gnée en cuir du bou­clier, le buk­la­ri. Elle se bloque à l’in­té­rieur pour qu’il ne m’échappe pas sous les coups des en­ne­mis. Je suis prêt à me battre… «Avance vers moi, m’or­donne Hjal­mur po­si­tion­né à quelques mètres des Chiens du Nord qui ont com­men­cé l’échauf­fe­ment par des duels. Bon, avant de nous af­fron­ter, je vais te don­ner quelques conseils pour ne pas te bles­ser ou pire, nous bles­ser… Tu dois tou­jours por­ter des coups ver­ti- caux avec ton épée, du ciel vers la terre. Même si la pointe n’est pas ai­gui­sée, tu ne dois ja­mais vi­ser di­rec­te­ment l’en­ne­mi. Pense à pro­té­ger ton bras d’attaque der­rière le bou­clier et à faire des mou­ve­ments vifs quand tu veux por­ter ton coup.»

Je m’exé­cute tel un boxeur ama­teur seul sur son ring. J’en­fonce mes pieds dans la boue tout en flé­chis­sant mes jambes pour être plus dy­na­mique. Attaque, dé­fense, attaque, dé­fense… Je tente de co­or­don­ner les dif­fé­rentes par­ties de mon corps pour gar­der une certaine maî­trise dans mes en­chaî­ne­ments. Tan­dis que j’es­saie de trou­ver mes re­pères, les cinq Vi­kings de la troupe des Chiens du Nord et Hjal­mur des Gar­diens du Fleuve ont for­mé un cercle. A l’in­té­rieur, deux d’entre eux s’af­frontent. Le vain­queur reste au centre et un nou­veau pré­ten­dant lâche un cri pour ren­trer à son tour dans la danse. Après quelques mi­nutes à ré­pé­ter mes gammes, je sens le re­gard d’ha­rald dre­kihúð poin­ter en ma di­rec­tion. «OK, ça m’a l’air pas trop mal, re­joins-nous! Tu te sou­viens des dif­fé­rentes règles? Là, on est en full tar­get, tu peux tou­cher toutes les zones du corps de ton ad­ver­saire. Al­lez, en garde!»

Deux mètres me sé­parent de lui. Deux mètres qui font res­sur­gir cer­tains de mes sou­ve­nirs d’en­fance, ces ins­tants cri­tiques où l’on dé­couvre de nou­velles sen­sa­tions,

de nou­velles ex­pé­riences: le pre­mier bai­ser, la pre­mière vague sur­fée… Le pre­mier coup d’épée sur la tête, car on a ou­blié de se pro­té­ger… Oui, mon pre­mier com­bat au­ra sans doute du­ré moins de cinq secondes. Pas de pi­tié pour les dé­bu­tants. La pro­chaine fois je tâ­che­rai d’être plus concen­tré, tout ex­ci­té par l’adré­na­line que dif­fuse mon cer­veau dans mon corps.

Je me re­place ra­pi­de­ment dans le cercle. C’est au tour d’asulf d’af­fron­ter son ami d’en­fance Ha­rald dre­kihúð. Ils se connaissent par coeur, évitent les coups de l’autre dans un bruit stri­dent d’épées qui s’en­tre­choquent. Ils al­ternent le rythme et les po­si­tions, cher­chant à tou­cher les pieds ou à pa­rer pour mieux contre-­at­ta­quer. A les ob­ser­ver ain­si, je constate que le che­min se­ra en­core long avant de pou­voir me battre comme eux. Me reste ce­pen­dant un atout à jouer, mon im­pré­vi­si­bi­li­té, comme toute per­sonne in­ex­pé­ri­men­tée. Ou­bliant peu à peu le poids de l’ar­mure sur mes épaules, une quin­zaine de ki­los, je plisse mes yeux à la ma­nière de Clint East­wood dans Le Bon, la Brute et le Truand, bien dé­ci­dé à te­nir plus que cinq dé­ri­soires secondes. Tel un fé­lin se di­ri­geant vers sa proie, j’adopte une dé­marche lé­gère, pri­vi­lé­giant l’agi­li­té à la fé­ro­ci­té. Pas ques­tion de me dé­cou­vrir, mon bou­clier de­vient ma se­conde peau. De pe­tites gouttes d’eau ruis­sellent le long des re­bords de mon casque jus­qu’à mon nez. Ma res­pi­ra­tion s’ac­cé­lère à chaque es­quive, je crache de la buée. Une ou­ver­ture et mon épée sur­gi­ra…

