Ge­nève, où sont les femmes?

Dans l’es­pace pu­blic, hommes et femmes ne sont pas égaux. Ce thème se­ra abor­dé lors du fes­ti­val Les Créa­tives, qui dé­bute le 13 no­vembre

Tribune de Geneve - - LA UNE - Jé­rôme Es­tèbe Ru­brique week-end

An­thro­po­logues, so­cio­logues et spé­cia­listes de l’es­pace ur­bain nous le ré­pètent de­puis des an­nées. La ville est mas­cu­line. Oui ma­dame. Elle a été conçue et construite par et pour les hommes. Elle de­meure leur chose. Leur bio­tope à eux. Leur es­pace de vie et de jeu. «Dé­lires fé­mi­nistes», pes­tez­vous peut-être. Ben, ba­la­dons-nous gen­ti­ment dans les rues ge­ne­voises pour voir. Tiens, gui­gnons la sta­tuaire: des bustes de mes­sieurs, graves, bar­bus et fa­meux; des dames en pied, rê­veuses, dé­vê­tues et ano­nymes. Tiens, zieu­tons les cours d’école: un ter­rain de foot au mi­lieu, squat­té par des gar­çon­nets, avec des fillettes épar­pillées en pé­ri­phé­rie. Tiens, scru­tons les noms de rues. Des hommes, des hommes et en­core des hommes. Au bout du lac, 1% du to­tal des 3263 rues portent des noms fé­mi­nins. Bon, chan­geons de trot­toir alors, en at­ten­dant que le pe­tit bon­homme soit vert. En­core un bon­homme. Un de plus. Mais bon…

At­ten­dons à pré­sent que la nuit tombe. Et ob­ser­vons nos contem­po­rains. Ces mes­sieurs flânent, ba­gue­naudent, se posent un mo­ment sur un banc peut-être bien. Ils sont chez eux. Les dames, elles, re­gardent de­vant elles et marchent d’un bon pas. Ni trop vite, pour ne pas sem­bler stres­sées, ni trop len­te­ment, pour ne pas pa­raître oi­sives. Car voyez-vous, la femme oi­sive, en ville, ça fait mau­vais genre. Sur­tout le soir. Seules les ma­mans et leurs pous­settes peuvent lam­bi­ner pé­père.

Certes, il y a d’autres es­paces où la dis­cri­mi­na­tion sexuelle se montre bien plus criante que sur notre bi­tume ur­bain. Bien sûr, il fait plu­tôt bon vivre à Ge­nève, que l’on soit né mâle ou fe­melle. Ne pei­gnons donc pas le diable sexiste sur nos mu­railles mu­ni­ci­pales. Mais pour­quoi ne pas ima­gi­ner une ville de de­main où la mixi­té ré­gne­rait en maître? En maître et en maî­tresse, bien sûr.

C’est un skate-park, un ter­rain de foot­ball, un ar­rêt de tram, un pas­sage sou­ter­rain. C’est aus­si un banc pu­blic, si ba­nal, si neutre en ap­pa­rence. Homme ou femme, on ne s’y as­sied pas pour faire les mêmes choses. D’ailleurs, on ne s’y as­sied pas du tout quand on est une femme. Voi­là ce que nous ap­prennent so­cio­logues et an­thro­po­logues. La ville a un sexe. Elle est un homme. Pour­quoi? Parce que «les villes sont faites par et pour les hommes», ain­si que ti­trait le géo­graphe fran­çais Yves Rai­baud en 2015. Vi­ri­li­sée, la ville. Sexiste, l’es­pace pu­blic. Ça ne saute pas aux yeux. On a tel­le­ment l’ha­bi­tude… Mais qu’on jette seule­ment un coup d’oeil aux feux pour les pié­tons! Le pe­tit bon­homme, en ef­fet, n’est pas une pe­tite bonne femme. Ce n’est rien? Au contraire, c’est tout l’ima­gi­naire col­lec­tif qui reste plan­té au rouge.

