Sol­dat à temps par­tiel

Ou­bliez votre fa­mille, vos amis et vos col­lègues du­rant les trois pro­chaines se­maines: des hommes af­fluent des quatre coins du pays pour s’y sub­sti­tuer. C’est l’heure de la pa­ren­thèse mar­tiale, le temps des uni­formes. Jour­nal «de paix» d’un sol­dat suisse

Sept - - Sommaire - Oli­vier Buchs texte & Pier­rick Gui­gon illus­tra­tions

Atra­vers les bar­be­lés de la ca­serne de Payerne, un vil­lage de bé­ton, fla­ves­cent et dé­peu­plé ap­pa­raît… En ce dé­but d’été, le pa­no­ra­ma de la place d’armes est as­sez sor­dide: pas­sée la garde, vous ne ren­con­trez plus per­sonne dans cette étrange enclave mi­li­taire per­due dans la ci­té. Et le tout prend des airs post- apo­ca­lyp­tiques dans une ver­sion propre en ordre. Nous sommes en Suisse tout de même.

L’ab­sence de mou­ve­ment me pré­oc­cupe: en mar­chant avec mon bar­da sur le dos et mon fu­sil d’as­saut à l’épaule, j’ai le sen­ti­ment désa­gréable d’être mal tom­bé, que ma pré­sence ici tient de l’in­tru­sion. Comme si je tra­ver­sais la zone d’ex­clu­sion de Tcher­no­byl ou que je me ba­la­dais dans un dé­cor de ci­né­ma du­rant la pause de mi­di. Je fer­me­rais les yeux que je pour­rais me croire en pleine fo­rêt, mes oreilles flat­tées par une cho­rale de pin­sons et de mé­sanges char­bon­nières ra­re­ment im­por­tu­nés par le pas­sage d’un vé­hi­cule ou le hur­le­ment loin­tain d’un of­fi­cier.

L’averse me­nace. Le vent est en em­bus­cade, au cas où il me vien­drait à l’idée de dé­ployer ce pa­ra­pluie que je ne de­vrais pas avoir sur moi. Ques­tion d’es­thé­tique, de di­gni­té, de cré­di­bi­li­té sans doute. On ne peut pas craindre l’eau et pré­tendre avoir le cou­rage de s’ex­po­ser aux balles. Le ciel ouvre fi­na­le­ment les hos­ti­li­tés. Le verre de mes lu­nettes se trouble au contact de la mi­traille aqueuse. Je sens mon doigt jouer avec le bou­ton-pous­soir. Le ci­vil en moi re­prend le des­sus. Il n’y a au­cun té­moin. Tant pis, je se­rai le sol­dat au pa­ra­pluie.

Les cinq pou­trelles d’un mo­nu­ment en acier do­minent la place d’ap­pel d’où partent des rues et des ve­nelles gou­dron­nées. L’oeuvre d’art évoque une chaise im­mense, comme une in­vi­ta­tion à m’as­seoir pour ne plus trou­bler la quié­tude de cet en­vi­ron­ne­ment fi­gé qui semble ré­ser­vé aux sta­tues. Juste der­rière se dresse un édi­fice sem­blable à ses voi­sins, mais quelque peu iso­lé. Deux lettres rouges sur la pa­roi le dis­tinguent: IF. C’est dans cette in­fir­me­rie mi­li­taire que je pose mes va­lises ce sixième jour de juin 2017, contraint, mais cu­rieux de l’ex­pé­rience. Contraint? En fait, je n’ai pas le choix. Je suis ci­toyen suisse et ju­gé apte au ser­vice mi­li­taire. Donc, comme tout bon mi­li­cien, je dois ef­fec­tuer qua­si­ment chaque an­née mes cours de ré­pé­ti­tion de trois se­maines. Après cinq mois d’école de re­crue sans in­ter­rup­tion, je dois m’ac­quit­ter de mes obli­ga­tions mi­li­taires: 260 jours au ser­vice de la pa­trie. Le sol­dat à temps par­tiel que je suis est donc prié de conci­lier ses études ou sa car­rière avec son «de­voir pa­trio­tique». Par­fois, les im­pé­ra­tifs de la vie ci­vile m’obligent à dé­cli­ner les «in­vi­ta­tions» de mon propre bataillon pour me mettre à dis­po­si­tion de l’ar­mée du­rant une pé­riode plus fa­vo­rable. Mon af­fec­ta­tion dé­pend dès lors des be­soins du mo­ment et je ne suis donc pas réel­le­ment sur­pris de me re­trou­ver à l’in­fir­me­rie cen­trale de la place d’armes de Payerne mal­gré ma for­ma­tion de fu­si­lier de mon­tagne, sans rien n’y connaître à la mé­de­cine.

Connue pour son aé­ro­drome mi­li­taire, la pe­tite ville du nord vau­dois dis­pose en plus de deux ca­sernes dis­tinctes: celle de l’avia­tion et celle de la DCA (Dé­fense contre les avions) au sein de la­quelle je sé­journe. Cette der­nière connaît une pé­riode de tran­si­tion qui n’est pas sans lien avec la tran­quilli­té de l’en­droit: des tra­vaux sont en cours dans dif­fé­rents bâ­ti­ments lais­sés va­cants de­puis la fin de l’école de re­crue, la toute der­nière en ces lieux ap­pe­lés à ac­cueillir le nou­veau centre de re­cru­te­ment de l’ar­mée. Dans l’in­ter­valle, la po­pu­la­tion en treillis s’en trouve ré­duite à un ef­fec­tif mi­ni­mal char-

gé no­tam­ment d’as­su­rer la garde à l’en­trée, d’as­sis­ter le per­son­nel ci­vil de l’in­fir­me­rie et de veiller au fonc­tion­ne­ment de la cui­sine.

