Les clubs jonglent avec les mi­neurs

À Man­ches­ter Ci­ty, les di­ri­geants parlent des jeunes joueurs tels des ban­quiers. Sur ce mar­ché en plein boom, le ta­lent est un ca­pi­tal-risque et le ren­de­ment obli­ga­toire

Tribune de Geneve - - LA UNE - Pa­trick Ober­li

Nous pour­sui­vons nos ré­vé­la­tions sur les pra­tiques oc­cultes du monde du foot­ball avec un vo­let consa­cré aux joueurs mi­neurs. Non seule­ment beau­coup de clubs ont été sanc­tion­nés pour leurs mé­thodes dou­teuses, mais ils consi­dèrent ces ta­lents po­ten­tiels avec le cy­nisme des fi­nan­ciers. À Man­ches­ter Ci­ty no­tam­ment, ils sont per­çus comme un ca­pi­tal-risque et doivent gé­né­rer des ren­de­ments.

Des do­cu­ments montrent comment les grands clubs ont fait du re­cru­te­ment des jeunes joueurs un bu­si­ness fi­nan­cier. La FIFA tente de se mon­trer plus sé­vère

«Ca­pi­tal-risque». Voi­là comment les ma­na­gers de Man­ches­ter Ci­ty qua­li­fient les jeunes ta­lents qu’ils ont sous contrat. Le mot tra­hit la mo­ti­va­tion des plus grands clubs à chas­ser les pé­pites. Des do­cu­ments is­sus des Foot­ball Leaks per­mettent de plon­ger dans les cou­lisses d’un mar­ché en plein es­sor, où la mo­rale et l’éthique passent au deuxième plan.

L’évo­lu­tion in­quiète jus­qu’à la FIFA, dont l’une des mis­sions est de sur­veiller le mar­ché des trans­ferts. Le constat est le sui­vant: les règles en­ca­drant les mou­ve­ments de mi­neurs sont tou­jours plus sou­vent vio­lées. La si­tua­tion est telle que la res­pon­sable du dé­par­te­ment «in­té­gri­té et confor­mi­té» af­fir­mait même, en jan­vier 2018 dans un échange in­terne d’emails, que dans cer­tains pays, «sur­tout l’An­gle­terre et la Bel­gique», les vio­la­tions sont sys­té­ma­tiques. Une évo­lu­tion qui se lit aus­si dans les sanc­tions dis­tri­buées même aux clubs les plus puis­sants. Ces der­nières an­nées, l’ins­tance a ain­si in­fli­gé des amendes de plu­sieurs cen­taines de mil­liers de francs à des clubs comme le Real Ma­drid, l’At­lé­ti­co, Chel­sea ou Man­ches­ter Ci­ty. Cette se­maine, c’est Ever­ton qui a été condam­né à 656 000 francs et à une in­ter­dic­tion de trans­ferts de 18 mois vers son aca­dé­mie.

Bien que les trans­ferts de joueurs soient in­ter­dits avant 18 ans – 16 ans en Eu­rope –, le mar­ché est en plein boom.

En 2016, les ma­na­gers de Man- ches­ter Ci­ty sont réunis pour faire le point sur leur pro­gramme «Ci­ty Ta­lent De­ve­lop­ment Plan». Ils y dé­crivent, à la ma­nière de ban- quiers, «un mar­ché de plus en plus concur­ren­tiel» dans le­quel il faut gé­rer des «ac­tifs» aus­si ris­qués que des start-up. Les joueurs âgés de 16 à 20 ans y sont dé­crits comme un «ca­pi­tal-risque». À par­tir d’un cer­tain ni­veau, les «ac­tifs» de­viennent des «va­lue player», ce qui si­gni­fie qu’ils de­vraient rap­por­ter de l’ar­gent au groupe. Un po­ten­tiel fi­nan­cier qu’il est pos­sible de boos­ter, par exemple, par une in­té­gra­tion au contin­gent des Ci­ti­zens, peu im­porte qu’ils jouent ou pas.

Lan­cé en 2011, le plan pré­voit un in­ves­tis­se­ment de 48 mil­lions de livres en dix ans (près de 65 mil­lions de francs), avec un re­tour sur in­ves­tis­se­ment de 24%. Pour y par­ve­nir, 130 à 140 joueurs de­vraient être échan­gés. À mi­che­min, les ré­sul­tats sont dé­jà très en­cou­ra­geants. Man­ches­ter Ci­ty a dé­pen­sé 30,8 mil­lions de livres (en­vi­ron 50 mil­lions de francs suisses) pour s’ad­joindre le ta­lent de 53 jeunes joueurs. Au prin­temps 2016, ces der­niers avaient dé­jà rap­por­té 33,7 mil­lions de livres, en ventes et en prêts. Mais le meilleur était à ve­nir puisque la va­leur de mar­ché des «ac­tifs» sous contrat se mon­tait à 42,2 mil­lions de livres. Avec un fort po­ten­tiel de hausse, les di­ri­geants es­ti­mant leur va­leur fu­ture à 117,6 mil­lions de livres.