Con­trai­re­ment aux idées re­çues, le Viking n’est pas cette brute san­gui­naire as­soif­fée de sang, mais un com­bat­tant fier qui pri­vi­lé­giait la ruse à la force pure, no­tam­ment en rai­son de son in­fé­rio­ri­té nu­mé­rique. Ma pre­mière vic­toire ne se­ra pas im­mé­diate, mais fi­ni­ra par ar­ri­ver face à Valdís, pe­tit bout de femme d’en­vi­ron un mètre cin­quante-cinq. ­Nul­le­ment im­pres­sion­née par ses com­pa­gnons me­su­rant tous au moins trente cen­ti­mètres de plus qu’elle, cette blonde pleine d’éner­gie com­bat d’égale à égal, sa pe­tite taille lui confé­rant par­fois même un cer­tain avan­tage. Après avoir contré plu­sieurs de ses coups, mon épée per­cute son casque, la touche est va­li­dée. «Bra­vo, tu as réus­si, me fé­li­cite Asulf. Par contre, fais at­ten­tion, ton der­nier coup était li­mite. Pense à bien faire des mou­ve­ments de haut en bas et non ho­ri­zon­taux. On va faire une pre­mière pause pour en­chaî­ner en­suite avec les ba­tailles en ligne.»

Compte te­nu de l’ef­fort sou­te­nu que je viens de pro­duire et une ­tem­pé­ra­ture avoi­si­nant le zé­ro de­gré, mon corps dé­gage une fine va­peur.

Cette sé­quence de duels n’a du­ré qu’une ving­taine de mi­nutes et dé­jà le car­dio est mis à rude épreuve. J’ôte dé­li­ca­te­ment mon casque pour ne pas faire tom­ber l’écharpe coin­cée à l’in­té­rieur et re­place mon épée dans son four­reau. Je laisse mon bou­clier, for­cé­ment plus vo­lu­mi­neux, contre un ta­lus, je le re­pren­drai plus tard. «Il y a une chose que tu dois sa­voir, la plus im­por­tante de toute, me si­gnale d’un air so­len­nel Hjal­mur qui vient à ma ren­contre. Ton bou­clier, lorsque tu le dé­poses, pense à tou­jours mettre le bla­son de ta troupe en va­leur, tu dois être fier de ce que tu re­pré­sentes!» Ce­lui des Chiens du Nord est im­mé­dia­te­ment re­con­nais­sable: un chien éti­ré au corps ru­ba­né. «Je l’ai des­si­né quelques se­maines après la créa­tion de notre troupe, me pré­cise Asulf. Il est di­rec­te­ment ins­pi­ré du style de Jel­ling, un cou­rant ar­tis­tique qui tire son nom du site épo­nyme dans le Jut­land qui fut la pre­mière et ul­time ré­si­dence des rois du Danemark au IXE siècle. En termes de sym­bole, on a ra­jou­té deux griffes pour mettre l’ac­cent sur les com­bats, notre pré­fé­rence. L’autre dé­tail, c’est la cou­leur, entre le rouge vif et le mar­ron aca­jou. Tu as une idée d’où ça peut ve­nir? C’est du sang d’ani­mal ré­cu­pé­ré dans une bou­che­rie. Lors­qu’on le peint sur du lin, ça donne cet ef­fet. Pas mal non?»