Une ca­serne, c’est un monde en soi. Mais sans son pro­lé­ta­riat de re­crues ins­truites à une dis­ci­pline ir­ré­pro­chable, l’at­mo­sphère perd en pe­san­teur. La no­menk­la­tu­ra des cadres, of­fi­ciers et ad­ju­dants, dont l’hu­meur a d’or­di­naire plus d’ef­fet que la météo sur la jour­née des pe­tites gens, est tou­jours res­pec­tée, mais n’ins­pire plus la crainte. Les «WK» (ini­tiales du terme al­le­mand dé­si­gnant les Wie­de­rho­lung­skur­sen, les mi­li­taires en cours de ré­pé­ti­tion) dont je fais par­tie ne sont pas of­fi­ciel­le­ment exemp­tés des for­ma­li­tés, ce­pen­dant un consen­sus of­fi­cieux leur offre une certaine sou­plesse du mo­ment que les ir­ré­gu­la­ri­tés ne sont pas éta­lées pu­bli­que­ment. Cer­tains sont net­te­ment plus âgés que leurs propres cadres et on leur par­donne sans trop se for­cer l’ou­bli d’une an­nonce ou leur te­nue se­mi-ré­gle­men­taire – je les re­con­nais d’ailleurs à leur al­lure né­gli­gée. En voi­ci les symp­tômes les plus ré­cur­rents: pas d’élas­tique de jambe pour main­te­nir le pan­ta­lon au-des­sus des chaus­sures, dé­sor­mais usées et mal ci­rées, ab­sence de couvre-chef, poches en­trou­vertes, ra­sage ap­proxi­ma­tif et coupe de che­veux in­ap­pro­priée ou trop longue. D’au­cuns ver­raient dans cette ap­pa­rence de gué­rille­ro une forme de contes­ta­tion par la désobéissance, mais sans doute n’est-ce que l’in­dice d’un en­goue­ment mo­dé­ré pour leurs chères obli­ga­tions mi­li­taires. Eloi­gnés de leur fa­mille, re­tar­dés dans leur tra­vail, les WK doivent aus­si com­po­ser avec la ré­mu­né­ra­tion qu’on leur at­tri­bue: cinq francs par jour pour un sol­dat et les in­dem­ni­tés oc­troyées par l’etat pour com­pen­ser le re­ve­nu qui n’est pas tou­ché du­rant la pé­riode d’en­ga­ge­ment, les fa­meuses al­lo­ca­tions pour perte de gain. Celles-ci cor­res­pondent en prin­cipe à 80% du sa­laire chez un tra­vailleur actif, mais os­cil­lent dans les faits entre 62 et 245 francs par jour. Ain­si un étu­diant sans en­fant tou­che­ra le mon­tant mi­ni­mal, tan­dis qu’un père de fa­mille ga­gnant bien sa vie se ver­ra ver­ser jus­qu’à quatre fois plus d’ar­gent pour ac­com­plir exac­te­ment le même ser­vice au sein de «la grande muette».

Ar­ri­vé en re­tard en salle de théo­rie, après avoir été ba­la­dé par la garde ma­ni­fes­te­ment mal in­for­mée, je pré­sente mes ex­cuses au pre­mier lieu­te­nant, sans doute l’un des plus «cools» de son es­pèce. Manches re­trous­sées, crâne lisse et re­gard sé­vère ne font pas illu­sion long­temps: c’est un mi­ni­ma­liste. Mi­li­cien comme nous, il rem­plit ses obli­ga­tions sans ex­cès de zèle et évite de nous im­por­tu­ner plus que né­ces­saire – l’ex­pé­rience lui a sans doute mon­tré qu’un WK mé­na­gé est un WK ap­pli­qué. Il ras­sure tout le monde lors­qu’il en vient à par­ler de l’exer­cice im­po­sé de tir à trois cents mètres pré­vu dans l’après-mi­di: «Etant don­née la météo, je sup­pose que vous avez la même en­vie que moi d’al­ler au stand...» Pas d’ob­jec­tion dans la salle. Ti­rer n’est pas pro­blé­ma­tique en soi pour le sol­dat moyen. Mais le fait est que le moindre coup de feu en­crasse nos ma­chines de guerre au point de rendre pa­ci­fistes même les plus fer­vents adeptes de la gâ­chette. Chaque ci­toyen-sol­dat est en ef­fet res­pon­sable de l’en­tre­tien du fu­sil d’as­saut qui lui est confié dès les pre­miers jours de ser­vice – il le garde pré­cieu­se­ment chez lui, et le contrôle ré­gu­lier de toutes ses pièces force l’as­si­dui­té lors du net­toyage. Heu­reu­se­ment, si les condi­tions cli­ma­tiques se sont net­te­ment amé­lio­rées par la suite, l’of­fi­cier n’a pas re­vu sa po­si­tion: nous nous sommes conten­tés de pas­ser en re­vue nos armes dé­jà ru­ti­lantes.

Per­sonne n’échappe en re­vanche aux exa­mens ré­ca­pi­tu­la­tifs. Ces ques­tion­naires à choix mul­tiple sont des­ti­nés à vé­ri­fier au dé­but de chaque cours de ré­pé­ti­tion que nos connais­sances théo­riques sur des su­jets aus­si pré­cis que les di­rec­tives re­la­tives à l’uti­li­sa­tion du spray au poivre ne se sont pas éva­po­rées dans la vie ci­vile. En réa­li­té, pas un seul d’entre nous n’est en me­sure de réus­sir ces tests sans une de­mi-jour­née de ré­vi­sion à la­quelle nous n’avons de toute fa­çon pas droit. Re­con­nais­sons par ailleurs que l’en­jeu sti­mule dif­fi­ci­le­ment: un échec en­traîne une nou­velle ten­ta­tive tan­dis qu’un suc­cès vous qua­li­fie pour une tâche dont vous vous pas­se­riez vo­lon­tiers – le ser­vice de garde par exemple qui, le cas échéant, peut avoir lieu du­rant votre week-end.

Afin d’éco­no­mi­ser du temps, nos su­pé­rieurs mettent en place une stra­té­gie de triche plus ou moins as­su­mée pour s’as­su­rer que tout le monde réus­sisse du pre­mier coup. En 2016, par exemple, alors que j’étais en train de re­pas­ser l’exa­men théo­rique du per­mis de conduire mi­li­taire je m’aper­çois que des feuilles cir­culent dans les rangs: il s’agis­sait tout bon­ne­ment du cor­ri­gé. Du­rant le même cours, plu­sieurs sec­tions de la com­pa­gnie furent réunies dans une grande salle à l’oc­ca­sion d’une autre épreuve. Après quelques secondes et mon constat d’un échec as­su­ré, l’of­fi­cier res­pon­sable de l’éva­lua­tion prend la pa­role: «Pen­dant que vous pas­sez cet exa­men, je vais vous ra­con­ter quelque chose.» Moi qui avais dé­jà du mal à me concen­trer, je mau­dis­sais in­té­rieu­re­ment l’im­por­tun sans sa­voir qu’il agis­sait dans l’in­té­rêt de tous. Et lui de pour­suivre: «C’est l’his­toire de Sa­cha et de ses Po­ké­mon.» Dé­con­te­nan­cé, je mets un terme à mes ten­ta­tives déses­pé­rées pour mieux prê­ter l’oreille à ce dis­cours pro­met­teur. Il conti­nue: «En quit­tant sa ville na­tale du Bourg-pa­lette, le gar­çon ren­contre quatre Po­ké­mon. Est-ce qu’il s’em­pare du pre­mier? Non. Il at­trape seule­ment le se­cond et le qua­trième Po­ké­mon.» Ain­si ve­nait-il de nous four­nir les ré­ponses à la ques­tion nu­mé­ro un; il ne s’ar­rê­te­ra qu’après nous avoir li­vré le test «clé en main». A Payerne on ne s’em­bar­ras­se­ra pas de tels ar­ti­fices: les so­lu­tions nous se­ront tout sim­ple­ment dic­tées sans autre fio­ri­ture.