Du Gha­na au Da­ne­mark

Une réus­site qui cache une stra­té­gie mi­nu­tieuse, dont les ten­ta­cules couvrent toute la pla­nète. Un exemple? L’aca­dé­mie Right to Dream (RtD) au Gha­na. De­puis 2010, le club an­glais la fi­nance à hau­teur de 1 mil­lion d’eu­ros par an­née. Près de 90 joueurs ori­gi­naires de plu­sieurs pays d’Afrique de l’Ouest y suivent en per­ma­nence un cur­sus sco­laire et foot­bal­lis­tique. De­puis sa créa­tion, 48 pen­sion­naires sont de­ve­nus pro­fes­sion­nels.

Des ex­cep­tions qui, mal­gré un contrat en An­gle­terre, n’ont au­cune idée de ce qui les at­tend lors­qu’ils ar­rivent en Eu­rope. À l’image de Di­vine Naah, 22 ans, ar­ri­vé sur le Vieux-Conti­nent il y a quatre ans. À Man­ches­ter Ci­ty, le jeune homme n’était qu’un des nom­breux joueurs prê­tés un peu par­tout. Lui pas­se­ra par la Norvège, les Pays-Bas, le Da­ne­mark et la Suède. «Je n’avais pas le choix. Cette pé­riode a été le pire mo­ment de ma vie», a-t-il ex­pli­qué au quo­ti­dien «De Stan­daard». En été 2018, le Gha­néen s’est li­bé­ré de son contrat. Il joue dé­sor­mais en 2e di­vi­sion belge.

Son par­cours, à l’ins­tar de plu­sieurs autres joueurs au­pa­ra­vant, a ter­ni l’image du club an­glais au­près des pen­sion­naires de RtD. Ce qui a ébran­lé le contrat entre RtD et Man­ches­ter Ci­ty, si­gné en 2010, dans le­quel l’aca­dé­mie s’en­ga­geait à «tout mettre en oeuvre pour convaincre les joueurs de si­gner avec Man­ches­ter» à leur ma­jo­ri­té. Si l’on ajoute l’obli­ga­tion d’un consen­te­ment préa­lable et écrit du club an­glais pour tout trans­fert, la col­la­bo­ra­tion entre le club an­glais et RtD était dou­ble­ment en porte-àfaux avec les règles de la FIFA, qui in­ter­disent l’in­ter­ven­tion d’un tiers lors de trans­ferts.

Pour ré­soudre ce pro­blème, le duo a, en 2016, in­té­gré une troi­sième or­ga­ni­sa­tion à la struc­ture: le FC Nord­sjael­land (FCN). De­puis, le club da­nois (1re di­vi­sion) sert de nou­velle porte d’en­trée en Eu­rope pour les joueurs de RtD, si­tôt qu’ils ont at­teint 18 ans. Ces der­niers ignorent tou­te­fois qu’il existe un ac­cord se­cret entre le FCN et Man­ches­ter Ci­ty. Ce­lui-ci sti­pule que le FCN n’est au­to­ri­sé à re­vendre des joueurs pro­ve­nant du Gha­na qu’avec l’au­to­ri­sa­tion de Man­ches­ter Ci­ty et que le club da­nois doit re­ver­ser 25% des pro­duits des trans­ferts à Ci­ty. De plus, dans le cas où l’aca­dé­mie des Ci­ti­zens montre un in­té­rêt pour l’un des joueurs, le FCN s’en­gage à faire en sorte que le trans­fert soit gra­tuit. En contre­par­tie, Man­ches­ter Ci­ty lui verse des primes de per­for­mance.

Une tri­an­gu­la­tion qui pose aus­si pro­blème. D’une part, parce que Man­ches­ter Ci­ty peut in­ter­ve­nir, en tant que tiers, dans la car­rière d’un joueur, ce qui est for­mel­le­ment in­ter­dit. Mais aus­si en rai­son des 25% des sommes de trans­ferts que le club se ré­serve. Se­lon des ex­perts in­ter­ro­gés par l’EIC, on se trou­ve­rait là dans une si­tua­tion de pro­prié­té tierce (Third Par­ty Ow­ner­ship, TPO), pra­tique par la­quelle des in­ves­tis­seurs, hors club, spé­culent sur la va­leur d’un joueur et que la FIFA a in­ter­dite en 2015.

Bu­si­nessÀ Man­ches­ter Ci­ty, le po­ten­tiel fi­nan­cier des jeunes joueurs compte au moins au­tant que le ta­lent spor­tif.SI­MON STACPOOLE/OFFSIDE

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