Entre les com­bats, tout le monde se re­trouve de­vant la ca­bane au­tour d’un feu pour échan­ger anec­dotes et autres conseils. «De­puis le dé­but de l’aven­ture, en 2013, il y a eu quelques membres cas­sés, sur­tout les poi­gnets, ad­met Ha­rald dre­kihúð. For­cé­ment, le risque zé­ro n’existe pas, mais il est maî­tri­sé, sur­tout avec l’ex­pé­rience. Pour les com­bats de ligne, on va se col­ler épaule contre épaule et évi­ter de se faire dé­bor­der sur les ailes. C’est la par­tie que je pré­fère, car ce­la fait ap­pel à la co­hé­sion et à l’es­prit d’équipe. On va de­voir bien com­mu­ni­quer entre nous pour prendre le des­sus sur nos ad­ver­saires!»

Vo­pen (en garde), fram (en avant), mais aus­si fyl­king, terme uti­li­sé pour res­sou­der les guer­riers lors­qu’ils se dé­tachent trop de la ligne. Glo­ba­le­ment, les Chiens du Nord uti­lisent une di­zaine de mots pro­ve­nant du vieux nor­rois, par­lé à par­tir du VIIE siècle en Nor­vège et dans ses an­ciennes co­lo­nies d’outre-mer (Is­lande, îles Fé­roé, etc.) dans cer­taines par­ties de l’ecosse, de la Normandie et du Groen­land, ain­si que dans les quelques comp­toirs vi­kings d’ir­lande. His­to­ri­que­ment, les ex­perts tels le Fran­çais Ré­gis Boyer s’ac­cordent sur la date des pre­mières traces vi­kings en Eu­rope: 793. Des écrits ec­clé­sias­tiques, pu­bliés dans l’an­glo-saxon Ch­ro­nicle, font état d’un raid contre l’ab­baye de Lin­dis-

farne, une île si­tuée en An­gle­terre, me­né cette an­née-là par des bar­bares ve­nus des «Terres du Nord». Sur des drak­kars lé­gers et ra­pides, leur ex­pan­sion se fe­ra à ­tra­vers les mers et les fleuves du­rant près de quatre siècles. Et même si au­cune preuve ma­té­rielle ne per­met de confir­mer leur pré­sence en Suisse du­rant cette pé­riode, les Bur­gondes, ve­nus deNor­vège et du Danemark du­rant l’âge du fer (400 av. J.-C. à 800 apr. J.-C.) ont pour­tant bien co­lo­ni­sé la Suisse ro­mande ac­tuelle et le quart sud- est de la Gaule, don­nant même leur nom à la Bourgogne.

« On y re­tourne? lance Asulf après quelques mi­nutes de re­pos bien mé­ri­tées. On va com­men­cer avec les épées, si ça vous va, en­suite, on ajou­te­ra les lances et, pour­quoi pas, la hache. » La pa­no­plie com­plète d’un guer­rier viking en somme. Se­lon la Hirðs­krá, livre ras­sem­blant une sé­rie de lois édic­tées par le Royaume de Nor­vège da­té du XIIIE siècle, «les armes sont sé­cu­ri­té et pro­tec­tion dans la guerre, hon­neur et dis­tinc­tion dans la paix, et elles re­pré­sentent de bons in­ves­tis­se­ments en ca­pi­taux uti­li­sables en tous be­soins sus­cep­tibles de sur­ve­nir en quelque cas que ce soit.»