Les for­ma­li­tés sont der­rière nous. J’ai com­pris que les sol­dats en pré­sence ne se­ront pas membres d’une même sec­tion, avec un même ca­hier des charges. Nous sommes là pour col­ma­ter les brèches, un genre de rus­tine pour la lo­gis­tique, une gar­ni­son de bou­che­trous. Avant de quit­ter la salle de théo­rie, cha­cun prend la pa­role pour se pré­sen­ter briè­ve­ment. J’en re­tiens un pro­fil aty­pique: Ni­co­las, in­gé­nieur dans une start-up qui pro­duit des pan­neaux so­laires co­lo­rés. J’ap­pren­drai bien­tôt que nous se­rons tous deux af­fec­tés à l’in­fir­me­rie, ex­pé­rience com­mune qui nous lie­ra d’une franche ami­tié.

Au pre­mier abord, le jeune tren­te­naire n’im­pres­sionne guère par sa sta­ture, mais par la pro­fon­deur de son re­gard. Il en émane une ef­fluence de gen­tillesse as­som­brie par une mys­té­rieuse mé­lan­co­lie. Celle-ci in­si­nua en moi une in­tui­tion que le Ge­ne­vois al­lait conver­tir en cer­ti­tude le soir ve­nu en plon­geant son marque-page dans Sid­dhar­tha de Her­mann Hesse. Ce n’est pas seule­ment un lo­gi­cien qui se dis­si­mule der­rière cette barbe noire, plu­tôt courte au re­gard de la mode ac­tuelle. Et si je fus sur-

pris dans un pre­mier temps par sa pas­sion pour l’apiculture, il me vint plus tard de l’en­vi­sa­ger comme un pont na­tu­rel entre les deux ver­sants de sa per­son­na­li­té. La ges­tion de quatre ruches de­mande en ef­fet une ri­gueur car­té­sienne, mais vou­loir pro­duire son propre miel dans un monde où ce be­soin est si fa­ci­le­ment pour­vu re­lève as­su­ré­ment de la poé­sie.

Notre api­cul­teur, donc, est ar­tilleur de for­ma­tion. Son bataillon ayant été dis­sout, il se­ra re­con­ver­ti sur le tard en sa­ni­taire. Nous pro­fi­tons d’un re­pas en com­mun pour bri­ser la glace. Pour ce faire, rien de tel que le par­tage de nos ex­pé­riences mi­li­taires in­so­lites. Lui me ra­conte quelques-unes de ces anec­dotes comme nous en avons tous re­te­nu de l’école de re­crue: la ré­serve d’obus du char re­con­ver­tie en «cave à vin» ou en­core les bou­teilles vides mê­lées à la charge ex­plo­sive pour faire dis­pa­raître les traces du mé­fait. Quant à moi, ce sont sur­tout des mo­ments dif­fi­ciles qui me viennent en tête, de ces si­tua­tions in­con­for­tables et ab­surdes dont on ne plai­sante vo­lon­tiers qu’avec du re­cul.

J’évoque cette car­touche d’en­traî­ne­ment per­due et cher­chée du­rant toute une après-mi­di par notre sec­tion en en­tier, à ge­noux dans un champ. Cha­cun de nous au­rait payé dix fois les deux ou trois francs que va­lait ce cy­lindre de plas­tique pour en res­ter là, mais c’était sans comp­ter cette maxime chère à l’ar­mée suisse, ce mor­ceau de poé­sie qui vient se ri­ver tel un re­frain sur les lèvres de nos cadres à l’oc­ca­sion de chaque perte ma­té­rielle, aus­si in­fime soit-elle: «Su­chen bis ge­fun­den!» (Cher­cher jus­qu’à avoir trou­vé). Au soir on avait vu quelques ge­noux sai­gner tan­dis que le mi­sé­rable ar­te­fact res­tait in­trou­vable.

Et puis je lui parle de cette pé­ri­pé­tie vé­cue l’an der­nier. Une marche en mon­tagne de vingt ki­lo­mètres ve­nait d’avoir lieu. Elle de­vait conclure en beau­té un cours de ré­pé­ti­tion pé­nible dans son en­semble tan­dis que le mois d’août tou­chait à sa fin. Les hommes de notre com­pa­gnie d’in­fan­te­rie étaient as­sis aux abords d’un champ, le long d’une ran­gée d’arbres dans la com­mune de Broc. Tout dans leurs vi­sages ex­pri­mait l’épui­se­ment. Le so­leil à son zé­nith dis­pen­sait gé­né­reu­se­ment ses rayons, la soif se fai­sait sen­tir et le ra­vi­taille­ment n’avait jusque-là dé­li­vré que l’eau chaude in­dis­pen­sable à la cuis­son de nos re­pas lyo­phi­li­sés. Le temps pas­sa, sans doute plus d’une heure. A la longue, des ru­meurs nous l’avaient fait com­prendre: la jour­née n’était pas ter­mi­née.

Nous qui pen­sions at­tendre les ca­mions qui nous trans­por­te­raient au can­ton­ne­ment, ex­té­nués, mais vic­to­rieux, nous dûmes bien­tôt nous ré­soudre à nous équi­per pour ac­com­plir une for­ma­li­té contrai­gnante: la re­mise du dra­peau. Cette cé­ré­mo­nie conclu­sive re­quiert que l’en­semble du bataillon vienne s’ali­gner à la per­fec­tion et par com­pa­gnie de­vant une tri­bune, en l’oc­cur­rence un char do­té d’un mi­cro. De là, le gra­tin du bataillon énonce une suc­ces­sion de dis­cours à des­ti­na­tion des mi­li­taires et du pu­blic ci­vil éven­tuel qui au­rait été in­tri­gué par la mise en scène. Du­rant ce spec­tacle, le sol­dat reste de­bout, im­mo­bile et, en l’oc­cur­rence, en plein so­leil.

Lorsque le pre­mier of­fi­ciel prit la pa­role, ce­la fai­sait une heure que nous étions dans cette po­si­tion, fu­sil sur la poi­trine. Après une courte aé­ra­tion, notre casque se re­trou­vait à nou­veau vis­sé sur notre tête en sueur. Le mien, l’an­cien mo­dèle en acier trem­pé conçu au dé­but des an­nées sep­tante, était une vé­ri­table serre. Dès le dé­part, je n’écou­tais pas, trop oc­cu­pé à m’éva­der de mon in­con­fort. Pen­ser

à autre chose qu’à ce so­leil brû­lant, qu’à cette soif in­tense et cette dou­leur dans mes jambes. De temps à autre, celles-ci ­flé­chis­saient sans mon ordre et l’ef­fort pour évi­ter la chute ra­me­nait ma conscience dans ce mau­dit pré tan­dis que par­ve­naient à mes oreilles des éloges lan­cés de­puis le char par je ne sais qui au su­jet de je ne sais quel autre of­fi­cier.

