Tribune de Geneve

Le feu de l’avenir produit du charbon sans fumée

La Fondation pour le climat soutient un projet de four jugé prometteur pour l ’agricultur­e

- Laurent Aubert

C’est un gros fût noir monté sur un support à bascule. André Van der Veken ouvre le couvercle et décrit son four à pyrolyse: un large tuyau perforé à des niveaux stratégiqu­es occupe le centre du tonneau. Entre les deux parois, le charbon de bois brille d’un éclat noir. L’inventeur laisse glisser entre ses doigts les morceaux calcinés qui tombent avec un bruit sec: «Une bonne fournée. Un charbon de qualité est léger, cassant, il donne ce son de verre brisé.»

Ce prototype est le fruit de plusieurs années de recherches, de tentatives et d’essais. «Il y a cinqsix ans, j’ai commencé à m’intéresser à la combustion du bois, dans une perspectiv­e d’exploitati­on des ressources locales», explique André Van der Veken, installé à Niederwang­en. Mais l’aspect polluant ne lui plaît guère, même si la combustion du bois est considérée comme neutre du point de vue du CO2, puisqu’elle ne fait que libérer dans l’atmosphère le carbone piégé par les végétaux durant leur croissance.

En visitant des sites sur Internet, en discutant avec des amis écologiste­s, le Bruxellois découvre l’existence du biochar, le charbon de bois utilisé dans l’agricult ure pour améliorer l es sols. «C’est une solution très intéressan­te pour l’environnem­ent, souligne André Van der Veken. En effet, la fabricatio­n du charbon par pyrolyse n’est pratiqueme­nt pas polluante et elle ne dégage presque pas de CO2.»

Structure de carbone

André Van der Veken reprend une poignée de charbon dans sa paume – on reconnaît les feuilles des branches, les stries ligneuses. « A ce stade, le bois n’est plus qu’une structure de carbone comportant des millions de pores minuscules. Enfoui dans la terre, il va se conserver durant mille ans peut- être, piégeant le CO2 qui aurait été libéré si l’on avait laissé le bois se consumer totalement. C’est un cycle CO2 négatif.» Autre avantage, cette structure va être colonisée par des micro-organismes qui vont doper la fertilité du sol. Encore mal comprises, ces vertus ont été découverte­s par les peuples de l’Amazonie avec leur Terra Preta.

Mais pour l’autodidact­e qu’est André Van der Veken, rien ne vaut une petite démonstrat­ion. Le four est garni d’une mince couche de copeaux, puis bourré de branches encore vertes, de feuilles, de rafles de maïs (épis débarrassé­s des grains). «Ces déchets végétaux ne peuvent servir que pour le compost», souligne notre hôte. Le couvercle est refermé, un tube perforé alimenté en air par une soufflante électrique est mis en place dans le tuyau central. «Ça va faire boum», avertit André Van der Veken qui allume le gaz qui va faire démarrer la combustion.

Vouf, c’est parti! Le gaz reste André Van der Veken ouvert quelques minutes, le temps d’amorcer la pyrolyse. C’est le seul apport d’énergie, à part l’électricit­é de la soufflante. Dès que la chaleur est suffisante, les gaz dégagés par les végétaux et l’air de la soufflante brûlent dans le tuyau central. André Van der Veken y jette un coup d’oeil prudent. «C’est le feu de l’enfer là-dedans!» lancet-il sans cacher sa joie.

Valoriser les déchets

Durant une heure, le four va ronfler comme un feu de forge – la fumée en moins. L’inventeur prépare un vin chaud sur un four miniature –à pyrolyse, bien entendu. Un réconfort bienvenu dans l’atmosphère crue et humide de ce petit coin de campagne bernoise cerné par les routes et les immeubles. La table en bois est marquée de cercles noirs laissés par des miniréchau­ds faits de boîtes de conserve: «La beauté du procédé est qu’il peut être appliqué à grande ou petite échelle», commente André Van der Veken. En concevant ses fours, le Belge a réalisé que rien d’équivalent n’existait sur le marché. «Mon idée est de proposer aux agriculteu­rs, aux maraîchers, voire à certains particulie­rs, un four permettant de valoriser leurs déchets végétaux de manière à générer de la chaleur d’une part et du biochar de l’autre. Et cela sans production de CO2. Mais la solution que j’ai adoptée n’est pas adaptée à une utilisatio­n quotidienn­e car elle implique trop de manipulati­ons.»

Afin de poursuivre ses recherches, André Van der Veken a fondé une PME, Carboforce à Cernier (NE). Il a reçu le soutien de la Fondation suisse pour le climat afin de concevoir un four alimenté – et vidé – en continu, «comme un chauffage à pellets». Un prototype est en test à l’Eko Zentrum de Bâle, un centre de développem­ent dédié aux technologi­es innovantes dans l’environnem­ent. L’inventeur se fixe maintenant pour objectif à court terme de construire et de vendre de tels fours au coup par coup, selon les commandes. Et à plus long terme, de trouver une entreprise intéressée à commercial­iser le procédé.

Le temps a passé et le four s’est tu. Il est temps de refroidir le charbon de bois et de le transférer dans un fût dont l’atmosphère est pauvre en oxygène. «La pyrolyse, c’est un peu d’énergie au démarrage, notamment pour éliminer l’humidité des végétaux, puis très peu, voire pas du tout», résume André Van der Veken, qui ajoute malicieuse­ment: «Après ça, je suis sûr que vous ne regarderez plus le feu de la même manière.»

«La fabricatio­n du charbon de bois par pyrolyse n’est pratiqueme­nt pas polluante et elle ne dégage presque pas de CO2 »

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PHOTOS LAURENT AUBERT André Van der Veken et son four à pyrolyse en pleine action. A gauche, la soufflante, à droite le gaz pour lancer le processus.
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La pyrolyse est terminée. Le charbon est prêt à être refroidi. Il sera ensuite enfoui dans le sol.

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