Qui alors, de l’édu­ca­tion ou de l’es­pace ur­bain, dé­ter­mine ces in­éga­li­tés de sym­boles, de com­por­te­ments? Et que faire pour y re­mé­dier? C’est le su­jet qu’abordent une nou­velle fois cette an­née Les Créa­tives. Voi­ci ce qu’en dit Anne-Claire Adet, co­pro­gram­ma­trice du fes­ti­val fé­mi­nin et fé­mi­niste: «On parle sou­vent du har­cè­le­ment de rue, qui consti­tue en fait un har­cè­le­ment sexiste. Pour ne pas tom­ber dans les tra­vers sé­cu­ri­taires et ra­cistes avec les­quels on traite gé­né­ra­le­ment le su­jet, c’est par le biais de l’art que nous avons choi­si d’in­ter­ro­ger la place des femmes dans la ville.»

Ce se­ront les in­ter­ven­tions sur les ar­rêts de tram de six illus­tra­trices di­ri­gées par Dun­ja Sta­nic, du 13 au 25 no­vembre. Éga­le­ment une pa­rade ur­baine, «La rue est à nous toutes», avec la fan­fare afro-fé­mi­niste 30 Nuances de Noir (es), le 24 no­vembre. Ce se­ra éga­le­ment une table ronde, «Comment rendre la ville aux femmes», mer­cre­di 14 no­vembre, avec l’an­thro­po­logue Ch­ris Blache, la blo­gueuse Grace Ly ain­si qu’Hé­loïse Ro­man, char­gée de pro­jets pour le vo­let «éga­li­té et di­ver­si­té» du Ser­vice Agen­da 21 de la Ville de Ge­nève.

Plan large. Une femme dans les Rues- Basses. Elle marche – mais pas trop vite, on pour­rait la croire pa­ni­quée. Sans traî­ner non plus – on pour­rait s’ima­gi­ner qu’elle at­tend quelque chose. De fait, une femme dans la ville n’est pas lé­gi­time comme l’est un homme. Ou alors, c’est qu’elle fait ses courses, trim­balle sa pe­tite fa­mille. Peu­têtre même qu’elle va tra­vailler. Mais flâ­ner? Cer­tai­ne­ment pas, ain­si que l’ana­lyse Ch­ris Blache (lire l’in­ter­view ci-contre).

À qui pro­fite l’ar­gent pu­blic?

Le su­jet semble se­con­daire? Il est pour­tant fon­da­men­tal: in­ter­ro­ger le com­por­te­ment des femmes dans l’es­pace pu­blic, c’est tou­cher à leur place en gé­né­ral dans nos so­cié­tés. Qu’on prenne acte des com­men­taires trop sou­vent né­ga­tifs à l’an­nonce d’un tel su­jet, voi­là qui nous donne la me­sure de l’en­jeu: «Va voir en Amé­rique du Sud, c’est autre chose», «Si je ne me sens pas bien au skate-park, c’est à cause des mecs qui sont cons», «Hommes et femmes, on n’est pas égaux».

Sen­si­bi­li­ser. C’est le pre­mier pas. In­di­quer au qui­dam ce qui cloche et ce qu’on peut faire. Mais aus­si aux dé­ci­deurs. En marge des Créa­tives, le per­son­nel ad­mi­nis­tra­tif de la Ville au­ra son ate­lier thé­ma­tique «Genre et es­pace pu­blic». Qu’on traite des ter­rains de sport, des lieux de loi­sirs, de la ges­tion et de l’amé­na­ge­ment de l’es­pace pu­blic, «il doit s’agir d’une dé­marche com­mune à l’en­semble des ser­vices», sou­tient San­drine Sa­ler­no, ma­gis­trate en charge du Dé­par­te­ment des fi­nances et du lo­ge­ment, au­quel est lié le bu­reau pour l’éga­li­té d’Agen­da 21. En 2017, la Mu­ni­ci­pa­li­té pro­dui­sait ses pre­mières don­nées, pré­ci­sé­ment sur les moyens fi­nan­ciers al­loués aux in­fra­struc­tures spor­tives, et l’on consta­tait que le foot­ball, es­sen­tiel­le­ment pra­ti­qué par des hommes, re­ce­vait des moyens plus im­por­tants que la na­ta­tion, pra­ti­quée pour moi­tié par des femmes. Mais de telles don­nées res­tent en­core trop rares.