Hé­las, la guerre d’usure me­née par le ca­gnard com­men­ça à por­ter ses fruits. J’en­ten­dis deux hommes cou­rir der­rière les rangs, puis s’en re­tour­ner en mar­chant pres­te­ment. Ils re­vinrent à peine quelques mi­nutes plus tard sans que je puisse aper­ce­voir la rai­son de l’ef­fer­ves­cence. Je tour­nai alors dis­crè­te­ment la tête pour les sur­prendre s’ils ve­naient à re­pas­ser, ce qui ne man­qua pas de se pro­duire. Deux sa­ni­taires sou­te­naient une ci­vière, qui à chaque voyage se char­geait d’un sol­dat que la tem­pé­ra­ture et le manque d’eau avaient vain­cu. Les hommes tom­baient comme des mouches, mais l’ora­teur, lui, ne flan­chait pas. Ses éloges pleu­vaient sans ra­fraî­chir per­sonne. Quatre ou cinq fan­tas­sins avaient dé­jà été ter­ras­sés quand il re­mit au ca­pi­taine de notre com­pa­gnie, un ma­gni­fique pio­let sym­bo­lique pour les ser­vices ren­dus à ce bataillon d’in­fan­te­rie de mon­tagne.

A mon ar­ri­vée dans la chambre 102 de l’in­fir­me­rie mi­li­taire de la ca­serne de Payerne, j’in­ves­tis l’une des cou­chettes va­cantes. En ce pre­mier jour de ser­vice an­nuel, rien ne m’au­ra da­van­tage ré­joui que la dé­cou­verte du dor­toir. Des­ti­né en pre­mière in­ten­tion à ac­cueillir des ma­lades, il est amé­na­gé pour six per­sonnes seule­ment, cha­cune dis­po­sant d’une ar­moire mé­tal­lique et d’une table de che­vet as­sor­tie d’une lampe mu­rale. Le par­quet de l’al­lée cen­trale sup­porte une table som­maire pro­pice aux par­ties de cartes. L’ar­ma­ture car­min des fe­nêtres fait écho à la cou­leur de la porte, mais sans ex­ci­ter l’oeil que le blanc des autres murs et le bleu des ma­te­las sou­lagent. L’évier de la salle re­pré­sente en­fin une com­mo­di­té sur­pre­nante pour un sol­dat, mais ap­pré­ciable et com­pré­hen­sible dans cet uni­vers par­ti­cu­lier où l’at­ten­tion por­tée à l’hy­giène doit être maxi­male.

Ni­co­las s’ins­talle du même cô­té que moi. En face de nous, trois Suisses alé­ma­niques pour au­tant de lits – «Rös­ti­gra­ben» de fac­to que je n’ai pas cher­ché à re­mettre en cause, me trou­vant très à l’aise dans le sec­teur ro­mand. La nuit ve­nue, nous se­rons ren­sei­gnés sur les rai- sons de cet agen­ce­ment: les deux ma­te­las dé­lais­sés par les prag­ma­tiques ger­ma­no­phones re­posent de part et d’autre de la li­te­rie d’un Neu­châ­te­lois qui dé­fie les lois de l’acous­tique par un ron­fle­ment aus­si puis­sant qu’ir­ré­gu­lier – de quoi vous faire mé­di­ter, à dé­faut de dor­mir, sur quelque re­mède mé­di­ca­men­teux sus­cep­tible de faire pas­ser l’orage.

Me re­viennent en tête les nuits pé­nibles dans l’abri an­ti­ato­mique de Villars-sur-glâne lors de mon cours de ré­pé­ti­tion pré­cé­dent: la lu­mière du cou­loir que ne fil­trait au­cune porte, les odeurs de graisse à chaus­sure ou de fu­sil lut­tant avec les éma­na­tions cor­po­relles nau­séa­bondes pour la su­pré­ma­tie at­mo­sphé­rique dans ce ca­chot sa­tu­ré de lits à trois étages. Les ma­te­las trop pe­tits mon­tés sur des som­miers à res­sorts bruyants tra­his­saient le moindre mou­ve­ment du voi­sin, quand ce der­nier ne concur­ren­çait pas ses propres nui­sances par des dis­cours nocturnes in­com­pré­hen­sibles – c’est à l’ar­mée que vous dé­cou­vrez tout l’éven­tail des in­tran­quilli­tés du som­meil. Heu­reu­se­ment, pour en re­ve­nir au hic et nunc de l’in­fir­me­rie, que l’an­cienne garde, dont fai­sait par­tie la tron­çon­neuse neu­châ­te­loise, s’en al­lait le len­de­main, nous lais­sant

seuls et ra­vis de la pers­pec­tive de nuits plus pro­met­teuses.

Dé­sor­mais nous ne se­rions plus que cinq sol­dats sa­ni­taires ré­par­tis dans deux chambres: Ni­co­las dont j’ai dé­jà par­lé, Hans de Schwytz et Alya­sha d’ar­go­vie pour re­pré­sen­ter la Suisse orien­tale ain­si que Sébastien, un concierge vau­dois pré­sent de longue date. Par­mi nos ca­ma­rades d’outre-sa­rine, Hans est le plus ca­pé. Pour bien mar­quer la hié­rar­chie, il nomme son ho­mo­logue «die Re­krut», fai­sant fi du grade de sol­dat qui fi­gure sur son col et sa poi­trine. D’em­blée, Alya­sha s’est trou­vé sous l’em­prise de son com­pa­gnon de cham­brée, mais sans n’avoir ja­mais l’air de re­mettre la dic­ta­ture en ques­tion. Dans une sec­tion clas­sique, il existe en ef­fet un lien de su­bor­di­na­tion im­pli­cite entre les «bleus» et les an­ciens, mais le fait que Hans ait te­nu à le res­ti­tuer dans un mi­lieu aus­si confi­né et in­for­mel que ce­lui de l’in­fir­me­rie en dit long sur sa per­son­na­li­té. Concierge de mé­tier, il n’a pas l’ha­bi­tude d’être com­man­dé: il trouve sans doute dans cette mo­deste prise de pou­voir un moyen d’éva­cuer sa frus­tra­tion.

Tou­te­fois le tem­pé­ra­ment do­mi­na­teur que je viens de dé­peindre est contre­ba­lan­cé par une voix ai­guë in­fi­ni­ment douce à l’oreille. Celle-ci des­sert in­dé­nia­ble­ment son au­to­ri­té, mais lui confère une au­ra de bon­ho­mie que semble par­faire un em­bon­point pro­non­cé. Il est ten­tant, en par­lant de la phy­sio­no­mie du duo ger­ma­no­phone, de faire ré­fé­rence à Lau­rel et Har­dy tant la car­rure d’alya­sha est moins im­po­sante que celle de son ho­mo­logue. Le vi­sage im­berbe d’un ga­min – tout juste la ving­taine – sur­monte un corps de taille humble, étroit d’épaules, mais re­la­ti­ve­ment ath­lé­tique.

