Tribune de Geneve

La jeunesse s’élève contre un Japon va-t-en-guerre

Envoyer les troupes intervenir outre-mer? Une loi va l ’autoriser, contre l ’avis de la majorité de la population

- Marie Linton

Après des mois de débats et de manifestat­ions, les très controvers­ées « lois de sécurité » ont été adoptées hier en commission au sénat au terme d’une session rocamboles­que. Les sénateurs de l’opposition ont joué leur va-tout pour bloquer le passage de ces lois en empoignant et en bousculant le président de la commission, sous le regard impassible du premier ministre Shinzo Abe. La voie est désormais ouverte pour l’adoption définitive de ces lois qui étendent considérab­lement le rôle des Forces d’Autodéfens­e à l’étranger en leur permettant de secourir un allié attaqué, même si le Japon n’est pas directemen­t menacé.

C’est un changement de cap radical pour un pays dont la Constituti­on dispose que le peuple japonais «renonce à jamais à la guerre». Les sondages montrent que 60% des Japonais y sont opposés. Des dizaines de milliers de personnes manifesten­t chaque semaine depuis plusieurs semaines. Parmi eux, des jeunes jouent un rôle moteur. La SEALD, Action d’urgence des étudiants pour la démocratie libérale, draine des milliers de personnes à leurs événements antiguerre. «Je veux dire à Abe que nous ne sommes pas nés pour faire la guerre ni pour tuer des gens», scande Yuki Kurisu, une membre du groupe lors d’une manifestat­ion à Tokyo.

Politique et hip-hop

Dans un pays où les jeunes se désintéres­sent de la politique et où le mouvement pacifiste est porté par les anciennes génération­s, l’irruption des jeunes a pris le Japon par surprise. «En regardant les manifestat­ions des génération­s précédente­s, on s’est dit qu’elles n’étaient pas cool, estime Yasuma

asuma Chiba. Chiba, un étudiant en sciences politiques de 24 ans et membre de la SEALD. On fait attention à rendre la politique plus attractive pour les jeunes.» Pendant les manifestat­ions, les étudiants passent de la musique hip-hop et sortent des pancartes antiguerre en anglais, jugées «moins sérieuses». Ils respectent scrupuleus­ement le protocole et le service d’ordre très strict des manifestat­ions japonaises. Le groupe veut insuffler de la fantaisie à la politique et faire respecter la Constituti­on japonaise. Pas faire la révolution.

Le tournant Fukushima

Le noyau dur de la SEALD s’est constitué en 2013 pour protester contre la «loi des secrets», le surnom donné à une loi punissant les lanceurs d’alerte de peines de prison. Mais pour le sociologue Eiji Oguma, le réveil de la conscience sociale des jeunes vient de plus loin. « Dans les années 1970 à 1990, l’économie japonaise était au beau fixe et les étudiants trouvaient facilement un emploi stable, décrypte ce professeur à l’Université Keio de Tokyo. Tous les mouvements sociaux ont globalemen­t reculé, y compris chez les jeunes. Mais la situation économique s’est dégradée depuis quinze-vingt ans.» Pour lui, c’est l’accident nucléaire de Fukushima qui a ouvert les yeux des Japonais. «Ils ont réalisé que le gouverneme­nt n’arrivait pas à gérer la crise, qu’il leur mentait. Ils ont pensé que les autorités ne pouvaient rien faire pour eux dans la crise nucléaire et qu’elles ne pourraient pas non plus faire revenir l’âge d’or de la croissance économique.»

Aujourd’hui, la SEALD compte près de 400 membres répartis entre Tokyo et des antennes dans différente­s régions du Japon. Cette entrée en scène des jeunes coïncide avec l’abaissemen­t de l’âge légal de 20 à 18 ans. Les jeunes adultes voteront aux prochaines élections sénatorial­es partielles l’été prochain. «Le gouverneme­nt de Shinzo Abe pensait que les jeunes le soutenaien­t. Mais on montre que tous les jeunes ne sont pas de son côté», conclut Yasuma Chiba.

«On fait attention à rendre la politique plus attractive pour les jeunes »

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EPA Les sondages montrent que 60% des Japonais sont opposés à la guerre. Des dizaines de milliers de personnes manifesten­t chaque semaine depuis plusieurs semaines, comme ici à Tokyo.
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AFP L’avocate Amal Clooney, épouse du célèbre George, a marqué des points hier à Genève.

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