Né­cro­pole mé­dié­vale fouillée à Ber­nex

Le Ser­vice d’ar­chéo­lo­gie fouille de­puis mai les abords du com­plexe re­li­gieux de Saint-Ma­thieu

Tribune de Geneve - - LA UNE - Pas­cale Zim­mer­mann @zim­mer­manntdg

Ar­chéo­lo­gie Une cin­quan­taine de sque­lettes, ver­dis au contact de l’air, ont été ex­hu­més de­puis le mois de mai aux abords du com­plexe re­li­gieux de Saint-Ma­thieu.

Au pre­mier coup d’oeil, rien ne res­semble plus à une fouille ar­chéo­lo­gique sous nos cli­mats qu’une autre fouille: une tente ser­tie dans la boue de sep­tembre à juin, une pel­le­teuse dans un coin, des ou­vriers ma­niant la truelle ou l’as­pi­ra­teur, des tech­ni­ciens, crayon et bloc en ban­dou­lière, et un ar­chéo­logue éle­vé à la dure qui a l’oeil à tout.

Même to­po à Saint-Ma­thieu, sur la com­mune de Ber­nex, der­rière la zone com­mer­ciale et in­dus­trielle qui borde la route de Chan­cy. On ap­proche les mains dans les poches. Le pied po­sé sur la pre­mière tra­verse de bois, on manque tom­ber à la ren­verse! Sa­ge­ment ins­tal­lés pour l’éter­ni­té, les bras en croix sur la poi­trine et la mâ­choire avide, une cin­quan­taine de sque­lettes ont été mis au jour de­puis le mois de mai.

Cer­tains sont in­tacts, d’autres ont eu les jambes cou­pées lorsque, bien après leur en­se­ve­lis­se­ment, on a construit sur leur tombe un bâ­ti­ment en bois ou creu­sé une autre fosse pour ac­cueillir un nou­veau dé­funt. D’autres en­core ont été cou­chés à leur en­ter­re­ment sur de grandes fosses cir­cu­laires dans les­quelles on sto­ckait le grain an­té­rieu­re­ment, tom­bées en désué­tude; avec le temps, elles furent com­blées par de la terre qui s’est tas­sée et les corps se sont lé­gè­re­ment af­fais­sés, qui du buste ou de la tête, qui des côtes ou du bas­sin.

Des os vert fluo

Le plus sai­sis­sant reste à ve­nir: crânes, cla­vi­cules et ti­bias d’un beau vert prai­rie. Ont-ils été sprayés? Fa­cé­tie de col­lé­gien pour Hal­lo­ween? Le res­pon­sable du chan­tier au­rait-il cé­lé­bré la Fête des Morts à la mexi­caine? «Rien de tout ce­la», rec­ti­fie l’ar­chéo­logue can­to­nal, Jean Ter­rier. Au contact de l’air char­gé d’hu­mi­di­té, les os­se­ments se couvrent d’une fine pel­li­cule de mousse vert fluo. Choc ga­ran­ti.

Nous avons sous les pieds le pro­lon­ge­ment des fouilles me­nées dans les an­nées 80 et 90 par Jean Ter­rier. Il ex­plique: «Il y avait à cet em­pla­ce­ment un centre re­li­gieux au Moyen Âge, le chef-lieu du dé­ca­nat de Vuillon­nex, l’une des huit cir­cons­crip­tions ec­clé­sias­tiques ap­par­te­nant au dio­cèse de Ge­nève. Le doyen y avait édi­fié une grande église pour réunir les des­ser­vants de ses 48 pa­roisses. Une autre église, plus pe­tite, un ci­me­tière et des bâ­ti­ments mo­destes com­plé­taient cet en­semble re­li­gieux.» Nous sommes au Xe ou XIe siècle, le com­plexe de Vuillon­nex Saint-Ma­thieu est flo­ris­sant. Le cha­noine-doyen sur­veille le cler­gé ru­ral pour le compte de l’évêque, ins­tal­lé à SaintPierre, et pré­lève la dîme. Au XIIIe siècle, le pou­voir des doyens dé­cline, le com­plexe est dé­man­te­lé pro­gres­si­ve­ment. La Ré­forme lui porte le coup de grâce.