Pa­ra­doxa­le­ment, c’est la non­cha­lance qui ca­rac­té­rise le mieux son at­ti­tude, un vé­ri­table cre­do chez l’ar­go­vien. De temps à autre, un mot de fran­çais in­so­lite jaillit spon­ta­né­ment de sa bouche, comme ce «sa­cre­bleu!» qui ré­son­ne­ra plu­sieurs fois dans la cui­sine, ma­nière toute per­son­nelle d’ap­pré­cier la qua­li­té de la nour­ri­ture dé­li­vrée. Pour­tant, ja­mais il ne se ris­que­ra à com­mu­ni­quer dans cette langue dont il ne maî­trise pas les fon­da­men­taux. Peu en­clin à conver­ser en «bon al­le­mand», il choi­si­ra l’an­glais pour me par­ler de lui lors de notre unique vé­ri­table dis­cus­sion. J’y ap­pren­drai qu’il mène dans le ci­vil un ap­pren­tis­sage de po­ly­mé­ca­ni- cien, mais aus­si que la ci­ga­rette élec­tro­nique qu’il a constam­ment en bouche lui sert de pal­lia­tif. Son pen­chant pour le can­na­bis a en ef­fet été ré­cem­ment mis au jour par son su­pé­rieur, et de son se­vrage dé­pend la pour­suite de sa for­ma­tion pro­fes­sion­nelle.

Si je n’in­siste pas da­van­tage sur nos deux ca­ma­rades alé­ma­niques, c’est pour une rai­son simple: ils étaient presque trans­pa­rents. Au sein de l’ar­mée suisse, la bar­rière de la langue est par­fois pré­texte à l’oi­si­ve­té parce qu’il est dif­fi­cile d’exé­cu­ter une tâche que l’on n’a pas com­prise. Le Fri­bour­geois que je suis a plus d’une fois ser­vi de tra­duc­teur pour des ger­ma­no­phones tan­tôt na­vrés de ne plus pou­voir comp­ter sur la sou­plesse de cadres à l’al­le­mand trop ap­proxi­ma­tif, tan­tôt en­chan­tés des ou­ver­tures sus­ci­tées par la pos­si­bi­li­té du dia­logue. Hans et Alya­sha joue­ront la carte du ser­vice mi­ni­mum, notre nou­nou Sébastien n’ayant pas la science des langues, mais la cour­toi­sie ex­ces­sive d’ef­fec­tuer lui­même les be­sognes plu­tôt que de m’en faire tra­duire les consignes à chaque fois. Quelques ten­sions dé­cou­le­ront de ce dés­équi­libre, mais nous pour­rons au bon mo­ment comp­ter sur la mé­dia­tion de l’in­fir­mière, par­fai­te­ment bi­lingue.

Si la ca­serne est un monde, L’IF (in­fir­me­rie) n’en fait pas fran­che­ment par­tie tant il est vrai qu’elle fonc­tionne en vase clos. Les ­sol­dats sa­ni­taires ont leur propre salle à man­ger à l’étage; celle-ci est ra­vi­taillée di­rec­te­ment par la cui­sine du bâ­ti­ment de sub­sis­tance via un cha­riot. Nous dor­mons sur place, dis­po­sons d’un pe­tit sa­lon mu­ni d’une té­lé­vi­sion, d’une salle de jeu équi­pée d’une table de ping­pong et d’un vieux pia­no sur le­quel je jet­te­rai mon dé­vo­lu. Non qu’il s’agisse de mon vio­lon d’ingres, mais pré­ci­sé­ment parce que je n’en­tends rien à cet ins­tru­ment, gar­dant l’es­poir de mettre à pro­fit les nom­breux temps morts qui «rythment» ma jour­née. Néan­moins, quelques obli­ga­tions quo­ti­diennes per­mettent de nous sen­tir utiles: le tour­nus à la loge de ré­cep­tion, les trans­ports à l’hô­pi­tal ci­vil de la ré­gion pour une ra­dio­gra­phie ou une IRM, la lo­gis­tique du lieu et la te­nue de notre pe­tit mé­nage nous oc­cupent spo­ra­di­que­ment.

Une jour­née nor­male com­mence par la vi­site aux pa­tients aux alen­tours de six heures moins quart. Deux WK sont char­gés de prendre les constantes (ten­sion ar­té­rielle, pouls et tem­pé­ra­ture) afin de fa­ci­li­ter le sui­vi de cha­cun par le mé­de­cin. Il faut en­suite pré­pa­rer le pe­tit dé­jeu­ner des ma­lades ain­si que leur ré­serve de thé quo­ti­dienne ser­vie dans des ré­ci­pients iso­thermes.

Les sa­ni­taires mangent à leur tour, puis dé­bar­rassent leurs hôtes et font la vais­selle à l’aide d’une ma­chine in­dus­trielle – ou­til sans doute dis­pro­por­tion­né sa­chant que le nombre de cou­verts ser­vis n’ex­cé­dait presque ja­mais la dou­zaine. Jus­qu’ici, pas le temps de s’en­nuyer. D’au­tant que nous ne sommes que trois à as­su­rer cette rou­tine, nos deux ca­ma­rades de Suisse al­le­mande s’of­frant sys­té­ma­ti­que­ment le luxe d’une grasse ma­ti­née. Puis vient le brie­fing quo­ti­dien au­quel nous sommes tous con­viés. L’in­fir­mière nous y dé­livre des in­for­ma­tions im­por­tantes et confie par­fois quelque tâche de lo­gis­tique. Vers huit heures, tout le monde vaque à ses oc­cu­pa­tions à l’ex­cep­tion de la per­sonne dé­si­gnée pour ac­com­pa­gner le mé­de­cin dans la chambre des ma­lades afin de faire le point sur leur état de san­té. Dès lors l’ai­guille de nos montres su­bit un vé­ri­table coup de frein.

A la loge, le sa­ni­taire en poste – di­sons Sébastien – cherche à tuer le temps: le pre­mier ren­dez-vous de la jour­née n’au­ra lieu que dans une ving­taine de mi­nutes. Il s’énerve de la len­teur du vieil or­di­na­teur qui s’es­souffle à dé­ployer son pré­his­to­rique Win­dows 98. En at­ten­dant de pou­voir concur­ren­cer des gé­né­ra­tions de WK à Te­tris ou au so­li­taire, il ob­serve le té­lé­phone bleu ma­rine qui dort sur le bu­reau en se de­man­dant s’il son­ne­ra plus d’une di­zaine de fois dans la jour­née, re­cord sans doute plus ac­ces­sible. Puis il craque et s’em­pare de l’un des douze quo­ti­diens fraî­che­ment dé­li­vrés.