Et sur le ter­rain? La ve­dette, ces der­nières an­nées, a été te­nue par le skate-park de Plain­pa­lais, si­tua­tion cen­trale oblige. Un pro­gramme vi­sant à plus de mixi­té a été mis en place, ou comment faire en sorte que les femmes ac­cèdent à une zone presque ex­clu­si­ve­ment mas­cu­line. Avec no­tam­ment des cours de skate pour les filles et des pé­riodes qui leur sont ré­ser­vées. Il sem­ble­rait qu’un lé­ger chan­ge­ment soit amor­cé, quand bien même il fau­dra voir comment la si­tua­tion évo­lue­ra sur le long terme.

«De­puis tou­jours, les femmes éla­borent des stra­té­gies pour sor­tir en pre­nant en compte les risques dont elles pour­raient être l’ob­jet. La nou­veau­té, c’est le re­gard qu’on porte sur cette ques­tion» Ma­ry­lène Lie­ber So­cio­logue

Stra­té­gies fé­mi­nines

Autres lieux, autres gé­né­ra­tions: pour les dis­co­thèques, l’as­so­cia­tion «We Can Dance It» a éla­bo­ré un la­bel éga­li­taire afin de sen­si­bi­li­ser les gens de la nuit, no­ceurs aus­si bien que ser­veurs et vi­deurs. On garde en tête éga­le­ment L’Usine. Le coin re­bute maints noc­tam­bules. Pour­tant, les femmes – du moins celles qui connaissent le lieu – s’y sentent en gé­né­ral à l’aise. Sans doute la men­ta­li­té de la mai­son y est-elle pour quelque chose. Ce sont des re­com­man­da­tions, af­fi­chées aux en­trées: «Ici, on ne to­lère ni sexisme, ni ra­cisme, etc.». «Ça ras­sure les pa­rents quand leurs filles sortent la nuit», ad­met un pa­rent.

«La ville n’est pas à feu et sang», nuance avec hu­mour la so­cio­logue Ma­ry­lène Lie­ber. Avant de rap­pe­ler que les vio­lences les plus graves à l’en­contre des femmes ont sur­tout lieu dans l’es­pace do­mes­tique, pas dans la rue. La rue, alors… «Les jeunes femmes en par­ti­cu­lier cir­culent et sont par­tout dans la ville mais n’oc­cupent pas l’es­pace, rai­son pour la­quelle on ne les voit pas», constate la so­cio­logue. C’est ce que re­lève éga­le­ment le tra­vail de Mo­ni­ka Pie­cek-Rion­del: les tra­vailleurs so­ciaux qui in­ter­viennent dans l’es­pace pu­blic ont plus sou­vent af­faire aux gar­çons, car les filles fré­quentent des lieux plus dis­crets, voire se­mi-pri­vés, par exemple les cours entre les im­meubles, comme c’est le cas aux Grottes, ou les fast-foods. «De­puis tou­jours, pour­suit Ma­ry­lène Lie­ber, les femmes, no­tam­ment les jeunes, éla­borent des stra­té­gies pour sor­tir, en pre­nant en compte les risques dont elles pour­raient être l’ob­jet. La nou­veau­té, c’est le re­gard qu’on porte sur cette ques­tion.»

À pré­sent, il faut re­tour­ner à l’école. Le ter­rain de foot­ball au mi­lieu, pour les gar­çons, et les filles au­tour. «La cour de ré­créa­tion est le pre­mier lieu pu­blic de la dis­cri­mi­na­tion spa­tiale», rap­pelle Vé­ro­nique Du­cret, co­fon­da­trice du Deuxième Ob­ser­va­toire, ins­ti­tut ro­mand de re­cherche et de for­ma­tion sur les rap­ports entre les hommes et les femmes. Mais chan­ger la donne est pos­sible: «Les filles aus­si aiment le foot­ball. Don­nez-leur la pos­si­bi­li­té d’ap­prendre et de jouer, comme c’est le cas avec le pro­jet pi­lote de l’école de Chan­dieu, à Ge­nève, et vous les re­trou­ve­rez sur le ter­rain!»

Table ronde Mer­cre­di 14 no­vembre à 18 h 30, Théâtre Saint-Ger­vais, avec Ch­ris Blache, Hé­loïse Ro­man et Grace Ly. Mo­dé­ra­tion: Lau­rence Di­fé­lix.

Pa­rade ur­baine Sa­me­di 24 no­vembre, dé­part à 15 h de­vant Uni Mail.

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