«En Suisse, l’in­té­gra­tion se fait avec plus de calme»

Pour la cher­cheuse Sa­bine Cho­quet, la Suisse est par­ve­nue mal­gré sa di­ver­si­té à un vivre-en­semble pa­ci­fique à prendre en exemple

Tribune de Geneve - - SUISSE - Lu­cie Mon­nat

La cher­cheuse et an­thro­po­logue fran­çaise Sa­bine Cho­quet pu­blie un livre louant les ca­pa­ci­tés d’in­té­gra­tion de la di­ver­si­té de la Suisse et du Ca­na­da. In­ter­view.

Quel est votre constat?

La po­li­tique d’in­té­gra­tion fran­çaise est un échec. Pen­dant mes an­nées pas­sées au Ca­na­da et en Suisse, j’ai consta­té que les sys­tèmes d’in­té­gra­tion de ces deux pays, bien qu’ils ne soient pas par­faits, per­mettent à dif­fé­rentes com­mu­nau­tés de co­ha­bi­ter pa­ci­fi­que­ment.

Peut-on com­pa­rer des pays aus­si dif­fé­rents les uns des autres, tant au ni­veau de la taille et de la confi­gu­ra­tion que de l’his­toire?

Je ne fais pas un pa­ral­lèle entre la France, la Suisse et le Ca­na­da. Par contre, je vois beau­coup de si­mi­li­tudes entre votre pays et le Ca­na­da. Tous deux sont par­ve­nus à in­té­grer et va­lo­ri­ser dans leur so­cié­té des mi­no­ri­tés avec une langue et une culture dif­fé­rentes de la ma­jo­ri­té. C’est le cas tant pour les au­toch­tones (ndlr: In­diens de l’Amé­rique du Nord ou Pre­mières Na­tions, mé­tis et Inuits) et les Qué­bé­cois que les Ro­mands, les Tes­si­nois et les Ro­manches. Je viens d’un État-na­tion qui a été de­puis sa créa­tion en re­cherche d’ho­mo­gé­néi­sa­tion. Au lieu d’in­té­grer les dif­fé­rences, il les nie. Ce­la a sur­tout don­né nais­sance à des ten­sions.

La Suisse en connaît aus­si. La «guerre des langues» sé­vit de­puis des dé­cen­nies entre les ré­gions et les ré­sul­tats des vo­ta­tions fâchent ré­gu­liè­re­ment les Ro­mands. La co­ha­bi­ta­tion n’est évi­dem­ment pas tou­jours évi­dente. Mais la ma­jo­ri­té alé­ma­nique n’a ja­mais ten­té d’im­po­ser sa langue à toute la Suisse, ne se­rait-ce que parce que chaque can­ton parle son dia­lecte. La di­ver­si­té n’est pas per­çue comme un dan­ger. A contra­rio, Pa­ris re­fuse ca­té­go­ri­que­ment de re­con­naître le corse comme langue of­fi­cielle et les autres langues ré­gio­nales ont dis­pa­ru au cours du XIXe siècle en rai­son de l’in­ter­dic­tion de leur usage et de leur ap­pren­tis­sage dans les écoles. La Suisse n’a ja­mais ten­té de s’uni­for­mi­ser car elle donne une im­por­tance pri­mor­diale au pou­voir des Com­munes et des Can­tons. Ceux-ci ont d’ailleurs conser­vé leur his­toire, leurs tra­di­tions et leur ac­cent de fa­çon as­sez ex­cep­tion­nelle. Les Suisses prennent sur­tout la France comme contre-exemple de ce qu’il ne faut pas faire!

L’écart entre les cultures des com­mu­nau­tés is­sues de l’im­mi­gra­tion en France est plus grand. N’est-il pas plus La Suisse est née d’une union de can­tons des­ti­née à lut­ter contre les at­taques ex­té­rieures. Cette idée de dé­fense est en­core pré­sente au­jourd’hui. On trouve en Suisse une am­bi­va­lence entre une di­ver­si­té lé­gi­time et illé­gi­time. Mal­gré tout, avec un taux de 24,6%, la Suisse est le pays d’Eu­rope à ac­cueillir le plus d’étran­gers sur son ter­ri­toire. Nom­breux sont les can­tons et les com­munes ayant en­tre­pris des ac­tions vi­sant à in­té­grer au mieux les im­mi­grés, que ce soit au ni­veau d’ac­tions dans les écoles que de l’ob­ten­tion du droit de vote. L’in­té­gra­tion se fait avec plus de calme.

Si ce taux est aus­si haut, c’est parce qu’il est très dif­fi­cile de de­ve­nir Suisse, alors qu’en France c’est le droit du sol qui pré­vaut, non?

Oui, et ce­la joue aus­si un rôle. Si un étran­ger veut de­ve­nir Suisse, on va lui de­man­der une forme d’as­si­mi­la­tion. On lui de­mande de prou­ver qu’il est in­té­gré et qu’il fait par­tie de la com­mu­nau­té. En France, l’énorme ma­jo­ri­té des im­mi­grés est par­quée dans des ban­lieues, entre elle, ce qui est une ca­tas­trophe. On as­siste à l’avè­ne­ment d’une gé­né­ra­tion de se­con­dos qui se sentent – et sont – re­je­tés par la so­cié­té fran­çaise. Ils ne dis- posent pas d’une chance égale d’ac­cé­der à une édu­ca­tion de qua­li­té ou à un em­ploi et ils tombent dans la dé­lin­quance.

Vous faites le lien avec la ra­di­ca­li­sa­tion dans votre livre. Par­mi les 137 in­di­vi­dus condam­nés pour des faits de ter­ro­risme en France, 40% sont ori­gi­naires de quar­tiers dé­fa­vo­ri­sés, 40% ont été condam­nés pour des faits de dé­lin­quance et 65% ont un ni­veau in­fé­rieur au bac. Plus de 90% sont im­mi­grés ou fils d’im­mi­grés. J’ai consta­té que c’est sur­tout le sen­ti­ment d’ex­clu­sion et le manque de re­con­nais­sance qui les mènent à la haine de la so­cié­té et de ceux qui la com­posent. Le dji­had leur ap­pa­raît comme un moyen de re­trou­ver leur fier­té et leur di­gni­té en de­ve­nant un élu de Dieu.

Vous louez le sa­voir-vivre suisse et sa dé­mo­cra­tie. Mais un tel mo­dèle pour­rait-il s’ap­pli­quer à un pays aus­si vaste que la France?

La dé­cen­tra­li­sa­tion per­met aux Suisses d’être di­ri­gés par des élus qui leur res­semblent et connaissent leurs pré­oc­cu­pa­tions. Je ne pense pas que ce soit in­ap­pli­cable en France, mais il fau­drait que le sys­tème change. Le gou­ver­ne­ment fran­çais dé­pense des sommes as­tro­no­miques pour un son­dage vi­sant à cer­ner les pré­oc­cu­pa­tions des Fran­çais. Ce­la dé­montre l’éloi­gne­ment des élites po­li­tiques de la po­pu­la­tion.

«Unis par la di­ver­si­té, ces pays for­gés par leurs dif­fé­rences», Sa­bine Cho­quet, Édi­tions Ma­ni­to­ba.

Sa­bine Cho­quet Cher­cheuse à l’Uni­ver­si­té du Qué­bec (UQAM)fa­cile de co­ha­bi­ter lorsque l’on par­tage les mêmes ori­gines ju­déo-chré­tiennes?

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