Dans la chambre du rez, Alya­sha et son al­ter ego s’adonnent de nou­veau à leurs af­faires oni­riques. Juste à cô­té, c’est le bu­reau im­pro­vi­sé de Ni­co­las qui par­vient sur son lap­top à com­pen­ser par­tiel­le­ment son ab­sence de l’en­tre­prise grâce à in­ter­net. Quant à moi, on me trou­ve­ra à l’étage, au pia­no, li­sant ou pre­nant quelques notes pour l’his­toire que vous avez sous les yeux, par­fois pi­quant une sieste comme tout un cha­cun puisque c’est le moyen le plus sûr de ne pas comp­ter les heures. Les bons jours, il ar­rive que je sois in­ter­rom­pu dans mes passe-temps par Sébastien pour une course à l’hô­pi­tal ou une par­tie de ping-pong.

Peu avant mi­di un dé­ta­che­ment de deux hommes est en­voyé à la cui­sine, oc­ca­sion pour eux

de prendre l’air. A leur re­tour, les pa­tients sont nour­ris une nou­velle fois avant leurs ser­vi­teurs, ra­vis quand vient leur tour de par­ta­ger un mo­ment de plai­sir et de convi­via­li­té peu mé­ri­té. Mais une de­mi­heure de vais­selle nous sé­pare de nou­veau de l’en­nui, au­quel il fau­dra faire face jus­qu’au re­pas du soir, pré­cé­dé d’une ul­time vi­site aux pa­tients. Une fois que la salle à man­ger a re­trou­vé son lustre, on s’at­table pour dis­cu­ter au­tour d’une bière avant de re­prendre nos lec­tures res­pec­tives jus­qu’à l’heure du cou­cher que nous fixons nous-mêmes.

En bas, le per­son­nel ci­vil a quit­té les lieux de­puis long­temps et les cou­loirs obs­curs sont vides. Le Dr Maël Sau­ter, pre­mier lieu­te­nant, re­garde la té­lé­vi­sion, seul, dans sa chambre d’of­fi­cier, tan­dis que Hans et Alya­sha font de même, mais col­lec­ti­ve­ment dans le confor­table sa­lon de leur dor­toir, vé­ri­table suite à l’échelle du luxe mi­li­taire. Si des sor­ties sont pos­sibles deux fois par se­maine, au­cun d’entre nous n’a ja­mais ex­pri­mé le dé­sir d’al­ler en ville le soir ve­nu. Il est vrai que nos trans­ports à l’hô­pi­tal sont quel­que­fois l’oc­ca­sion d’un verre en ter­rasse au re­tour, et que l’at­mo­sphère peu mar­tiale dans la­quelle nous bai- gnons ne rend pas in­dis­pen­sables ces res­pi­ra­tions.

La vie à l’in­fir­me­rie de Payerne offre des avan­tages in­con­tes­tables, au rang des­quels fi­gure une au­to­no­mie toute par­ti­cu­lière. Pas de ner­veux ser­gents ma­jors-chefs pour vous se­couer le ma­tin au ré­veil, pas d’ap­pel en chambre ni à l’ex­té­rieur, pas de contrôle du ma­té­riel ou du dor­toir, ab­sence de tout of­fi­cier autre que le mé­de­cin de troupe qui se moque éper­du­ment de son propre grade et en­tre­tient avec les sol­dats un rap­port de franche cor­dia­li­té. L’ex­cès de li­ber­té re­la­tif à l’ab­sence d’un vé­ri­table chef mi­li­taire n’est pas étranger à l’ap­pa­ri­tion d’un per­son­nage sin­gu­lier dans notre chambre du­rant la deuxième se­maine du cours: le Gé­né­ral Balls, com­man­dant cha­ris­ma­tique in­ven­té de toutes pièces par Ni­co­las au mo­ment où l’en­nui at­tei­gnait son pa­roxysme.

De la table com­mune, un bal­lon de notre con­cep­tion sur­mon­té d’une «Mutz» (cas­quette ré­gle­men­taire) s’as­su­re­ra dé­sor­mais que la troupe ne sombre pas dans le laxisme. Il était temps: la diane se voyait re­pous­sée chaque jour de plu­sieurs secondes, des ca­nettes de bière avaient été sur­prises à dé­cou­vert dans la pou­belle et les mau­vais jours quelques mol­lets té­mé­raires s’étaient même af­fran­chis des élas­tiques de jambes. Dans ces condi­tions tout le monde se montre sa­tis­fait de la ve­nue du Gé­né­ral. Cha­cun lui adresse en en­trant dans la pièce le sa­lut so­len­nel qu’im­pose son rang, sous peine de se voir in­fli­ger un tour de l’in­fir­me­rie à vé­lo. Au soir de son ar­ri­vée triom­phale, une de­mie­bière lui est dé­diée: - Au Gé­né­ral Balls, fait l’un en pre­nant un air so­len­nel. - A Balls! ré­pondent les autres dé­con­trac­tés par la fan­tai­sie.

Le choix de ce grade qui en tant de paix n’est pas at­tri­bué en Suisse force l’ab­sur­di­té du scé­na­rio. Dans un pays qui n’a pris part à au­cun conflit de­puis deux siècles, par­ler d’une in­ter­ven­tion ar­mée même dé­fen­sive re­lève pour beau­coup du trait d’es­prit. Pour se convaincre du bien-fon­dé de notre ac­ti­vi­té, on pré­fé­re­ra in­sis­ter sur d’autres rôles dé­vo­lus à l’ins­ti­tu­tion qui nous em­ploie, telle que l’aide en cas de ca­tas­trophe ou les en­ga­ge­ments en fa­veur du main­tien de la paix. Trois cents mi­li­taires suisses sont par exemple mo­bi­li­sés au Ko­so­vo, en Corée et dans seize autres Etats. Si mal­gré tout la frus­tra­tion l’em­porte, mi­sez sur le se­cond de­gré. De même un cer­tain cu­lot dans le jeu avec les

li­mites vous fe­ra mieux di­gé­rer l’im­pres­sion désa­gréable de gal­vau­der votre temps; ce sont les bê­tises qui fe­ront les anec­dotes de de­main, comme cette par­tie de bow­ling or­ga­ni­sée sur le par­quet du cou­loir dont la lon­gueur ap­pe­lait à la créa­ti­vi­té.

Au­cune fi­gure d’au­to­ri­té mi­li­taire dans le bâ­ti­ment, c’est un fait. Mais les «San» (les sa­ni­taires en lan­gage d’ini­tié) ne sont pas pour au­tant en roue libre: une in­fir­mière ci­vile s’en oc­cupe, à la ma­nière d’une vé­ri­table ma­man. La tu­telle de Flo­rence Baier n’a rien de contrai­gnant: elle s’as­sure seule­ment que l’in­fir­me­rie fonc­tionne à tous les éche­lons. En par­ti­cu­lier le nôtre puis­qu’il s’agit à n’en pas dou­ter du maillon faible de la struc­ture: au­cun de nous n’a de for­ma­tion mé­di­cale, per­sonne n’est ici de son propre gré et le tur­no­ver dans nos rangs ne per­met pas de s’aguer­rir.