Sept com­bat­tants vont se me­su­rer. Pour équi­li­brer les deux équipes, je lut­te­rai aux côtés d’asulf, Jo­rulf et Valdís. Ha­rald dre­kihúð, Hjal­mur et Hrim­nir ten­te­ront de dé­jouer notre avan­tage hy­po­thé­tique du nombre. Con­trai­re­ment au bridge qui se dis­pute sur un pont en bois gé­né­ra­le­ment de deux mètres sur cinq, le com­bat en ligne n’est pas dé­li­mi­té dans l’es­pace. Chaque été, cer­tains fes­ti­vals, dont ce­lui de Wo­lin en Po­logne, ac­cueillent des cen­taines de troupes pour de tels com­bats épiques. Le nôtre se­ra plus in­ti­miste, mais tout aus­si exal­tant pour un néo­phyte. La ba­taille s’en­gage… Mal­gré leur in­fé­rio­ri­té nu­mé­rique, nos trois ad­ver­saires nous do­minent ai­sé­ment. Plus fur­tifs, plus co­or­don­nés, ils ar­rivent ra­pi­de­ment à nous dé­bor­der. Seul Asulf par­vient à ré­sis­ter quelques secondes sup­plé­men­taires. «Bon, on va chan­ger de stra­té­gie, ten­tet-il. Toi et Valdís vous al­lez vous mettre au mi­lieu. Es­saie de ne pas te dé­cou­vrir trop vite, reste en po­si­tion de dé­fense. Quand ils ten­te­ront de te neu­tra­li­ser, je fe­rai en sorte de les contrer. Vo­pen! »

Ser­vir d’ap­pât… Si cette idée est loin de me faire rê­ver, elle fi­ni­ra ce­pen­dant par por­ter ses fruits. Les com­bats s’en­chaînent de ma­nière in­tense. Etre Viking, c’est un sport à part en­tière, c’est sa­voir gé­rer à la fois sa condi­tion phy­sique et l’as­pect men­tal de la stra­té­gie. A bout de souffle, dé­gou­li­nant sous mon hjálmr, je dé­cide de prendre un peu de re­cul pour

­re­gar­der les com­bats aux lances et à la hache. Les pre­mières, bien que lé­gères, obligent les por­teurs à les te­nir à deux mains tant elles sont longues, plus de deux mètres cin­quante, dé­lais­sant de fait leurs bou­cliers. Les coups ver­ti­caux doivent être por­tés en des­sous du torse par me­sure de sé­cu­ri­té. La hache, quant à elle, ne me­sure qu’un mètre hui­tante mais per­met de fondre tel un fau­con sur sa proie. Gare au dan­ger! Pour pi­men­ter le tout, l’orage com­mence à gron­der. Les cris fou­gueux des Vi­kings ont sans doute eu rai­son de son som­meil. Le temps presse s’ils ne veulent pas res­sen­tir à tra­vers leurs ar­mures mé­tal­liques la foudre de Thor, dieu du ton­nerre dans la my­tho­lo­gie nor­dique.

Cou­ra­geux mais pas sui­ci­daires, les Chiens du Nord vont sa­ge­ment stop­per leur en­traî­ne­ment lors­qu’un éclair illu­mine le ciel avant de li­bé­rer quelques ins­tants plus tard un bruit as­sour­dis­sant. Nul ne peut dé­fier la fu­reur des dieux. «Qui veut une bière pour ré­cu­pé­rer? de­mande Asulf à tous les convives, nul­le­ment sur­pris par le chan­ge­ment ra­pide de la météo. Ser­vez-vous, elles sont là pour ça.» Les conver­sa­tions re­prennent une fois les pre­mières gor­gées sa­vou­rées. «L’im­por­tant ce n’est pas seule­ment la ma­nière dont vous vous bat­tez, in­siste Hjal­mur à l’at­ten­tion des trois Ju­ras­siens, c’est ­sur­tout le soin que vous por­tez à votre équi­pe­ment. Per­son­nel­le­ment ça m’ar­rive de pas­ser six heures d’af­fi­lée rien qu’à l’en­tre­tien!» La fin de la jour­née s’écoule entre ré­cits de com­bats et dis­cus­sions sur les va­leurs et les croyances vi­kings. Et tan­dis que je me change, Ha­rald et Asulf m’as­surent avec un grand sou­rire que, si je le sou­haite et que je suis motivé, je se­rai tou­jours le bien­ve­nu pour par­faire ma tech­nique chez les Chiens du Nord.

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