Lorsque, il y a quelques mois, un vaste pro­jet im­mo­bi­lier s’an­nonce du cô­té de Saint-Ma­thieu, le Ser­vice can­to­nal d’ar­chéo­lo­gie est aler­té. «Nous avons ef­fec­tué des son­dages. Nous nous dou­tions que le ci­me­tière que j’avais fouillé il y a vingt­cinq ans conti­nuait, mais nous sommes tom­bés sur des ves­tiges ex­trê­me­ment in­té­res­sants», sou­ligne Jean Ter­rier. Une voie ro­maine, pa­ral­lèle à la route de Chan­cy, me­nait gens et mar­chan­dises de Ge­nève à Lyon à tra­vers le Fort de l’Écluse: «On dis­tingue en­core les tra­ces des roues des char­rois.»

Ce qui frappe dans la zone de fouilles, ce sont évi­dem­ment les os­se­ments, ana­ly­sés mé­ti­cu­leu­se­ment par une an­thro­po­logue. «Mais ce que nous avons trou­vé de tout à fait ex­cep­tion­nel, ce sont d’im­menses fosses-si­los creu­sées dans le ter­rain ar­gi­leux. Pré­sen­tant un pro­fil en forme de poire, elles per­met­taient de sto­cker le grain – blé, seigle ou autres cé­réales – consti­tuant les ré­serves ali­men­taires des pay­sans, qui en ver­saient une par­tie à l’Église à titre d’im­pôts», dé­code Anne de Weck, ar­chéo­logue, qui di­rige à Saint-Ma­thieu son pre­mier grand chan­tier. Elle a jus­qu’en avril pour pas­ser la zone au peigne fin. Elle pour­suit: «Il y a cinq ou six fosses-si­los, ap­pa­rem­ment. Cer­taines me­surent 1,50 m de dia­mètre, s’en­foncent à 1,30 m et pou­vaient conte­nir 1 m3 de cé­réales. Elles étaient scel­lées avec des bou­chons d’ar­gile, dont nous avons re­trou­vé la trace par en­droits au fond du ré­ci­pient.» Jus­qu’à pré­sent, de tels si­los – da­tant pro­ba­ble­ment des Xe au XIIIe siècles – n’ont été ex­hu­més que dans l’église de Con­fi­gnon.

L’aide des nou­velles tech­no­lo­gies

Se­lon les es­ti­ma­tions des ar­chéo­logues, une cen­taine de per­sonnes s’étaient éta­blies à cet en­droit. Elles étaient pauvres, voire in­di­gentes: les textes ré­vèlent que ces pa­rois­siens n’avaient pas les moyens de payer l’huile pour lais­ser brû­ler les lampes pour la li­tur­gie. «Nous n’avons trou­vé au­cun or­ne­ment sur les corps, pré­cise Anne de Weck, à part une boucle de cein­ture.» Les ha­bi­tants de ce tout pe­tit ha­meau, qui tra­vaillaient pour le cha­noine-doyen, ont construit des ha­bi­tats en bois, comme le ré­vèlent des trous de po­teaux clai­re­ment vi­sibles. Leur forme, car­rée ou cy­lin­drique, est im­pri­mée dans la glaise. La dé­com­po­si­tion du bois laisse en outre des marques noires dans la terre. Une car­to­gra­phie en né­ga­tif qui reste à dé­chif­frer.

Les nou­velles tech­no­lo­gies ap­portent un so­lide coup de main aux ar­chéo­logues. Anne de Weck dé­taille: «Nous avons deux tech­ni­ciens qui se sont for­més en France à la pho­to­gram­mé­trie. Ils prennent des pho­tos zé­ni­thales (ndlr: qui peuvent aus­si être prises par un drone) per­met­tant de dis­cer­ner les dif­fé­rentes zones dans la terre à leur cou­leur. On par­vient éga­le­ment à re­cons­ti­tuer le re­lief en 3D et les vo­lumes des struc­tures, comme le fait l’oeil hu­main.» Du grain à moudre pour les ar­chéo­logues ge­ne­vois de Saint-Ma­thieu.

Une cin­quan­taine de tombes ont été ex­hu­mées à Saint-Ma­thieu, ain­si que de grandes fosses-si­los qui conte­naient du grain (au pre­mier plan à droite). Au contact de l’air hu­mide, les os­se­ments se sont re­cou­verts d’une fine pel­li­cule de mousse qui a pris une sur­pre­nante teinte vert fluo.STEVE IUNCKER-GO­MEZ

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