Il est vrai que Sébastien en sa qua­li­té d’au­then­tique sa­ni­taire a bé­né­fi­cié d’une ins­truc­tion en la ma­tière: il est ca­pable de dis­pen­ser des vac­cins ou de po­ser une per­fu­sion le cas échéant. Mais dans la pra­tique son do­maine de com­pé­tence n’ex­cède pas ce­lui du reste de l’équipe; mieux vaut lais­ser à une pro­fes­sion­nelle ce genre de res­pon­sa­bi­li­tés. Eton­nant per­son­nage que ce Sébastien, qui réa­lise son école de re­crue à L’IF. Il faut le voir jouer au ping-pong pour com­prendre à quel point; voir ses coups de ra­quette trou­ver les murs et le pla­fond de la salle de jeu sans presque ja­mais re­bon­dir sur la table. Comme un ga­min qui n’y ar­rive pas, mais qui veut jouer quand même en igno­rant les règles. Avec Ni­co­las, on s’y est at­ta­ché à ce jeune Vau­dois certes un brin dé­jan­té, mais ai­mable, ser­viable et tou­chant. On joue avec lui à sa ma­nière, sans ja­mais s’éner­ver et y pre­nant même un cer­tain plai­sir. Et puis il vaut mieux ne pas le lais­ser s’as­seoir au pia­no, dont il ne tire des sons qu’en rouant les touches de coups avec ses avant-bras.

Un jour, Flo­rence dé­cide de me par­ler de lui. J’ai hâte d’en­tendre son his­toire, sa­chant per­ti­nem­ment qu’il ne me la li­vre­rait pas lui-même. J’avais dé­jà com­pris qu’il souf­frait d’un lé­ger re­tard sur le plan men­tal, mais son or­ga­ni­sa­tion et son ob­ses­sion du tra­vail bien fait me sont ap­pa­rues proches de l’ex­tra­or­di­naire. L’in­fir­mière m’ex­plique que les pre­miers pas du jeune homme ont été très dif­fi­ciles, que son col­lègue et les mé­de­cins étaient d’avis qu’il n’était pas com­pé­tent pour le poste: ce qu’il écri­vait était illi­sible, ce qu’il di­sait en grande par­tie in­au­dible, ce qu’il fai­sait ra­re­ment me­né à bien. C’est elle qui a in­sis­té pour le gar­der. Elle l’a pris sous son aile et au lieu de le dé­char­ger lui a confié da­van­tage de res­pon­sa­bi­li­tés. Cette preuve de confiance a en­cou­ra­gé la re­crue qui dès lors s’est mon­trée très ap­pli­quée. La pré­sence de Sébastien n’a de­puis plus été re­mise en cause et c’est lui dé­sor­mais qui prend en charge les vo­lées de WK qui se suc­cèdent toutes les trois se­maines. Moi qui me plai­sais à pen­ser que le ser­vice mi­li­taire ne chan­geait ja­mais les hommes en bien, je trouve après dix ans un contre-exemple à mé­di­ter. Mais res­tons lu­cides, L’IF ça n’est pas tout à fait l’ar­mée.

Con­trai­re­ment à Flo­rence, les an­ciens col­la­bo­ra­teurs de L’IF ont connu l’âge des pe­tites éco­no­mies de bu­reau. Lors­qu’un crayon à pa­pier était en fin de vie, il fal­lait alors l’ame­ner au ma­ga­sin de ma­té­riel pour ob­te­nir une ral­longe mé­tal­lique. On était peu­têtre dans l’ex­cès, mais on pre­nait en compte un pa­ra­mètre né­gli­gé au­jourd’hui: dès lors qu’il s’agit d’ar­gent pu­blic, la no­tion de vol est sou­vent re­la­ti­vi­sée. «Après tout, c’est nos im­pôts» ou «tout le monde

le fait, pour­quoi pas moi» en guise de jus­ti­fi­ca­tion et le tour est joué: la culpa­bi­li­té s’éva­nouit. Pour en res­ter à l’in­fir­me­rie, je m’en tien­drai à l’exemple de cet ad­ju­dant soucieux de re­nou­ve­ler sa phar­ma­cie avant de par­tir en voyage avec sa fa­mille. Il confia la tâche à Flo­rence comme s’il était en­ten­du qu’elle n’avait rien de mieux à faire et que le contri­buable se de­vait de la lui fi­nan­cer.

Et puis, il y a aus­si notre mé­de­cin de troupe, Long John Sil­ver, comme je l’au­rais sur­nom­mé de vive voix si je n’étais pas le seul sa­ni­taire de l’in­fir­me­rie à avoir lu L’ile au tré­sor de R. L. Ste­ven­son. Non que Maël Sau­ter ait l’al­lure ou le ca­rac­tère d’un pi­rate – il en est même la par­faite an­ti­thèse –, mais le mal­heu­reux doc­teur doit com­po­ser avec une jambe en­tiè­re­ment fi­gée dans le plâtre, et des bé­quilles dont les cli­que­tis se font en­tendre à tra­vers tout l’étage à cha­cun de ses dé­pla­ce­ments. Iro­ni­que­ment, per­sonne du­rant trois se­maines ne fran­chi­ra la porte du bâ­ti­ment avec un en­nui de san­té aus­si im­por­tant que le sien.

Le Dr Sau­ter re­grette par­fois ce choix dic­té par la jeu­nesse et le mé­pris du long terme qui la ca­rac­té­rise. On lui avait van­té les avan­tages fi­nan­ciers d’un ser­vice mi­li­taire dans son do­maine de pré­di­lec­tion et il avait eu «la mau­vaise idée» de dé­cla­rer la te­neur de sa for­ma­tion lors de son en­trée à l’ar­mée. La ma­riée était belle, et la dot trop af­frio­lante pour un étu­diant. Il ne s’était pas suf­fi­sam­ment mé­fié des consé­quences: le grade de lieu­te­nant requis par la fonc­tion convoi­tée im­plique un al­lon­ge­ment si­gni­fi­ca­tif du ser­vice obli­ga­toire.

Au­jourd’hui père de fa­mille, il n’évoque pas son par­cours mi­li­taire sans une certaine amer­tume. Etre cloî­tré ici, à soi­gner des «bo­bos» presque tou­jours ano­dins en dé­lais­sant, en plus de ses proches, les pa­tients de son ca­bi­net ou­vert il y a deux ans à Cos­so­nay... «Un gas­pillage de forces vives pour le pays», rai­sonne-t-il en son­geant à tous ses col­lègues lo­gés à la même en­seigne. Evi­dem­ment, le doc­teur est ve­nu comme nous tous avec son lot d’his­toires à ra­con­ter. «Lors­qu’il y a un pro­blème avec le nou­veau ma­té­riel de l’ar­mée, les mé­de­cins en ser­vice sont sou­vent les pre­miers à le sa­voir», af­fir­met-il lors d’un re­pas. Il illustre son pro­pos par l’exemple du mo­dèle de cou­teau suisse dis­tri­bué aux re­crues de­puis 2009. Ce der­nier a en ef­fet été ju­di­cieu­se­ment do­té d’un cran de sé­cu­ri­té, mais qui se trouve mal­heu­reu­se­ment sur la tra­jec­toire de re­tour de la lame. Consé­quence de cette con­cep­tion dis­cu­table: les in­fir­me­ries de l’ar­mée ont dû faire face à une vague ex­tra­or­di­naire de cou­pures du pouce. En­ten­dant ce­la, je me ré­con­ci­lie avec mon vieux ca­nif de 1968, fi­dèle et pa­ci­fique ou­til qui n’a ja­mais ver­sé le sang.

C’est en juin que les quelques re­crues dont nous nous char­geons di­rec­te­ment – celles de Mou­don et de la ca­serne d’avia­tion si­tuée non loin – de­viennent de vrais sol­dats: leurs condi­tions de vie s’amé­liorent et la force d’at­trac­tion de L’IF s’ame­nuise en consé­quence; les vac­cins à la chaîne sont éga­le­ment de l’his­toire an­cienne. Si le tra­vail est plus im­por­tant en dé­but d’école, c’est aus­si parce que l’en­trée dans la vie mi­li­taire consti­tue sou­vent un vé­ri­table choc pour des jeunes ha­bi­tués au confort de la société ci­vile. Une part non né­gli­geable des hommes dé­cla­rés aptes au ser­vice au­ra ain­si re­cours au mé­de­cin dans les pre­mières se­maines pour dif­fé­rents mo­tifs. Sur­pris par la ru­desse de l’ex­pé­rience, ces re­crues cherchent sou­vent l’exemp­tion mé­di­cale

dé­fi­ni­tive par crainte de ne pas sup­por­ter sur le long terme l’ef­fort phy­sique et men­tal exi­gé par la hié­rar­chie.

Le pic d’ac­ti­vi­té étant der­rière nous, reste à soi­gner les pe­tites bles­sures (cloques, cou­pures lé­gères, mal de dos...) et les sus­pi­cions de ma­la­dies in­fec­tieuses. Le nombre de pa­tients en chambre est gé­né­ra­le­ment com­pris entre zé­ro et dix lors­qu’il n’y a pas d’épidémie par­ti­cu­lière, mais ce­la dé­pend des cir­cons­tances et, il faut bien l’ad­mettre, de la gé­né­ro­si­té du mé­de­cin de troupe. Ré­gu­liè­re­ment nous trou­vons à la loge des sol­dats sans ren­dez-vous, mais ma­ni­fes­te­ment au seuil de la mort, te­nant à peine de­bout et dé­cla­rant une sé­rie in­quié­tante de symp­tômes. D’or­di­naire, nous sommes très vite ras­su­rés par les ana­lyses et leur at­ti­tude en chambre lorsque le mé­de­cin ne nous ac­com­pagne pas. Ce sont sou­vent les mêmes qui, après quelques jours de ré­gime pain bouillon, se plaignent de la mé­dio­cri­té des cui­si­niers. Une diète adap­tée aux ma­lades est un ex­cellent moyen de dé­pis­ter les ac­teurs.

Ar­rive un ma­tin où un mi­li­taire se pré­sente l’air de souf­frir mille morts, nous dé­cri­vant ce qui s’ap­pa­rente à une gas­troen­té­rite. L’ana­lyse des pro­téines san­guines ne ré­vèle rien, ses constantes sont nor­males. Nous dé­ci­dons de le gar­der une nuit par précaution. Le len­de­main, sen­tant qu’il se­rait ren­du à sa com­pa­gnie, il se plaint d’avoir su­bi un choc à la tête: rien à si­gna­ler, mais il reste par­mi nous. Juste au cas où. Le troi­sième jour, c’est en­core autre chose, mais le mé­de­cin doit se ré­soudre à lui an­non­cer son par­fait état de san­té. Un vé­ri­table crève-coeur. Il au­rait été fa­cile de s’aga­cer de tels com­por­te­ments si nous n’avions pas tous vé­cu une ex­pé­rience si­mi­laire à celle de ces sol­dats. Nous pré­fé­re­rons faire preuve d’un brin de com­pas­sion en­vers des hommes qui, la plu­part du temps, ont seule­ment be­soin d’une pause ou de quelques bonnes nuits de som­meil hors du bun­ker qui ac­cueille leur com­pa­gnie en dis­lo­ca­tion. Pour au­tant, Maël se dit «sou­la­gé que les gens ne consultent pas aus­si fa­ci­le­ment dans le ci­vil sans quoi les as­su­rances se­raient hors de prix et les gé­né­ra­listes dé­bor­dés».

Le ven­dre­di à L’IF, c’est la cour des mi­racles. Sur­tout si le li­cen­cie­ment heb­do­ma­daire est pré­vu le jour même: tous les ma­lades re­trouvent su­bi­te­ment une forme olym­pique. «On fait concur­rence à Lourdes», me glisse Flo­rence lors de la vi­site aux pa­tients. Cer­tains, qui la veille au soir ar­bo­raient en­core un masque de mar­tyr, ne peuvent ré­pri­mer un sou­rire en dé­cla­rant leur ré­mis­sion sou­daine.

Le jour de la li­bé­ra­tion ar­rive en­fin. La re­lève est dé­jà là, pa­rée à en dé­coudre avec l’en­nui. Un mé­de­cin in­con­nu a pris ses quar­tiers dans la chambre de Maël qui a re­ga­gné son ca­bi­net de Cos­so­nay et nous nous pré­pa­rons à quit­ter les lieux non sans avoir transmis à l’équipe de sub­sti­tu­tion le b.a.ba du mé­tier. Je re­mer­cie Flo­rence sans qui notre sé­jour au­rait été net­te­ment plus in­di­geste. Pro­mu sol­dat, Sébastien ne part pas avec nous: il n’achè­ve­ra son cur­sus que dans un mois. Un avion at­tend Ni­co­las qui s’en­vo­le­ra pour Du­baï à peine ren­tré, Hans re­pren­dra sa concier­ge­rie et Alya­sha sa for­ma­tion de po­ly­mé­ca­ni­cien.

Au mo­ment de dire au re­voir, j’éprouve un pin­ce­ment au coeur à l’idée que je ne re­ver­rai peut-être ja­mais mes «frères d’armes». Si­tôt le seuil de l’in­fir­me­rie fran­chi, je jette un der­nier re­gard en di­rec­tion de la grande chaise de mé­tal. Les jambes en­gour­dies par le manque d’ac­ti­vi­té phy­sique, je me de­mande si je n’y suis pas res­té as­sis du­rant tout le mois de juin. Comme dans un co­ma. A rê­ver. Etrange.

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